Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pour remonter plus haut : chapitre 1 ; chapitre 7.

 

 

L’homme qu’il suivait traversa une partie de la ville sous terre et descendit à Libération. La station de métro était largement dégradée, un environnement qui était passé d’une conception neutre et fonctionnelle à une porte cauchemardesque et anxiogène annonçant un environnement malsain à la surface. Ces installations pourtant devaient leur servir au quotidien, il n’y avait rien à gagner à les détruire. Pas plus qu’à précipiter la douleur, l’affaiblissement et la maladie d’un corps par l’abus de drogues. Le visage du corps social à l’image du corps ressenti ? Et plus aucune autre issue que la fuite.

 

Le comportement de l’homme qu’il suivait cependant n’était pas celui de quelqu’un qui fuit mais d’un agent qui obéit à des instructions. Après toute la peine qu’il s’était donnée pour partir, pour être libre de ses rêves, de ses plaisirs et sensations intérieures, c’était assez étonnant de le voir embrasser une cause. Quelqu’un lui avait donné une mission qu’il prenait très au sérieux.

 

Tellement qu’une fois arrivé à la surface, Anskri dut se montrer particulièrement prudent pour ne pas se faire remarquer, l’autre devenant plus tendu. Par chance les rues de ce quartier dévasté étaient assez animées entre les dealers, leurs clients, les clochards, quelques bandes d’adolescents désœuvrés à l’agressivité puant la bière.

Capuche rabattue, épaules voûtées, l’enquêteur ne choquait pas dans le paysage d’immeubles à quatre étages, anciennes demeures bourgeoises du XIXe siècle aux murs tagués, couverts de dizaines d’épaisseurs d’affiches collées puis déchirées, coins rancis à l’urine, encombrés de cadavres de bouteilles et canettes vide, fenêtres murées ou seulement condamnée de planches de bois pour éviter l’installation de squatters. Sans le moindre succès.

Leur destination était précisément une habitation abandonnée et réinvestie par quelques dizaines de zombies. Au vu de leur état, il n’y avait pas d’autre terme qui lui venait à l’esprit. Regard fixe, gestes erratiques, visage vide, habitudes mécaniques d’abus d’eux-mêmes, de gestes prétendument de plaisir mais n’en procurant plus aucun. Ni pitié ni dégoût. Il était là pour faire la lumière sur une affaire qui lui avait été confiée, il n’avait pas de temps à perdre en se perdant en questionnements sur sa capacité à avoir de la compassion pour des images de souffrance. L’autre filait dans une partie différente de l’immeuble, se frayant un chemin jusqu’à une salle qui était éclairée par une ampoule nue au plafond, quelques chaises quelconques en bois.

 

Impossible de l’y suivre, c’était un cul-de-sac. Anskri dans le couloir, ne fit qu’entrevoir la pièce qui devait servir de lieu de rendez-vous où l’homme était déjà attendu, juste avant de s’affaler silencieusement autant que précipitamment, prenant l’air morne des quelques autres dans le couloir. L’autre se retourna au moment d’entrer et regarda dans sa direction. Anskri ne réagit pas. Même quand l’autre avança de quelques pas vers lui, il réussit à mettre toute sa concentration dans une composition de toxicomane, de débris absent dont il n’y avait plus rien à attendre. C’était risqué, après tout, l’autre aurait pu être observateur, et quoiqu’il en doutât, le sang battait à ses tempes. S’il se faisait repérer ici il aurait du mal à fuir, les autres dans la salle qu’il avait entrevue viendraient en renfort et tout expérimenté qu’il fût, le péril serait sérieux. Sans compter qu’il serait grillé.

 

Cela faisait quelques secondes que l’homme était au-dessus de lui, en surplomb, debout, paraissant immense vu de son coin d’œil gauche tandis qu’il s’efforçait de garder sa musculature relâchée, regard dans le vague. Anskri avait une facilité pour s’imprégner, s’imprimer de ce qui faisait un environnement, une sorte d’aptitude au camouflage un peu atypique et n’ayant d’intérêt que dans sa spécialité. Il sentait pourtant que l’autre avait un doute, rien de sérieux, mais la prudence le poussait à vouloir être sûr. Là où la situation devenait franchement angoissante au fil des secondes, c’était qu’une femme sortait de la porte de la salle de réunion pour voir pourquoi son camarade traînait encore.

 

Agacée, elle traversa le couloir d’un pas rapide et sec, enjambant avec mécontentement les obstacles humains qui gémissaient plus ou moins, à mi-sommeil dans la pénombre.

