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Pour remonter plus haut : chapitre 1 ; chapitre 15.

 

 

 

Premières présentations, premiers volontaires à s’inscrire pour le projet, les uns intéressés par le monde du rêve, les autres par la seule et généreuse indemnité proposée. La publicité autours de la recherche effectuée avait fonctionné et des curieux, qui normalement n’auraient jamais répondu à ce genre de proposition, venaient visiter les installations du Centre Transparence. Rien ne se passait comme d’habitude, il y avait trop de monde par rapport à toutes les expériences et projets scientifiques sur lesquels il avait jusque là travaillé, c’en était à un point que la ville toute entière aurait pu être le terrain de la recherche tellement l’affaire avait été prévue en grand, en très grand. Format Titanic. Et si ça se passait mal ? Tout cela était l’idée du conseil d’administration, le concept qui avait présidé les procédures votées dont les derniers détails avaient été finalisés et validés il y si peu de temps. Tant de choses se passaient si étrangement pour cette recherche qu’il en était à se demander s’il allait réellement s’en sortir, s’il avait réellement eu raison d’insister pour se voir confier la direction d’Éveil.


Mais il connaissait la vérité : s’il avait agi de la sorte dans une situation aussi douteuse, c’était par pure ambition. C’était sa chance, celle qu’il avait tant attendue, celle pour laquelle il aurait pratiquement tout donné, celle qui avait justifié de supporter stoïquement le Dr Ker et d’innombrables tracasseries administratives ou hiérarchiques.  


Posté à la rambarde du second étage, Adam Seuil dominait le hall du Centre et perdait du temps à regarder la lumière qui tombait en abondance au travers du verre qui constituait toute la façade principale et une grande partie du toit et des murs latéraux. Le bâtiment était un concept, celui d’une circulation des rayons du soleil, de courbes organiques en béton blanc teint dans la masse et ciré. Tout devait contribuer à l’idée de haute technicité, de pureté, d’efficacité, de transparence, mais pas de glasnost en prévision.


Une façade de nobles objectifs, au moins partiellement vrais, car la recherche pourrait réellement aboutir à de meilleures connaissances de l’esprit humain et à la perspective de concevoir des produits et procédés qui aideraient les individus à mieux maîtriser leur cerveau en plusieurs aspects indéniablement séduisants. La campagne de communication faisait miroiter de pouvoir contrôler et choisir ses rêves, faire en sorte de les vivre plus intensément, et par là de pouvoir disposer chaque nuit de plusieurs heures de vacances paradisiaques. Un autre angle de séduction promotionnelle portait sur la stimulation des facultés cérébrales par un meilleur apprentissage de tout nouveau savoir via une plus grande efficience de la mémoire réordonnant mieux le savoir acquis durant la veille.


Étonnant que toutes les autorisations administratives aient été obtenues avec tous les risques d’effets secondaires ! La législation allait pourtant vers toujours plus de prudence, de sécurisation, plus de normes, plus d’assurances, des procès à tiroirs et une jurisprudence ubuesque.


Mais cette fois, rien. Le service juridique était étonnamment paisible, aucun problème à l’horizon, c’était tout juste s’il n’avait pas carte blanche pour faire absolument tout ce qu’il désirait. A ses yeux il n’était toutefois pas question d’abuser de ce pouvoir qu’il s’était vu confier. Il avait trop vu les perversités mégalomaniaques et scientifico – centrée du Dr Ker. Peu avant sa disparition il avait commencé à très sérieusement déraper, et pas seulement au niveau des paroles ou de la radicalité de son attitudes, mais aussi en ayant des agissements des plus douteux avec ses cobayes humains, guère mieux traités que des rats de laboratoire certaines fois…


Cela avait pu être un motif de sa disparition s’il fallait la considérer volontaire. La perspective de poursuites pénales en tant que telles n’aurait sans doute guère ému Ker, en revanche ne plus pouvoir mener ses travaux de recherche, que ce soit pour cause de peine de prison ou de renvoi, crédit coupé… Mais en fait c’était absurde, car en disparaissant de la sorte sans laisser de trace, en abandonnant en plant tout ce qu’il avait entrepris, il se privait du sens de sa vie. C’était au nom de cet argument qu’Adam Seuil avait exclu la possibilité d’une disparition volontaire.


