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Découverte

 

Par où commencer ? La ville lui était inconnue. Chercher des disparus évanouis quelque part parmi la population promettait de ne pas être facile. Ne connaissant pas le terrain, il devrait passer un temps à apprendre les habitudes, les rythmes… Chaque lieu qu’il visitait était un nouveau monde qui avait ses propres règles. S’il s’était vu confier ce travail, c’était précisément parce qu’il s’adaptait aisément à un nouveau terrain « humain », quel qu’il fût.


Assis sur un banc près de la gare en attendant d’arrêter son plan, Anskri regardait les gens passer et tâchait de se faire à l’humeur nocturne de la ville. Il observait, s’imprégnait des expressions, des gestes, du ton des conversations… Il ne voyait pas comment il pourrait ramener à temps les disparus, avant qu’ils ne finissent par mourir, quelque part. Il était pourtant hasardeux de demander de l’aide à quelqu’un du coin, tant pour le succès de sa mission que pour la sécurité de qui l’assisterait. Le chaos qui était susceptible de jaillir des grandes révélations ne donnait jamais rien de bon. Il ne restait plus qu’à miser sur la chance. Peut-être qu’en errant dans les quartiers chauds…


Mais peut-être que ce ne serait pas nécessaire, songea-t-il en ayant l’impression de reconnaître un de ses disparus. Il avait un peu changé physiquement, comme « retouché », mais c’était bel et bien lui.

Anskri rabattit sa capuche sur sa tête et disparut à sa suite dans la foule.

 

Insuffler

 

 

 

Très vite, ils s’étaient installés ensembles pour discuter devant les verres qu’il avait commandés. Ils ne s’étaient pas présentés, il avait simplement su regarder l’esquisse avec une expression qui dénotait une personne qui sait reconnaître un travail techniquement réussi. Ses paroles assurèrent qu’il comprenait aussi des nuances bien plus délicates comme l’inspiration :


« Ce que j’apprécie, dans cette peinture et les autres esquisses et aquarelles que vous avez accepté de me montrer, c’est que vous parvenez à insuffler une âme dans vos œuvres, même celles qui ne sont pas impeccablement abouties d’un point de vu technique. »


Tel est le problème avec les personnes compétentes, elles sont susceptibles de poser des critiques intelligentes, fondées, et constructives, mais elles n’hésitent pas non plus à évoquer les faiblesses… Toutefois, la manière que l’homme avait de s’exprimer permettait d’accepter même ces réalités déplaisantes. Et surtout, elle attisait sa curiosité sur la nature du personnage :


« Mettre de l’âme… songea la jeune femme.


- Oui, et je vois à votre expression que vous n’êtes pas convaincue que cela vaut mieux qu’un coup de patte techniquement impeccable. 


- Vous avez sûrement raison, mais j’ai du mal à être objective concernant mes créations.


- C’est assez compréhensible, après tout, la prise de conscience passe souvent par le miroir de l’altérité.


- Comment ça ? s’étonna Psychée »


Il semblait à la jeune femme que l’inconnu ne cherchait pas simplement à étaler sa science psychanalytique, non, il y avait autre chose. Une impression étrange, il s’exprimait avec une intensité discrète, comme s’il voulait faire comprendre quelque chose d’important sans pour autant vouloir l’énoncer frontalement.


« Vous, par exemple, vous doutez de vos compétences et de la puissance du don d’insuffler une âme, mais peut-être est-ce seulement parce que vous ne « voyez » chez les « Autres » que des demandes de technicité et finissez par douter de la valeur réelle de ce que vous faites.


- Et à votre avis, que devrais-je faire ?


- Tout simplement apprendre à mieux voir, mieux percevoir. Ceux que vous appelez les « Autres » n’existent pas. Ils sont une construction de votre esprit…


- Mais enfin, si, ils existent ! s’exclama Psychée


- Assurément, oui. Toutefois, la réalité est immense, au-delà de ce qui peut être embrassé par la conscience humaine. Dès lors, des fictions normatives interviennent, au niveau du groupe ou de l’individu, un moyen de gérer le trop plein en restant sain d’esprit. Le piège, c’est de finir par confondre la convention, qui est un outil, avec la réalité.


