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Pour remonter, suivre les liens : chapitre 1 - Apnée, chapitre 2 - Erreur.

 

 

A cette heure le centre ville était encore animé, la circulation intense des sorties de bureau s’était calmée, mais il y avait encore de nombreux passants déterminés à se détendre en un début de soirée encore doux en ce commencement d’automne. Il faudrait attendre encore deux ou trois heures pour que la nuit soit réellement installée, que les diurnes soient retournés dans leurs foyers et que beaucoup soient couchés. Ce ne serait qu’alors qu’elle commencerait vraiment à apprécier la métropole transfigurée.


En attendant, elle se promenait avec tout son matériel de dessin dans un grand sac en toile porté en bandoulière. Cahier, trousse de crayons, gomme, taille crayon, quelques fusains, de l’encre de Chine, porte plume, dossier cartonné… Ce matériel commençait à être pesant, surtout si l’on ajoutait une petite bouteille d’eau et la boîte d’aquarelle, ainsi que des réserves de feuilles à grain fin, 300g. Pas moins. Elle avait appris très vite à ses dépends que la qualité du papier n’était pas qu’une fantaisie coûteuse des vendeurs de matériel de peinture, il y avait une réelle différence entre un grain fin et un grain torchon, l’un permettant de travailler en détail à la plume avant de colorier, tandis que l’autre était parfait pour des études en lavis qu’elle réalisait surtout pour rendre la lumière, avant tout les nuances du ciel, parfois des paysages nocturnes aux néons multicolores, démultipliés dans tous les reflets humides.


Klaxons insistants. Vraiment les gens pourraient faire un effort pour ne pas constamment s’énerver sur la circulation. Ce n’était même plus l’heure des embouteillages.


Tout était question d’eau. Elle devait imprégner toute la surface du papier, toucher au cœur de la fibre, y demeurer suffisamment longtemps sans s’évaporer jusqu’à ce que toute la zone soit terminée d’être peinte, faute de quoi, la feuille séchait, que ce soit par sa structure ou bien le temps trop long pour peindre ou encore l’absence d’humectation régulière durant le travail. Les néophytes avaient souvent du mal à comprendre que la difficulté de l’aquarelle était précisément là, dans le juste dosage de l’eau, de la saturation du pigment, de l’estimation de la qualité de la feuille, capable ou pas de recevoir une grande quantité liquide sans gondoler.


Des sirènes de pompier. Tiens, un accident. C’est sûrement pour ça que les chauffeurs s’énervent. Mais bon, ils pourraient quand même se rendre compte que ça ne sert à rien. 


La peinture à l’huile, plus célèbre, ou bien son successeur, l’acrylique, posaient indéniablement moins de problème de ce côté, nécessitant un temps de séchage nettement plus long et permettant des retouches tout au long de celui-ci, sans compter la possibilité d’étaler de grandes zones de couleurs opaques plus sombres ou plus claires pour dissimuler une erreur ou un changement de projet. Les photographies aux rayons X de toiles de maître des siècles passés montraient que de tels repentirs étaient courants.


Enfin, le vacarme avait cessé, ne restait plus que la sirène des pompiers qui arrivaient sur les lieux.


Il y avait dans son esprit une opposition profonde entre la transparence et l’absence radicale de droit à l’erreur de l’aquarelle et les possibilités d’aménagements polis voire complaisant de l’huile. C’était encore plus flagrant si elle comparaît le travail en couleur directe et ce qui se faisait par palette graphique. C’était d’ailleurs un problème pour elle, la bande dessinée requérait à présent pour ainsi dire systématiquement un travail de la couleur par informatique. Bien sûr, certains coloristes se débrouillaient merveilleusement par cette technique, ils parvenaient parfois même à donner une impression d’aquarelle lisse et propre. Le plus souvent pourtant, la solution appliquée était celle de la facilité avec des traits de dessin agressif, puis un travail de la couleur à la limite d’être criard, et finalement, dans la surenchère de publications, trop de choses se ressemblaient jusqu’à être graphiquement pratiquement superposables.


Psychée arrivait à la hauteur de l’accident. La foule des passants s’était rassemblée pour voir un corps couvert. La jeune femme voulait juste passer pour rejoindre un quartier où se trouvaient quelques bars dont elle appréciait l’ambiance, elle était perdue dans ses pensées et maintenant elle se retrouvait à devoir jouer des coudes pour traverser. En temps normal, elle détestait déjà devoir se frayer un passage, mais là, le voyeurisme morbide dont faisaient preuve ses concitoyens ici présents l’horripilait de surcroît.


Sérieusement, quelle importance ? Qui se souciait réellement de la mort de l’inconnue ? En plus ils disaient qu’elle s’était jetée devant la voiture, qu’il n’y avait eu aucune chance de l’éviter ! Un autre soupçonnait un suicide. A l’entendre il y avait très souvent des désespérés qui se jetaient devant le métro pour en finir et bloquaient la circulation pendant au mieux une demi-heure.