Restait le mot qui avait été écrit sur les murs. « Les Kères lacèrent les mourants et boivent leur sang ». Il n’y avait guère que le Dr Ker pour trouver amusant de prendre cette sentence comme devise. Par le passé, dans les premiers temps où il avait travaillé avec l’étrange personnage, il avait été interloqué et par la suite avait effectué quelques recherches pour comprendre de quoi il retournait. Un collègue en poste depuis plus longtemps avait pu lui donner la piste de créatures de la mythologie grecques. A un moment, Adam Seuil avait pensé que son ignorance sur la question était le signe d’un grave manque de culture générale, mais lorsqu’il se mit sérieusement à chercher qui étaient les fameuses Kères, il ne trouva presque rien.


Filles de Nyx, les Kères sont nées de la nuit primordiale seule, sans l’intervention d’Erèbe les ténèbres. Elles ont pour fratrie des forces obscures : Moros la Mort ou le Destin ; Thanatos, la Mort ; Hypnos, le Sommeil ; les Oneiroi, les Songes ; les Hespérides gardiennes des pommes d’or ; Mômos, le Blâme ; Oizus, la Souffrance ou la Détresse ; les Moires, les Destinées qui tranchent le fil de la vie ; Némésis, la Colère divine et la Rétribution ; Apaté, la Tromperie ; Philotès, l’amour d’un point de vue sexuel ; Géras, la Vieillesse ; Eris la Lutte… et Ker, la Mort ou la Destruction.


Du peu qu’Adam Seuil avait pu apprendre, il savait que le Dr Ker avait eu une solide formation en lettres classiques, imposée par son père qui était professeur de grec ancien à l’université. Tout jeune il avait dû être profondément marqué par l’aspect sombre des mythes les plus anciens et les plus incompréhensibles aussi. Les créatures issues du Chaos primordial n’étaient souvent que nommées par les auteurs. Des Kères ne sont connues que quelques bribes. Dans les premiers temps, elles traquèrent les criminels semble-t-il. Connues dès Homère, elles étaient associées aux Moires, donc aux divinités du Destin. Quelques descriptions éparses les décrivent précisément comme semble les avoir appréciées le Dr Ker, à savoir tâchées de sang sur les champs de bataille, des dents et des griffes terrifiantes.


Mais pourquoi se choisir une devise sinistre avec son nom grec au féminin alors qu’il aurait pu s’en trouver une tout aussi sympathique avec son propre alter ego antique ?


Interrompu dans sa réflexion tortueuse et torturée, Adam Seuil ne comprit pas immédiatement ce que lui demandait la jeune femme qui l’abordait. Elle travaillait ici… Quel nom déjà ? Charlène quelque chose. Cheveux jusqu’aux épaules, artificiellement ondulés, une mèche tombant savamment sur l’œil, maquillage impeccable et vêtements à la mode bien sûr. Un document à signer. Y jetant à peine un coup d’œil pour s’assurer qu’il validait bien une note qu’il approuvait mollement, il laissait partir l’employée pratiquement sans un mot. Beaucoup de femmes dans les services de la société Lucidité. Pas qu’il eût quoi que ce soit contre, cela ne le dérangeait pas. Il y en avait bien moins en revanche dans les sections de recherche et expérimentation en revanche. Plusieurs de ses collègues un peu maladroits socialement le déploraient mais n’osaient pas les aborder pour autant alors qu’elles travaillaient tout près. Sauf…


Lui, curieusement, était véritablement à l’aise avec la gent féminine. Autant le Dr Ker terrorisait-il ses subordonnés, autant avait-il des rapports parfois compliqués et délicats avec ses collègues et supérieurs, autant exerçait-il une sorte de magnétisme sur les ravissantes employées de bureau « d’à côté ». Adam Seuil avait renoncé à y chercher une explication. C’était un fait. Le ciel était bleu, les pommes tombaient au sol, les femmes faisaient tout pour satisfaire une demande du Dr Ker. Ce n’était pas une question de beauté, car sans être laid, il n’était pas un Apollon. Ce n’était pas non plus une affaire de carrure d’athlète, le chercheur étant plutôt porté vers une maigreur distinguée. Non, c’était quelque chose d’autre, d’irrationnel. Peut-être la même chose que ce qui avait poussé des jeunes filles sans passé criminel à assassiner pour la gloire de Charles Manson ?


Si quelqu’un avait pu se rendre compte avec une froide lucidité de l’effet qu’il déclenchait naturellement et apparemment sans effort sur la plupart des femmes qu’il ne faisait que fréquenter professionnellement au quotidien, c’était bien le Dr Ker. Alors… peut-être fallait-il considérer que sa devise était une sorte de flagornerie virile à sa manière : « Les Kères lacèrent les mourants et boivent leur sang », quelque chose signifiant à la fois un manifeste de sa grande culture et par là de sa supériorité naturelle, mais aussi de sa froide domination sur des forces obscures au sujet desquelles il s’autorisait à plaisanter, et enfin, une sorte d’autosatisfaction à pouvoir susciter une forme de zèle pouvant passer pour un fanatisme très atténué, ou bien la marque du règne d’un grand singe dominant sur son harem, le tout transposé dans le monde contemporain avec ses normes et règles ?


