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Le cours donné par Thomas Römer au Collège de France vise à faire le point sur l'état de la recherche autour de Yhwh. Il est question de sa divinité "archaïque" par rapport à ce qu'il deviendrait par la suite, mais qui cependant continue d'influencer et irriguer certains points importants de l'Ancien Testament. Comprendre la construction historique de la figure est un moyen de l'aborder plus sereinement et avec un éclairage qui permet de voir autrement les récits bibliques notamment.

Sur le plan de la création de fictions, ces travaux sont des sources d'inspiration rafraîchissantes, qui permettent d'aborder avec un oeil neuf l'histoire ancienne du Proche-Orient, les croyances, les légendes et mythes... qui ont nourri déjà de nombreux romans, films, scénarios de jeux vidéo ou Jeux de rôle...

 

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Quelques liens complémentaires :

 

 

 

L'hypothèse d'une parèdre - Ashérah

Avant que Yhwh devienne une divinité transcendante et unique, sa nature était vraisemblablement plus proche de celle des autres dieux du Proche-Orient, et par là se pose la question d'une éventuelle parèdre, c'est-à-dire une partenaire féminine complémentaire même si secondaire.

Qui est Ashérah ?

Dans les textes mésopotamiens, il y a une Ashérah / Assiérat, épouse de El le grand dieu suprême et mère de ses 70 fils. Il est possible que Ba'al soit l'un d'eux, mais ce n'est pas une certitude. Quant aux rois bienheureux, ils se voient promis de sucer le lait de la déesse au même titre que les dieux. Dans tous les cas il faut manier les divinités de la zone avec prudence, car un même titre peut concerner plusieurs divinités, avec des variations dans les relations des uns et des autres.

Plusieurs sources mentionnent "Yhwh et son Ashérah", avec un rapport de hiérarchie évident. Il est encore très difficile cependant d'identifier nettement Ashérah dans les différentes représentations apparaissant dans les sources archéologiques.

La maîtresse des fauves et de l'arbre de vie & la Reine du Ciel

Ashérah vient possiblement d'une déesse qualifiée de maîtresse des fauves. Nue, elle se trouve entre des lions ou autres animaux tels que des panthères, mais est associée aussi à un arbre de vie, dispensateur de fruits nourriciers. La maîtresse des fauves est répandue dans tout le Proche-Orient depuis fort longtemps. Représentée avec un arbre de vie, elle est également associée au soleil.

Il est possible qu'Ashérah judéenne ait été représentée par les "figurines piliers" : une tête féminine, un torse, se soutenant la poitrine de ses deux mains, le bas est une sorte de pilier. Ces statuettes sont très courantes, avec des seins mis en évidence, mais le sexe n'apparaît pas.

Dans le premier temple de Jérusalem a certainement figuré à un moment une statue anthropomorphe et en bois d'Ashérah, considérée comme la Reine du Ciel. Ironie de l'histoire, ce titre sera repris dans les siècles suivants pour être donné à la Vierge Marie...

Dans tous les cas, une divinité peut être représentée en elle-même, avec une statue anthropomorphe ou bien uniquement au travers de son symbole. Pour Ashérah, le symbole est ainsi un pilier figurant l'arbre de vie ou un arbre de vie directement. Il existe également des représentation comprenant la figure de la déesse et de la nature nourricière qui pousse et se développe depuis son nombril, son sexe, ses seins.

Un parallèle avec Ishtar ?

