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Pour remonter au chapitre 1... ou au chapitre 6...

 

 

 

Sur le chemin qui menait à Hel coulait nécessairement une rivière, un fleuve souterrain, la Tumultueuse. Les récits du monde des Morts du nord ne valaient pas ceux de la Grèce antique, mais dans les deux cas, ceux qui voulaient échapper aux royaumes chtoniens fuyaient sans se retourner malgré les appels et tout ce qui tentait de les retenir. Ceux qui ne faisaient que regarder une seconde par-dessus leur épaule perdaient tout ce pourquoi ils étaient venus et avaient affronté les périls des ténèbres froides et pourrissantes.


Ne te retourne pas !


Quelque avance qu’elle ait pu avoir, elle s’attendait à ce qu’ils soient devant elle si elle s’avisait de jeter un œil par derrière. 


Couloirs interminables, le souffle au bord des lèvres et de l’extinction. Quand le chemin montait, elle ne craignait pas de se perdre, mais sitôt que se présentait un embranchement à un niveau sans dénivelé, le doute la prenait, elle ne reconnaissait plus les lieux qu’elle fréquentait de jour. Comment n’avait-elle pas pu se rendre compte que la station était aussi vaste ? Elle s’arrêtait un instant, doutait, manquait de paniquer, fermait les yeux, choisissait presque au hasard, comme si la peur paralysait sa faculté à lire les indications de direction. Ces panneaux n’avaient plus de sens. Dans la précipitation, ils lui apparaissaient comme des suites aberrantes de lettres et de chiffres.


Alors qu’elle s’était plu à dire qu’elle ne craignait pas le monde des ténèbres, qu’elle avait déjà affronté et vaincu les horreurs de ses nuits, qu’elle pouvait donner du sens aux livres des rêves, qu’elle ordonnait aux démons, qu’elle était invulnérable… Confronter la réalité au domaine onirique se révélait cruel. Fallait-il admettre que les pas de ses poursuivants se rapprochaient ? Touchait-elle à présent à ses limites ? Était-ce là cette fin abjecte et sordide des victimes des heures obscures ?


L’écho d’une destruction lui était parvenu dans sa course. Puis la lumière s’était éteinte. Sous terre, dans un tunnel qui était à présent proche de l’engloutir, l’issue toujours plus lointaine à mesure qu’elle voulait s’en rapprocher. Là !  


Une seconde explosion. Psychée ne l’entendit pas vraiment. D’abord le choc, le fracas, perdre la sensation de soi, puis le noir total en étant projetée contre le mur de briques blanches vernissées. Le temps s’était étiré, elle devinait à la vue du spectacle autours d’elle ce qui avait dû se passer. Elle le voyait encore une fois, extérieure à elle-même, se réveillait dans son corps en sursautant de la vivacité et de la clarté de la conception de son esprit.

Comment ? Les vitres des guichets proches de l’entrée de la station étaient en verre épais. Elles devaient garantir la protection des employés en cas d’agression de clients mécontents, et là, elles avaient volé en éclat, sans réellement de déflagration à part une sorte de souffle qui avait propulsé le verre, claquant en une douloureuse bulle de savon.


Douloureuse ? Vraiment ? Mais maintenant qu’elle en prenait conscience et cherchait ses blessures, elle devait constater en dépit d’elle-même qu’elle était indemne. Ou pas ? Il fallait bien que quelque chose n’allât pas. Ses jambes refusaient de répondre, comme une évidence, une nécessité aberrante.


Ne plus pouvoir courir avec l’issue à portée de main, être bloquée, paralysée, le danger identifié depuis longtemps s’approchant lentement avec la jouissance de son pouvoir... 


C’est un cauchemar !


Simon émergeait des ruines sans prendre la peine de s’épousseter, un large sourire moqueur, ayant perdu toute la prestance qu’il avait pu avoir aux côtés de ses compagnons. Il n’était plus qu’une racaille sans envergure, une brute à la petite semaine qui alternait entre séduction vulgaire et violence indifférente. Ses vêtements ne lui allaient plus, son "rôle" n’avait plus rien de ténébreux ni mystérieux, juste d’une cruauté plate et horripilante. Écœurante en fait.