 

« C’est quoi ton problème ? fit-elle à voix basse et cassante

 

- Je ne suis pas sûr, j’ai l’impression de l’avoir vu dans le métro…

 

- Mais il est tout ce qu’il y a de quelconque, des centaines de types qui lui ressemblent, qui portent le même sweat à capuche, le même jean délavé et usé… Sérieux, faut te calmer.

 

- Je suis désolé Cassie…

 

- Si tes nerfs te lâchent pour un rien on va pas s’en sortir ! Franchement… Non mais regarde-le ! »

 

A l’appui de ce qu’elle disait, elle tomba accroupie devant Anskri avec une moue blasée, prenant son visage dans la main, pressant ses joues, n’obtenant qu’une vague réaction, un gémissement de défense, de la salive à la commissure des lèvres. Dégoûtée, elle regarda encore une dernière fois son camarade puis lâcha prise, non sans avoir encore forcé le mouvement de la tête en direction du mur, de telle sorte qu’Anskri fut obligé de se défendre mollement, de perdre son équilibre et de glisser en se mettant en position fœtale, affalé sur le sol.

 

Les deux en eurent assez et ne trouvèrent heureusement pas que son jeu d’acteur était surfait. Ils disparurent dans la pièce du fond et refermèrent à clef. De nouveau seul, il fallait qu’il prenne une décision. La solution la plus tentante était de se relever et de partir d’ici au plus vite. Si toutefois leur réunion n’était pas longue, ils sortiraient bientôt et verraient qu’il n’était plus là, ce qui serait impossible dans l’état qu’il avait joué. Mais il y avait peut-être aussi une autre sortie à la salle de réunion, après tout, il ne l’avait qu’entrevue… Il fallait également considérer comme une autre possibilité que lorsqu’ils sortiraient, ils jugeraient bon de lui faire un sort, pour une raison ou une autre.

 

Tant pis. Anskri se releva. Il faudrait donc continuer la partie en étant soupçonnés. Cela lui apprendrait la prochaine fois à ne pas suivre directement un suspect, même apparemment inoffensif. A côté de lui, un homme s’adressa à lui d’une voix éraillée et moqueuse : « Les Kères lacèrent les mourants et boivent leur sang ». Sous-entendu ou délire ? Les Kères étaient les messagères de la mort sur les champs de batailles, achevant ceux qui étaient destinés à périr de leurs blessures. La phrase était totalement hors de propos, au point qu’il semblait que le locuteur était un reflet de la ville, du quartier plutôt qu’une personne véritable.

 

Ne perdant pas davantage son temps Anskri fila dans la rue, regarda à droite et à gauche, ne perçut aucun péril immédiat et avança d’un pas rapide pour gagner un peu de distance et réfléchir à l’abri des ombres. Un bon point : en jetant un œil en haut, il repéra la salle de réunion. Ses deux fenêtres étaient couvertes de planches clouées sans soin, la lumière de la lampe électrique filtrait dehors. Tâchant d’être positif, l’enquêteur misa sur le fait que la réunion durerait tant que la clarté serait là.

 

En attendant, il pouvait à loisir s’interroger sur l’étrange idée de préparer la rencontre d’un quelconque groupe clandestin dans un squat plutôt qu’un local qui leur serait réservé. La seule explication qu’il voyait ne lui plaisait pas : il y avait des guetteurs parmi les drogués… A moins… Que ceux qui se réunissaient eussent des raisons de penser qu’ils étaient tous transparents et par conséquent sans danger ? L’idée était pour le moins dérangeante, au point qu’il préférait largement sa première solution…

 

La lumière s’éteignit et bientôt il les vit sortir de l’immeuble, tous ensembles, façon commando, avec sac à dos, vêtements sombre, pied de biche, et ce qui semblait être des bombes de peinture… Ils auraient pu être des activistes affiliés à un quelconque groupuscule gauchisant du style sauver les animaux qui servent comme cobaye dans les laboratoires, en tous cas ils prévoyaient d’aller quelque part et y mettaient les moyens. Il était prêt à parier que celui qui les manipulait irradiait de quelque chose de sombre qui se retrouvait dans l’état d’esprit du groupe et même, d’une certaine manière dans les lieux choisis pour cette réunion. 


Des habitants prisonniers d’un environnement dégradé, des drogués prisonniers de leur propre corps, des fanatiques prisonniers de leurs utopies. Autant de prisons consenties.

 

...

 

 

La suite au chapitre 9...

Tag(s) : #Surface