Une question encore ouverte est de savoir si une partie du personnel clérical d'Ashérah comportait des prostitués, homme et femme. Des indications vont dans le sens de pratiques cultuelles incluant la présence d'hommes travestis voire d'eunuques, et de prostituées femmes. Cela expliquerait également l'insistance dans le Deutéronome, de l'interdiction du travestissement, qui a eu des conséquences durant toute l'histoire de l'Europe chrétienne avec une répression parfois dure à l'égard des hommes et femmes portant le vêtement de l'autre genre. Pour ce qui est de la période antique, des pratiques de prostitution rituelle sont attestées dans les temples d'Ishtar, cette déesse ayant elle-même certaines ambiguïté, notamment sur le plan du genre, et étant dès lors notamment servie par des prostitués hommes travestis, des "hommes-femmes"... Il n'est pas évident encore de faire un rapprochement entre Ashérah et Ishtar sur le plan des pratiques religieuses et notamment de la prostitution qui pouvait indépendamment de toutes considération sacrée, constituer un moyen efficace de renflouer les caisses des temples...

La question reste donc ouverte mais invite, sur le plan de la conception de fiction et univers fictifs au moins à ne pas penser la prostitution comme exclusivement féminine, y compris, et peut-être surtout, dans un contexte religieux.

La séparation avec Ashérah - Yhwh est UN (VIIe s.)

La destruction du royaume d'Israël

Seul le contexte historique permet à la Bible d'émerger, le dogme d'évoluer jusqu'à des formes qui nous sont plus familières. Au IXe siècle avant notre ère, tout le Proche Orient est sous domination assyrienne. Or l'Assyrie se voit maître du monde et cherche véritablement à incorporer ses vassaux. Un tournant résulta de la fin du royaume d'Israël, l'entité au nord de la Judée. Lors de la guerre anti-assyrienne d'Israël, le roi de Judée en revanche préféra verser un tribut au souverain assyrien. Les dirigeant d'Israël furent défaits et empalés, peine alors courante et exemplaire. Les Assyriens appliquent alors une première politique de déportation, avant celle des Babyloniens en 587-586. Il s'agit d'une sanction, qui touche l'élite : les prêtres, les fonctionnaires, les artisans... Ils sont enrôlés dans l'armée ou installés dans les grandes villes d'Assyrie. Les Assyriens, contrairement aux Babyloniens, ont dispersés les déportés, favorisant des mélanges de population. En parallèle, des populations arabes sont installée en Samarie, ce qui est sans doute l'origine de la mauvaise opinion sur les Samaritains par la suite. A partir de la chute d'Israël, le royaume de Judée se revendique comme le "véritable Israël" tandis que Jérusalem se développe considérablement.  Certaines populations du Nord arrivent à Jérusalem, dont les membres de groupes yahvistes idéologiquement durs.

Remarque : la Bible est écrite pour l'essentiel depuis une perspective sudiste, la Judée se plaisant régulièrement à critiquer Israël au nord comme étant moins pieux notamment.

Jérusalem réservée au peuple élu malgré les désastres

En 701, Sennachérib arrive au pouvoir et comme souvent dans un empire, à la mort d'un souverain, des vassaux se révoltent, comptant saisir l'occasion pour regagner leur indépendance. Plusieurs villes philistines s'allient pour se révolter contre les Assyriens. Sennachérib dit avoir conquis plusieurs villes, mais signale seulement avoir assiégé Jérusalem, et il n'est pas fait mention de la chute de celle-ci. Les chroniques des Assyriens font mention des habituelles représailles à l'encontre des vaincus : empalement de notables, d'autres sont écorchés vifs, et déportations massives. Il semble que le roi de Judas a finalement cédé, versant un lourd tribut aboutissant à ruiner les décors d'or de Jérusalem, avec des déportations, des enrôlements forcés dans l'armée assyrienne et des annexions massives de territoire.

Cependant, les yahvistes partent de cette défaite grave pour fonder un élément important de théologie sioniste : Jérusalem, la cité de Yhwh ne peut être prise, elle ne peut être conquise. Malgré toutes les catastrophes, Yhwh gardera toujours Jérusalem pour son peuple. A partir de cette étape a lieu une centralisation du culte au temple de Jérusalem, ce qui en fait, n'est pas une décision très radicale puisqu'il ne reste désormais peu ou prou que Jérusalem dans le royaume de Judée.

