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Pour remonter au chapitre 1, ou au chapitre 5...

 

 

 

« C’est toujours la nuit… »

 

Psychée s’éveillait d’un trou noir de sa conscience, sur une banquette du métro. La mémoire absente, elle ignorait quelle heure il était, depuis combien de temps elle avait sombré. Il lui semblait que c’était il y a une éternité. Où était-elle ? Sans doute avait-elle voulu rentrer chez elle par les transports en commun plutôt qu’en taxi ou à pieds. Mais pourquoi ses souvenirs du temps de veille étaient-ils aussi flous qu’un rêve après un réveil difficile ? Le manque de sommeil était-il tel que son corps inversait la perception, confondait l’absence de rêve avec les nuits interminables ?


Dans la rame, quelques autres dormeurs. Leur non attitude, le regard vide, se retenant tout juste de s’affaler, ils auraient pu être les zombies de quelque horror survival, ces jeux où un personnage tenant de l’humain normal un peu intelligent, un peu compétent, mais pas trop, devait se débattre face à son environnement qui tombait en déliquescence totale, infesté de monstres pour toutes sortes de raisons tordues et invraisemblables : entrée dans un monde parallèle, faille spatio-temporelle, ou bien une maladie transformant la population en mutant…


A cette seule mention son esprit battait déjà la campagne. Le cadre était idéal. Une vieille rame de métro, des bruits métalliques de claquement et d’usure un peu partout ; la lumière d’un jaune pâle sale, l’impression que les verres des néons étaient encrassés de moucherons ; les banquettes au tissu d’un brun rougeâtre à rayure qui avait dû paraître tendance dans un lointain passé… Même l’échantillon des passagers était parfait ! Le cadre dynamique qui rentrait de sa soirée entre collègue, dépité et vide ; deux jeunes filles peintes et vêtues comme des prostituées ; un vieil homme le visage usé et taillé par la vie ; un employé travaillant de nuit, allant ou revenant du travail… Il y avait de quoi se prendre au jeu de sa pensée, de se croire dans un film fantastique contemporain, d’étranges créatures vivant dans les couloirs du métro, des identités de vampire ou de lycan derrière les visages faussement innocents des passagers…


Imaginant la scène, prenant mentalement des notes pour un éventuel futur scénario, elle réfléchit à ce qu’il fallait maintenant. Voyons… Dans la position de l’héroïne, elle devait descendre au prochain arrêt pour rentrer chez elle à pieds après avoir manqué le bon arrêt. Ça tombait bien, c’était le cas, comme elle put le constater lorsque le métro s’arrêta à Marie Curie.


Celui-ci reparti, Psychée resta un moment sur le quai, songeuse. Mis à part le manque de musique appropriée, du Korn par exemple, le cadre était toujours impeccable. L’obscurité des tunnels était parfaitement angoissante sous l’éclairage glauque. Peut-être quelqu’un devrait-il expliquer à la municipalité que ce genre de détail renforçait considérablement le sentiment d’insécurité. Mais dans l’immédiat, ce qui l’étonnait le plus, c’était la force de son pouvoir d’autosuggestion. Comme dans un rêve éveillé, il suffisait qu’elle veuille voir des formes grouiller furtivement dans les ténèbres, et c’était le cas. Elle ne sursauta pas, elle s’était préparée à sa peur, un peu comme si elle jouait un rôle, ce qui était presque le cas.


Maintenant, il manquait quelque chose, une cohésion, un fil directeur. Elle s’étonnait à se prendre à raisonner comme dans ses rêves. Depuis le temps, elle s’était prise à douter de pouvoir de nouveau dormir et rêver. Mais elle était éveillée et ce délire consciemment volontaire était une recherche d’idées… A moins qu’elle ne sache plus discerner quand elle rêvait ou pas ? Ce serait quand même vexant pour quelqu’un qui se vantait il y a encore peu de sa capacité à sentir quand elle était dans le monde onirique ! Hors de question de donner raison à son croque-mort blond comme un ange. Savoir qu’elle rêvait n’était pas difficile. Il suffisait de se concentrer sur son corps, sur ses perceptions, son intériorité. Quand elle dormait, et même dans les rêves les plus intenses où elle pouvait faire un usage de tous ses sens, goût et toucher compris, elle sentait, pour peu qu’elle le veuille, son corps immobile dans ses couvertures. Elle pouvait même faire appel à son horloge interne pour déterminer l’heure qu’il était sans avoir besoin d’ouvrir les yeux ou de quitter le cours de son rêve…


Aucune sensation de double corps. Pas de superposition de son corps supposé onirique sur un corps physique endormi. Elle était donc éveillée. Évidemment, un tel test fondé uniquement sur ses sens risquait d’être insatisfaisant d’un point de vue scientifique, mais Psychée était quand même tentée de considérer cette donnée comme aussi fiable qu’un obscur calcul démontré avec conviction.