- … Donc… vous pensez que si je pense que les « Autres » attendent de moi que j’ai un dessin plus technique, plus moderne, que j’utilise une palette graphique par exemple, en réalité, il s’agit là de ce que j’ai posé comme étant ce que pensent les « gens », …


- Exactement. Dès lors, à croire que la règle interne, qui vous est néfaste personnellement dans ce cas précis, est la réalité, vous vous interdisez de voir la vérité qui est tout autre.


- D’accord, admettons, convint Psychée. Mais jusqu’où ça peut aller ? »


Au bar, le personnel changeait, entre celui qui avait assumé la fin d’après midi et le début de soirée, et les deux qui devraient tenir jusqu’à la fermeture. Pour la peine ils avaient décidé de mettre une musique électro plus entraînante, entamant la transformation du bar en un lieu festif de la vie nocturne.


La jeune femme peinait à deviner ce que l’on attendait d’elle, c’était comme si son interlocuteur cherchait dans son attitude une réponse, quelque chose comme un écho à son propos qui était chargé de sous-entendus, elle l’aurait parié. Mais ça n’avait aucun sens ! Il fallait donc se résoudre à l’évidence, son esprit épuisé était porté sur le délire paranoïaque.


« Prenons un exemple audacieux, proposa l’inconnu. Imaginons que vous soyez morte présentement, mais que vous vous croyiez vivante…  


- La question est de savoir comment je le découvrirais vous voulez dire ? J’imagine que je m’en rendrais quand même compte à force de parler aux gens ! Vous avez vu Sixième Sens ? Le personnage principal est justement dans cette situation, il croit qu’il est vivant, et en fait, la seule personne à laquelle il parle vraiment est un enfant médium. Dès lors, je commencerai à m’inquiéter si les gens répondent systématiquement à côté de la plaque quand je leur adresse la parole, à moins qu’ils ne m’ignorent en disant juste que l’air devient froid…


- Hum… D’accord… Alors, corsons les choses. Vous n’êtes pas seule à être morte, en réalité toutes les personnes à qui vous pouvez vous adresser le sont. Qu’en dites – vous ?


- … Effectivement, c’est un peu plus difficile… Voyons… C’est un peu comme dans Matrix en fait, toute l’humanité est en sommeil artificiel la réduisant à l’esclavage, la conscience totalement investie dans un monde virtuel. Je vais néanmoins m’offrir le luxe de dire que je me sens parfaitement capable de me rendre compte de la situation.


- Comment cela ? » l’interrogea l’inconnu, piqué.


Des groupes d’amis venaient par grappe s’installer à une ou deux tables, l’espace se remplissait progressivement. La salle du haut allait être ouverte. Elle ne serait vraiment animée que d’ici deux à trois heures, mais il fallait laisser la possibilité aux quelques gens qui arrivaient « tôt » de prendre leurs aises. Les conversations bourdonnaient doucement, entrecoupées d’éclats de rire et de hausse ponctuelle du volume sonore des voix pour souligner quelque fait particulièrement remarquable.


La jeune femme avait bien envie de surprendre son interlocuteur qui se plaisait tellement à parler en utilisant un langage délibérément obscur. Généralement le petit couplet sur les rêves produisait toujours son effet :


« Eh bien oui, reprit Psychée, voyez vous, je suis une « rêveuse lucide » comme on appelle ça si bien. Je suis capable en plein rêve, non seulement de savoir que je rêve, mais également de sentir les perceptions de mon corps physique, et aussi d’utiliser la magie. En fait, je suis totalement invulnérable dans le monde onirique, et d’une puissance d’archimage, pas moins !


- … Et … Comment vont vos nuits actuelles ? » demanda l’homme apparemment sérieusement intrigué.


Ce n’était pas du tout le genre de réponse qu’elle avait escompté. Il n’avait même pas été dérouté par la mention d’archimage, une terminologie qui était courante dans les jeux vidéo et les jeux de rôle sur table, mais totalement inconnue ailleurs. Elle aurait pourtant juré qu’un type aussi élégant, tiré à quatre épingles, ne perdait pas son temps à ce genre de loisir.