… Une inconnue mourrait et chacun tirait la couverture vers lui, vers sa propre histoire, comme si ça le concernait, comme si ça devait avoir un sens pour sa petite vie mesquine et médiocre !


« Et si tel devait être le cas ? »


 L’interrogation jaillissait dans son esprit toujours en proie au doute de tout quand il manquait de sommeil. Comme c’était malheureusement devenu un état chronique, elle avait dû accepter d’être régulièrement confrontée à des contestations à l’intérieur même de sa conscience. D’après Valérien, qui était un fan inconditionnel de la psychanalyse analytique freudienne, il s’agissait là tout simplement de son inconscient qui trouvait matière à se manifester comme une entité extérieure et interne à la fois.


Il fallait rapprocher le phénomène de ce qui se passait au moment de l’endormissement. Ceux qui ne sombrent pas immédiatement dans le sommeil, la conscience éteinte, se rendent parfois compte de cette phase déroutante où les images se font et se défont, où il devient impossible de s’accrocher à la moindre idée, au moindre raisonnement. Tout se délite, perd sa substance, prend place auprès d’un bac à sable de l’absurde et de merveilles anachroniques et déplacées. Cela ressemblait en fin de compte au moment où Alice entre dans le tunnel à la suite du lapin blanc pressé et arrive dans un grand puits noir où elle chute doucement, croisant le chemin d’objets hétéroclites, les perd, en trouve d’autres…


Son bar n’était plus très loin, dans une petite rue qu’elle atteignait habituellement par le passage d’où l’inconnue était venue pour se suicider, puisque cela ressemblait fort à un décès provoqué. Pas très fiable quand même de se jeter sous une voiture, un coup à se rater bêtement et douloureusement. Au Lilas électrique elle ne passait habituellement que le début de soirée, buvant un chocolat chaud, croquant quelques clients, lisant un peu de travers les journaux du jour…


N’avait-elle pas lu quelque part que Lewis Carol était un rêveur lucide ? Psychée éprouvait une certaine fascination pour cette terminologie, pourtant le phénomène en tant que tel lui avait paru parfaitement normal, jusqu’à ce qu’elle se rende compte au fil de discussions que tel n’était pas le cas, et que d’avoir conscience de rêver durant son sommeil ne concernait qu’un faible pourcentage de la population adulte. Mais ce n’était pas tout, car dans ses rêves, elle disposait de pouvoirs de modifier l’environnement, exactement comme si elle avait été magicienne.


L’intérêt de l’établissement était qu’à cette heure-ci où elle avait envie de tranquillité, elle pouvait justement en avoir. Il n’y avait qu’un seul autre client, un homme blond à l’âge difficile à estimer. D’un côté son visage était jeune, de même que son allure générale, mais son maintient autant que son expression auraient leur place sur la figure d’une personne de 40 à 50 ans, une sorte de tranquillité qu’ont certains à ces âges-là, et même pas tous, loin s’en faut.


Décidément, sa mise et sa manière de lire tranquillement son journal étaient vraiment remarquables. Psychée passait suffisamment de temps à dessiner pour repérer rapidement les détails de plis, de tomber de vêtement, de posture, de musculature, de silhouette, d’ossature… Mais elle était là, debout avec son barda et elle regardait intensément l’inconnu au point que ça en devenait fort malpoli. Il se rendit compte de son attention et leurs regards se croisèrent une seconde. Serein, mais perçant. Et d’un bleu d’une nuance peu commune. Quelque chose entre le bleu touareg peu saturé et le bleu de cendre ?


Se sentant rougir et très mal à l’aise, la jeune femme détourna les yeux pour se diriger vers une table près du mur, un coin à partir duquel elle pouvait regarder l’ensemble de la salle sans risquer d’être bousculée même s’il devait y avoir du monde. Pour se donner une consistance, elle prit sa commande avec application, de même qu’elle attrapa le premier journal sur la pile et s’installa lentement et le plus discrètement possible.


Apparemment il ne la regardait plus du tout. Quel soulagement ! L’homme s’était replongé dans sa lecture et buvait doucement. Craignant qu’il ne s’offusque ou ne soit gêné, Psychée installa son poste d’observation et de dessin avec le même soin qu’aurait eu un documentariste animalier ayant justement trouvé un spécimen particulièrement remarquable d’une espèce rare. Il fallait toujours faire attention, les humains s’effarouchaient aussi rapidement que d’autres animaux quand ils se sentaient observés. Dans le meilleur des cas ils se mettaient à devenir nerveux et la crispation se voyait dans les muscles des épaules, dans les mouvements des mains, dans les nuances du visage… Dans le pire des cas, ils fuyaient, faisant n’importe quoi pour saboter le travail du dessinateur : changer incessamment de position, tourner le dos, quitter la pièce…