« Tu es morte ! » dit-il seulement avec un rictus qui donnait l’impression que ses canines avaient une longueur anormale, à la mesure du fond de son être, incapable de vivre par l’énergie de la création, mais seulement en parasite avide et destructeur. Annoncer son trépas comme un jeu était le comble de l’amusement pour lui. Le fond de rire dans sa gorge aurait pu signifier qu’il y avait un jeu de mot, ou bien un double sens particulièrement raffiné, du moins, à ses yeux. Or l’estime qu’il lui inspirait, même en tant que criminel, s’étiolait davantage à chaque pas qui le rapprochait lentement d’elle.


Puis la seconde se suspendit. L’instant était figé, le moment s’étirait tellement qu’il devenait durée, dimension supplémentaire à celles de l’espace et du temps. Quand Psychée avait été enseignée de la théorie de la relativité générale, de ses principes, il lui avait été évident que son existence lui permettait d’explorer les trois premières dimensions, mais que la quatrième n’avait qu’un sens et aucune permanence. Imaginer les multiples autres réalités dimensionnelles enroulées de la théorie des cordes était trop, une infinité de complexité qui la dépassait autant que les plans des Grands Anciens dans les délires lovecraftiens.


Que se passait-il alors ? Si tout était immobile, ou bien terriblement ralenti, n’était-ce que parce que sa pensée était tellement rapide, poussée par le stress, toutes les autres cadences dès lors déphasées ? Pourtant, son être tout entier éprouvait à présent des sensations du domaine du rêve.


Évanouie l’absence. Le temps coulait de nouveau normalement. Simon avait un couteau à la main et malgré la pénombre verdâtre sa lame était nette, claire, tranchante.


« Ça suffit ! C’est mon rêve, mon domaine et il se passe selon *mes* règles ! » s’entendit dire la jeune femme effarée de la folie qui la prenait avec une assurance d’évidence.


Interloqué et soufflé Simon n’attaqua pas Psychée qui s’était relevée d’un trait et sans plus d’efforts. Bouche entrouverte il regarda brièvement et trop longtemps à la recherche d’une instruction ou d’une approbation venant des profondeurs, sans doute de son prince laconique.


Cette fois le coup venait de Psychée qui forçait son avantage en reversant à terre son adversaire trop déstabilisé à son goût. Il ne pouvait pas donner de sens à ce qu’elle avait dit malgré elle. Lui et les siens ignoraient par la force des choses qu’elle avait énoncé une sentence qui lui venait autrefois, du temps où elle dormait encore réellement, dans les rêves qui lui déplaisaient. Quand elle en avait assez de se laisser porter par l’histoire qu’elle visitait, quand les protagonistes devenaient pesants…


Sa colère avait dû lui révéler des forces qu’elle ne se connaissait pas, l’homme était bel et bien légèrement sonné. Le peu qu’elle avait appris en faisant du karaté à un niveau très superficiel et dilettante ne pouvait pas expliquer qu’elle ait pris si aisément et avec une telle puissance le dessus sur un adversaire plus grand et plus fort qu’elle.


Il ne s’était pas passé plus de deux secondes depuis l’impact, elle était debout, muscles bandés, se sentant l’incarnation de la rage et de la victoire orgueilleuse, fière et farouche. Le fond de son esprit qui avait encore un peu de raison lui chuchota qu’il n’en fallait point trop faire.


De nouveau un geste lui échappa, elle cracha sur l’homme à terre, trop étonné pour réagir et reprit sa course vers les escaliers de la sortie, à quelques quinze ou vingt mètres, pas plus. Cette fois elle refusait que les distances s’allongeassent, et elles lui obéirent.