« Vous avez une cigarette ? »


L’homme à la voix éraillée derrière elle la fit sursauter et presque crier. Elle recula sous la surprise, mais pas lui. Apparemment il ne lui voulait pas de mal… Seulement il avait une lueur gênante dans l’œil, pas exactement lubrique, plutôt complètement déphasé d’avec la réalité. En plus il puait la vinasse et une sueur aigre à un point qu’il était intolérable pour la jeune femme de se tenir à moins de deux mètres de l’inconnu.


« Vous avez un euro ? »


Bon sang, c’était typiquement le genre de situation qu’elle détestait. Quoi qu’elle fasse il ne la lâcherait plus maintenant. D’ici peu de temps il allait se mettre à parler de sa vie, de ses malheurs, à quel point le monde était pourri, les gens égoïstes, tous des salauds, et personne pour se soucier des pauvres… Avec des variantes possibles sur les femmes qui sont des traînées de nos jours, ou bien les jeunes qui ne sont que des parasites qui sucent le fric de la société et répandent le sida intentionnellement… A moins que l’homme ne soit un de ces nombreux « quasi psychotiques », pas assez fous pour être internés, mais pas assez saints d’esprit pour être d’une compagnie compréhensible et dès lors relativement sécurisante.


Un long instant paralysée à réfléchir à la stratégie qu’elle allait mettre en œuvre, Psychée se décida pour un repli simple avec réévaluation de la situation si cela ne suffisait pas. En somme elle marmonna quelque chose du genre « je n’ai rien », sous entendu « même si j’avais quelque chose, pour un type qui pue autant et me cause comme ça, c’est rien », et fila par l’escalator.


Pouvoir mettre de la distance entre elle et l’inconnu était un réel soulagement et elle se remit à respirer avec aise. Il était resté sur les quais. Ce n’était qu’un pauvre hère et sa réaction était tout sauf charitable… Tant pis, elle n’avait pas l’âme d’un travailleur social, et un type qui déboule de derrière sans crier gare, à une heure aussi avancée de la nuit, avec une odeur aussi rance et avec un discours décousu qu’il avait commencé à dévider quand elle était partie, c’était trop. En même temps, ça se trouve, il vivait dans une solitude intolérable, et tout ce qu’il voulait c’était un peu de contact humain, sans animosité, et dans ce cas, sa réaction avait dû être cruelle pour lui…


Tâchant d’esquiver sa relative mauvaise conscience, Psychée se concentra sur les éléments de l’environnement qui pourraient lui servir. La lumière qui indiquait la sortie de secours grésillait, donnant l’impression d’être près de s’éteindre à chaque instant. Où allait-on si même les éclairages de sécurité étaient prêts de lâcher ! Quant à l’escalator, un insistant « tac – tac » à la montée semblait indiquer un problème de réglage quelque part. Ces sons étaient très évocateurs, mais il était difficile pour ne pas dire impossible de s’en servir en bande dessinée. Pour un film ce serait parfait, en revanche sur papier, mettre « tac – tac – tac » comme indication du bruit de l’escalator risquait de ne pas être compris. D’une certaine façon il y avait des normes sur ce qui avait une chance d’être compris et admis du lecteur, et ce qui, bien que juste, et relevant d’une bonne idée, ne pouvait trouver sa place dans la narration…


Nom d’un chien ?! Mais le vieux rance la suivait ? Ou alors il ne faisait que prendre l’escalator plutôt que le long escalier ? A présent qu’elle arrivait dans le dédale des tunnels pour piétons avec une galerie marchande souterraine fermée à cette heure-ci, elle serait rapidement fixée sur le fait qu’il la suive ou pas. Solution ? Marcher vite. Pas courir, elle ne tiendrait pas jusqu’à chez elle en détalant comme une dératée, mais trotter ponctuellement si besoin…


C’était ridicule. Aucun doute là-dessus. Il était évident qu’elle était trop fatiguée, tout ce qu’elle voulait, c’était dormir, elle avait froid et même en marchand vite pour distancer l’homme, ses paupières voulaient constamment se clore. Où était-il d’ailleurs ? Il continuait de la suivre, mais avec les détours des couloirs et les prochains escaliers et embranchements il serait aisé de le semer.