Justifier une réforme religieuse

Pour légitimer les transformations du culte, une stratégie courante consiste a posteriori de prétendre avoir découvert de très anciennes tablettes, des vestiges authentique qui permettent de revenir à la pureté de la foi telle qu'elle a été voulue. Sous le roi Josias est précisément décrit un tel événement.

Le rythme des réformes religieuses entre le VIIe et le VIe n'est pas clair, mais il y a là un tournant. Ashérah, dans l'état actuel des connaissances, semble disparaître définitivement dans son association à Yhwh. La domination assyrienne a eu une forte influence, et il apparaît que le style et la manière de concevoir le Deutéronome en découle précisément. Sans les Assyriens, le Deutéronome n'aurait sans doute jamais été ce qu'il est aujourd'hui, or ce livre liste tous les interdits qui marqueront en profondeur le judaïsme puis dans une moindre mesure le christianisme.

Dans un premier temps se met en place une monolâtrie : Yhwh est UN, il perd Ashérah, ou l'absorbe. Ensuite apparaîtra le monothéisme, avec un Yhwh dieu unique. 

La naissance du judaïsme à Babylone

Tout cela se produit durant les périodes de crise identitaire, politique et religieuse. En 602 a lieu une première guerre contre Babylone, menant à une première vague de déportation, possiblement plus importante que le célèbre exil de 587. Dans les années 587 et suivantes, la population judéenne chute de manière drastique, de l'ordre de moitié. Cette rupture démographique est due principalement aux déportations, mais également aux victimes des guerres. Le pays de Judée n'était pas vide, mais on sait encore très peu de choses de ceux qui échappèrent à l'exil.

L'exil à Babylone est un bouleversement qui influe sur le plan théologique et va amener à la naissance véritable du judaïsme. Durant cette phase difficile, les judéens s'imprégnent de la culture dominante et l'intègrent dans une certaine mesure, ainsi le récit du Déluge qui est repris presque tel quel. Mais surtout la crise et la perte radicale de repères mènent à quelques types de réactions qui se retrouvent plus largement dans l'histoire de l'humanité :

  1. "Prophète" : la crise est l'occasion de faire table-rase du passé, de prendre un nouveau départ vers quelque chose de nouveau et de meilleur
  2. "Prêtre" : il faut revenir à la pureté originelle
  3. "Mandarin" : il faut comprendre pourquoi la crise est arrivée ? il faut déterminer les causes

Sur le chemin du monothéisme, l'émergence de différents arguments qui sont toujours valables pour le christianisme notamment, et par là peuvent s'appliquer en création fictionnelle pour tout univers qui s'applique à développer une théologie monothéiste :

  • Yhwh est le maître des Babyloniens, il les a utilisés pour châtier les Judéens qui étaient décadents
  • Yhwh est le seul maître, le seul dieu
  • Les statues n'ont pas de lien avec le dieu unique, elles n'enrichissent que ceux qui les fabriquent
  • Yhwh veille sur les nourrissons et les femmes, donc pas besoin de déesse(s) 
  • "Elohim" par son pluriel suggère qu'en fait n'importe quel dieu est une manifestation de Yhwh, tous les peuples le vénèrent donc sans forcément le savoir
  • La fin du lien Roi / Dieu introduit aussi la distinction entre Etat et religion, le politique et le religieux peuvent être distincts 
  • Yhwh devient un dieu mobile, non plus associé au Temple mais aux prescriptions du Livre
  • MAIS le monothéisme pose le problème de l'existence du Mal qui ne remet pas en cause les systèmes polythéistes...

La Torah naît effectivement entre 400 et 350 avec une méfiance à l'égard des Prophètes et désormais une importance accrue accordée au texte.

 

 

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a8/Timna_3.jpg/800px-Timna_3.jpg

 

 

Parc de Timna, dans le Néguev.

Wikimedia Commons.

 

Tag(s) : #Inspirations, #Histoire, #Civ - Sables et Encens, #Surnaturel