Voire, très souvent, venaient lui parler au comble de sa concentration. C’était malheureusement un trouble qu’il était impossible d’éviter en dessinant en ville, elle attirait l’attention même quand elle cherchait à être invisible. Dans l’absolu, elle aurait pu se servir de ce moyen pour draguer, ou plutôt, provoquer la rencontre… Il y avait néanmoins un problème : quand elle peignait, sa concentration était telle qu’il lui devenait très difficile de simplement répondre à un « Bonsoir ». Venir l’interrompre au milieu d’un dessin, c’était pratiquement la même chose que de réveiller quelqu’un brutalement, en plein sommeil, le dormeur arraché à sa nuit était désorienté et avait du mal à répondre immédiatement et clairement aux plus simples des questions.


Des mois qu’elle ne rêvait plus qu’à travers ses pinceaux. Des nuits et des nuits de sommeil qui se refusaient à elle et ne venaient que sous la forme de ce simple puits sombre de néant.


L’homme venait de terminer sa tasse. Il n’allait sans doute pas tarder à partir, elle n’avait croqué que la position globale. En même temps, ce n’était pas si mal. La posture était bien rendue, idem pour la chevelure blonde bouclée et le costume qui avait l’air plutôt hors de prix. Il faudrait faire la couleur de mémoire, une fois qu’il serait parti. Il était plus gênant de ne pas avoir saisi son visage. Avec les portraits, soit elle réussissait en quelques secondes, soit elle en avait pour des heures. La figure était laissée pratiquement blanche, à peine le contour du visage, les sourcils et l’arête du nez. Elle bloquait sur les yeux et la bouche.


Un geste de la main. Toujours élégant et bien posé. Psychée se fit la réflexion qu’il devait être en bonne forme physique et avoir reçu un entraînement martial ou assimilable au niveau de la coordination globale du corps, hors de ces cas, il était rare de trouver des gens avec un réellement bon maintien. Il faudrait peut-être voir dans les écoles de danse pour trouver un modèle régulier ?


Dommage qu’elle ne puisse pas demander à l’inconnu blond d’accepter de poser nu, il avait apparemment une musculature des épaules et du tout d’ailleurs assez bien développée pour que cela vaille la peine d’y passer du temps. Pas que dans l’absolu elle ait quelque chose contre les hommes non sportifs et totalement sédentaires, voire un peu enrobé, mais indéniablement, au niveau des formes, les lignes étaient trop simples, il était impossible de s’entraîner sur certains muscles. Malheureusement, tous les hommes qu’elle connaissait étaient trop maigres, trop peu entraînés ou trop dodus, et même s’ils étaient susceptibles d’accepter de poser torse nu, cela ne l’avancerait pas. Quant à les faire poser nu, là, ils étaient de toute façon trop pudiques.


Qu’attendait-il à la fin ? Il reprenait une commande ?


C’était une bonne nouvelle pour Psychée qui attendait que l’homme partît pour attaquer la couleur tranquillement. Mais vu la vitesse à laquelle il buvait et lisait, toujours dans la même position… Quelle aubaine ! Autant en profiter en réussissant le mieux possible le travail de la couleur et de la lumière !


Étrange quand même, il serait resté là à poser exprès, cela n’aurait pas été différent… Tss… La nuit et la fatigue, son esprit battait trop facilement la campagne à imaginer un milliard de scénarios romanesques douteux. Il valait bien mieux se concentrer pour réussir ce qu’elle avait commencé.


Du tracé rapide au crayon pour attraper les lignes et les dynamiques, elle était passée à la plume méticuleuse, la partie la plus difficile, celle qui réclamait la plus grande attention de sa part, et elle avait atteint la phase de la couleur, celle du repos et même de l’amusement car c’était celle non seulement qu’elle maîtrisait le mieux mais encore qu’elle donnait enfin le souffle de vie à l’image qui s’animait progressivement.


Le résultat se détachait peu à peu, s’infusant dans le papier au travers de l’eau plus ou moins saturée de pigments. Toute la surface étaient progressivement colorée en un ou plusieurs passages qui densifiaient, intensifiaient…  Dans le pinceau se concentraient toutes ses perceptions de contact, à la fois la main qui caresse et la peau effleurée. Les portraits comportaient toujours cet aspect de proximité et de distance, l’Autre devenait son reflet en même temps qu’elle lui renvoyait le sien, identité et différence jusqu’à la confusion des miroirs face à face, en abîme de réflexion.


Quand enfin elle eut terminé, Psychée eut un sourire de satisfaction. Le papier était encore humide, mais c’était une réussite. Elle reposa le portrait en pied en décor de bar tout juste esquissé, la lumière devinée qui nimbait l’inconnu.


« Je peux ? »


Il était arrivé à côté d’elle sans faire de bruit.

 

...

 

 

Vers la suite, chapitre 4...

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