Tombait-elle de Charybde en Scylla ? En voulant distancer le vieil homme un peu (ou beaucoup ?) fou, elle venait d’arriver nez à nez avec un petit groupe de noctambules, dans les 20 à 30 ans, tout en noir. Lunettes noires comprises pour une partie d’entre eux. S’ils ne portaient pas des costumes cravates avec chemise noire à légères rayures gris anthracite, elle aurait pu les prendre pour une bande de gothiques un peu âgés.


Passé les excuses d’en avoir bousculé un, elle se réveilla un peu sous l’adrénaline que n’avait pas su éveiller l’inconnu rance. Quelques secondes de sa vie étaient de nouveau plongées dans un relatif flou. Que s’était-il passé exactement ? Elle avait voulu éviter l’homme qui la suivait en accélérant et en s’engageant sous une arche qui donnait sur un couloir montant agrémenté de boutiques toutes fermées à cette heure-ci évidemment. Sauf…


Sauf que la petite bande de costumes noirs aux grands sourires (pas de canines pointues heureusement) qui chassa rapidement le vieux, lequel fuit presque en les voyant, se tenait devant la boutique *ouverte* d’un fleuriste. Et manifestement il n’y avait pas de vendeur. Mais pourquoi diable des types aussi bien sapés et qui n’avaient pas l’air ivres se payaient-ils le luxe de visiter par effraction une boutique de fleuriste ?! Encore un bar, pour voler des boissons, ça paraissait un mobile compréhensible. Stupide, mais compréhensible ; autant, cambrioler des lys et des roses, ça l’était nettement moins !


En tous cas les lascars ne s’inquiétaient pas de sa présence. Était-ce bon signe ou tout le contraire ? Ils parlaient avec elle dans une animation tout à fait sociable qui aurait même pu passer pour chaleureuse. Est-ce que ça allait ? Le vieux dégoûtant était loin maintenant, elle était en sécurité. Thomas et Virgile n’en avaient que pour encore un petit moment, après ils pourraient partir, tous ensembles, ça allait de soi, n’est-ce pas ? Mais ce n’était pas à elle que la question s’adressait. Ils attendaient la réaction de Villon, le moins bavard du lot et qui semblait être leur chef. Son acquiescement d’un simple hochement de tête sembla être une réponse transparente et complète. En peu de temps elle était au centre du petit groupe. Ils la dépassaient presque tous d’une tête, et même si leur comportement n’était pas agressif, se sentir ainsi entourée sans l’avoir souhaité, bien au contraire, c’était pire. Cela lui rappelait presque les tactiques de chasse des loups entourant un cerf, lui coupant toute retraite et prêt à attaquer au moindre signe de faiblesse.


Comment ? Rentrer chez elle ? Tard ? Mais non il n’était pas tard ! Allons, allons, c’était un signe, une rencontre à une heure désertée et désolée comme celle-ci ! Non ? Ah, mais si sa journée avait été si difficile que ça, il fallait au moins la raccompagner tous ensemble ! Dès que la vérification était faite… Ça y’est. Des lys des paradis, de quoi faire un bouquet, pas plus, et des asphodèles, mais pas de roses élyséennes.


De la folie pure. La réalité était devenue plus absurde encore que ses rêves. Elle décida de profiter du mouvement du groupe pour examiner les fleurs et tenter de comprendre ce qui se passait. Le dénommé Simon qui plaisantait et lui parlait sans cesse, était resté en arrière, veillant sur elle avec un sourire carnassier, comme pour lui bloquer toute retraite. La gorge plus nouée qu’elle l’aurait cru, elle ne put que murmurer sa question : « Qu’est-ce que vous cherchez ? ». N’entendant pas ou faisant semblant de ne pas avoir bien entendu, Simon la prit par les épaules et rapprocha tellement son visage qu’elle put sentir le souffle de ses mots : « Qu’est-ce que tu as dit ? »…


« … Les fleurs ? Pourquoi ? tenta de nouveau Psychée


- Ah ! Bien sûr ! ria-t-il. C’est sûr que ça ne doit pas paraître évident, et puis c’est vrai que c’est un peu tordu… Eh bien, je vais te laisser deviner !