C’en était trop pour ses poursuivants. Ils ne plaisantaient plus et, à l’exception supposa-t-elle du chef, tous étaient derrière elle, une meute de chiens des enfers. Traverser la zone couverte d’éclats de verre n’était pas évident, réclamant une certaine concentration, mais elle ne perdit pas l’équilibre, ne glissa pas. Elle refusait de glisser ou de tomber.


Mais cela n’allait pas, de nouveau. C’était trop facile. Il allait se passer quelque chose quand elle monterait les marches, dans un instant. Déjà arrêtée une fois par une explosion incroyable, elle se préparait à n’importe quoi d’étonnant, prête par avance à refuser fermement de se laisser emporter par l’obstacle qui tenterait de lui être opposé.


Un grondement dans le mur sur sa gauche. Psychée ralentit sa progression, dévia sur la droite, prête à saisir la rambarde, à s’accrocher, à malgré tout courir vers la surface. Comment faisaient-ils ça ? Une conduite d’eau claqua au travers des briques, une explosion d’eau et de quelques pierres ! Un torrent qui se déversait à présent, faisant une cascade brutale des cinq mètres au plus qui la séparaient de la sortie. Le courant était fort et aussi invraisemblable que ce fut, comme tout ce qui se passait cette nuit, l’eau ne se calmait pas, elle demeurait abondante. Pis ! Il lui semblait qu’elle était de plus en plus puissante, une véritable inondation !

De nouveaux ses pensées du rêve reprenaient le dessus en considérant comme une évidente nécessité de s’imposer :


« Si vous croyez qu’invoquer les fleuves infernaux vont me retenir dans le monde des Morts, vous vous fourrez le doigt dans l’œil ! »


Pour retrouver le monde des vivants elle n’aurait qu’à traverser le fleuve qui séparait les mondes, mais bien sûr son courant emportait tout. Alors, se rappelant qu’elle s’accrochait à la rambarde au milieu des marches englouties, elle grimpa dessus sans difficulté. L’équilibre était précaire, moins que l’idée qu’elle se faisait de ces ponts sur fil qui ne laissaient passer que ceux dont l’âme avait su tout le long de l’existence rester droite et intègre.


Sans se retourner, elle prit appui, misa sur sa chance et en eut autant qu’elle le souhaitait en courant sur la rambarde sans être ni déséquilibrée par l’étroitesse du support, ni par les éclaboussures d’eau qui auraient dû le rendre glissant. C’était aussi facile et évident que si elle avait passé sa vie à s’entraîner !


Un dernier saut, elle quittait son pont du royaume des morts au dessus de la Tumultueuse. Était-elle assez loin pour se permettre de regarder en arrière ? Revoyait-elle son ombre ? Son âme avait-elle daigné revenir dans son corps, se signalant par ce biais ? Mais il faisait nuit, il ne pouvait y avoir aucune ombre distincte.


« Où est ton ombre ?


- Je suis mon ombre. »


Les grilles ! Si elle fermait les grilles du métro, de Hel, des occis, des morts enchaînés et liés à la substance des piques et liens de fer… Comment fallait-il faire ?


Derrière elle, le grincement la terrifia. La jeune femme se retourna en criant sous la surprise : les grilles du métro se refermaient. Elles étaient closes, le métal noué et tordu comme s’il s’était s’agi de cordages. 


L’eau s’était tarie.


Ce ne fut qu’après quelques instants qu’elle prit conscience du silence. Elle avait réussi à sortir de la station de métro, mais ses ombres se rapprochaient d’elle, les hommes s’étaient avancés jusqu’aux grilles, bloqués, plusieurs furieux, leurs pâles visages enrageaient sans un mot, sans qu’il fut même possible de discerner plus que de deviner leur corps comme englouti dans une ténèbre brumeuse.


Seul leur chef demeurait indéchiffrable. Il portait tranquillement le sac de la jeune femme contenant ses croquis et son matériel de dessin.

 

...

 

 

Suite au chapitre 8...

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