Pas très sûre de ce qu’il voulait dire, elle supposa qu’il faisait une allusion détournée à l’air qu’elle devait avoir de chroniquement manquer de sommeil :


« Oh, ça se voit tant que ça que je ne dors plus ?


- Comment… ?


- Cela fait quelque chose comme cinq ou six mois que je ne rêve plus. Rien. Le trou noir total. Je suis également devenue insomniaque, je n’arrive plus à dormir la nuit, c’est tout juste si j’arrive à somnoler entre 3h et 8h et un peu l’après midi.  Ce n’est même pas un sommeil de bonne qualité, je suis constamment épuisée.


- N’est-ce pas… inquiétant ? Y’a-t-il eu un événement déclencheur ? »


Effectivement, ça commençait à l’être, se dit-elle. Mais que pouvait-elle y faire ? Note pour plus tard : trouver un moyen de se « soigner », mais pas les somnifères, cette option lui faisait horreur dans le principe même de se plonger dans un sommeil artificiel dont elle craignait qu’il ne fût semblable à une prison. S’il fallait encore en croire Valérien, le seul qui jusqu’à présent lui avait proposé une explication, tout venait de la mort de Victor :


« Je n’en suis pas sûre, mais je dirais que c’est le suicide d’un ami, enfin, plutôt une connaissance.


- Vous n’êtes pas certaine ? Vous ne le connaissiez pas vraiment… Mais… Et si ce n’est pas le deuil de la perte d’un être cher… ? »


C’était vrai, elle le connaissait à peine. Et maintenant qu’il soulevait le point, elle en venait à se demander ce qu’elle savait du défunt Victor, mis à part la façon dont il avait trépassé…


« Un ami étudiant en psychologie me dit que c’est l’angoisse de la mort, expliqua-t-elle. La mienne, dans un lointain futur, quand je mourrais de vieillesse, qui m’étreint déjà à présent et me fait perdre le sommeil.


- J’imagine qu’il est de tendance psychanalytique… émit l’homme


- Ah, vous avez reconnu le Thanatos opposé complémentaire de l’Éros !


- … Oui. Je serais tout de même tenté de vous proposer ma théorie du miroir de l’altérité, l’Autre, ici « le mort », est un reflet…


- Mais vous disiez que ces effets d’illusion, ou de filtre de l’esprit, se font pour convenir à la personne, la rassurer ?


- En grande partie. Les désirs ne sont néanmoins pas tous directement conservateurs et protecteurs. La peur est une forme de souhait négatif qui pousse même parfois à créer les situations redoutées. En somme, on pourrait presque parler de « miroir d’ombre » en tant que reflet dissimulé des vœux refusés mais formulés malgré tout par l’étrange mystère de la confusion des esprits. La substance de ce miroir occulté se révèle par le refus excessif, les réactions de rejet chargé d’émotivité, de dégoût voire de haine et d’obsession.


- Donc… Vous pensez que je dors mal à cause de ce que je refuse de voir au sujet de cette mort ? … C’est presque la même chose que l’angoisse de mort, non ?


- Il est évident qu’il y a des points de contact entre les deux, mais la théorie du miroir permet de voir les choses de manière plus personnelle, car vos perceptions et émotions à une situation, un fait, un détail, une personne, une parole, un événement seront uniquement vôtres et ne vous éclaireront pas seulement sur l’existence factuelle de la mort. »


La musique dans le bar, qui était à présent plein, couvrait les conversations. Psychée et son compagnon philosophe élégant devaient vraiment forcer la voix pour s’entendre et décidèrent de partir. Dehors, la nuit était bien avancée et un peu fraîche. Il était temps de se quitter ou de demander à se revoir. Psychée hésitait et se décida pour une question anodine permettant ou pas de raccrocher à une proposition :


« Je n’en reviens toujours pas, de la manière dont vous vous exprimez, comment vous expliquez les choses ! Vous êtes psychologue ou quelque chose dans le genre ? demanda-elle en plaisantant


- Non, pas vraiment. Je suis entrepreneur dans les pompes funèbres. »

 

 

Suite au chapitre 6...

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