- Mais si je vous demande, c’est parce que je ne sais justement pas !


- Oui… Alors je vais te proposer un jeu : je vais te donner plusieurs réponses et il faudra choisir la bonne, d’accord ? »


Sa voix intérieure était impérative. Danger.


« Jouer, pourquoi pas, répondit lentement Psychée. Mais quel est l’intérêt pour moi ?


- L’enjeu, oui bien sûr… Il faut un enjeu… Voyons… »


Un coup d’œil sur les autres de la bande. Ils discutaient rapidement à voix basse, seul leur chef Villon restait silencieux et la considérait du coin de l’œil, glacial.


« Bon, ce que je te propose, jeune fille : si je gagne, tu m’offres un baiser, disons, dans le cou que tu as fort joli, ou sur les lèvres, c’est comme tu préfères… Et si tu gagnes…


- Vous me laisserez trente mètres d’avance. »


Sa réponse avait fait tomber un instant le masque de ce Simon faussement sympathique. Il y avait aussi eu dans son expression quelque chose qui lui crachait « si tu crois que ça va suffire ». Mais il accepta.


« Voilà mes réponses : (A) nous cherchons quelqu’un ; (B) ces fleurs sont pour déposer sur une tombe ; (C) c’est un jeu, une sorte de pari ; (D) c’est un secret et si je te révélais quoi que ce soit à ce sujet, je devrais te tuer. Alors, à ton avis, quelle est la bonne ? »


Génial. Elle faisait face à un sphinx pervers qui avait un sourire qui tenait de plus en plus de celui d’un prédateur sadique ou d’un vampire tel qu’on peut se l’imaginer. Pas la version romantique, plutôt la tendance « je suis immortel, je suis un surhomme, et toi, pauvre bétail, poche à sang, prépare toi à embrasser l’éternité ». Le bon côté de la situation était au moins que ce genre d’expression avait le mérite de susciter sa propre agressivité et à présent, non seulement elle était pleinement éveillée, mais en plus, elle était dans sa meilleure forme. Dans la foulée, elle s’était dégagée de l’étreinte collante du beau parleur et avait ostensiblement reculé de deux bons mètres dans la direction de la sortie, gardant dans le coin droit de son champ de vision les autres qui avaient interrompus leur conversation, et devant elle le poseur d’énigme.


S’il était honnête ou quoi que ce soit qui puisse s’en rapprocher, alors elle avait une chance sur quatre de tomber juste. Mais elle ne croyait pas un seul instant que ce Simon soit réglo. Il y avait donc un truc. La réponse (D) justifiait de la tuer si l’une des autres réponses était juste en combinaison. Logiquement ce serait la (A), ce qui donnerait que personne ne devait savoir qu’ils cherchaient quelqu’un par le biais des fleurs.


Une telle réponse était tellement simple qu’elle ne pouvait pas être la bonne. C’était donc… Qu’est-ce qu’elle risquait ? Il était clair qu’ils voulaient la tuer. Tiens, pourquoi ne faisaient-ils pas le même cas du vieux fou ? Parce que c’était sans doute un clochard incapable de parler, et pas elle ? Un instant la possibilité de supplier pour sa vie en promettant de ne rien dire lui traversa l’esprit. Et la seconde d’après elle songea que le sort qui l’attendrait dans ce cas serait probablement bien plus horrible que si elle gardait son sang froid face au pire.


« Alors ? Elle vient cette réponse ? s’impatienta Simon. Si tu ne trouves pas, je gagne et je suis très tenté de…


- La solution est (D), (A), (B) et (C). Toutes sont justes d’une certaine façon. »


Psychée avait réussi à énoncer ça distinctement et avec assez de force, mais elle n’attendit pas le verdict, elle tourna aussitôt les talons pour courir le plus vite possible vers la sortie en abandonnant à contrecœur son grand sac en bandoulière qui l’aurait gêné dans sa course mais ne contenait pas d’informations permettant de l’identifier. Simon avait commencé à lui emboîter le pas :


« Simon ! » la voix de Villon était sèche et impérative, la même que s’il s’était adressé à un chien ou un esclave.


«  … ? Il faut l’arrêter !


- Tu lui as promis trente mètres d’avance si elle donnait la bonne réponse. »

 

 

 

Suite au chapitre 7...

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