Une chose était sûre : Adam Seuil était persuadé que jamais le Dr Ker n’était allé aussi loin dans la réflexion et la dissection de sa devise favorite. Seul l’ennui et une phase de vide dans un bâtiment quasi publique et en tout cas aseptisé et d’une transparence presque oppressante, pouvaient expliquer de perdre son temps à des idées aussi délirantes. Il s’était offert une pause sans grand enthousiasme et appréhendait que la journée serait longue, mais il ne pouvait pas rester éternellement là à regarder sans les voir les visiteurs et employés qui traversaient le hall.


En cette journée de démarrage sa tâche était de s’assurer que tout allait bien. Les personnes intéressées par l’étude se rendaient à l’accueil ou pouvait regarder une vidéo de promotion dans le hall. Plusieurs employés se tenaient à disposition pour attirer l’attention sur des dépliants ou bien pour emmener les sujets motivés vers l’un des nombreux petits bureaux pour remplir un questionnaire. A partir de là, les critères du Dr Ker seraient utilisés autant que faire se peut pour cataloguer les types de dormeurs et rêveurs.


L’idée était de coller au plus près à la démarche expérimentale du scientifique disparu. Comme il n’avait laissé que peu de notes utilisables il avait fallu extrapoler à partir de ce qui était disponible, soit bien trop peu aux yeux d’Adam Seuil. Il y avait également la question de l’appareillage et des médicaments dont une composition particulière inventée par lui, l’oneirosine. Encore un nom tiré de la mythologie. Le problème tenait à ce que les essais sur les rats de laboratoire étaient un peu trop légers, avec des résultats contradictoires. Qu’il y ait un effet sur le cerveau ne faisait aucun doute. De même qu’il y avait de toute évidence une influence sur le sommeil paradoxal, mais pour le reste c’était le chaos. Non pas en tant que désordre, mais plutôt dans le sens d’effets réels mais versatiles, à la manière des mathématiques du chaos peut-être ?


Toujours perdu dans ses pensées, Adam Seuil se dirigea vers son bureau, évitant sans conviction un duo de jeunes employées affairées les bras chargés de dossiers puis se dirigea vers son espace de travail. Fenêtre d’où tombait une lumière éblouissante et insupportable, un arbuste tropical quelconque en pot, une armoire standard chargée de dossiers et paperasses, une table où l’entassement débordait et envahissait tout, ne laissant plus qu’une place réduite à l’ordinateur, son clavier, sa souris…


Aucun message sur le répondeur. Pas de mails dignes d’intérêt. Le chercheur s’affala sans conviction dans son fauteuil et bascula en arrière, plongé dans un ennui mortel et qu’il ne s’expliquait pas. Cette fois-ci pourtant tout se passait comme il l’avait toujours désiré. Il était à la tête d’un projet ambitieux, peut-être même trop. On lui donnait carte blanche, enfin. Le mystère même surgissait et se signalait au travers de la possible action quasi terroriste du Dr Ker… Alors quoi ?


L’étonnement. Il avait l’impression d’un manque de saveur depuis des mois. Les choses étaient trop prévisibles, même les plus improbables.


Hors de question de rester comme ça. S’il avait choisi les sciences et la recherche c’était pour s’émerveiller, avoir l’occasion de sentir l’excitation de la découverte, la passion de la polémique, les confrontations d’idées, l’enjeu de l’erreur et de la raison.


Dans tout ce qui lui arrivait… Pratiquement rien ne suscitait la plus petite sensation de picotement et d’envie. Hormis ? Trois, pas plus. D’abord savoir ce qui était réellement arrivé au Dr Ker et ce qu’il complotait. Ensuite mettre la main sur un véritable rêveur lucide, seul sujet vraiment valable pour donner du sens au protocole du Dr Ker, encore lui.


Et enfin… Bien sûr il n’était pas concerné, ce n’était pas ses affaires, il n’y était pour rien, n’y pouvait rien, mais… Il lui revenait aux moments les plus incongrus la vision de cette jeune femme qui s’était suicidée. Elle s’était vu offrir un magnifique bouquet de roses qu’elle avait emporté, déposé quelque part, et puis s’était suicidée. C’était aberrant. Quel sens donner à un tel acte ? Quelle était cette folie ? Le mystère et le secret lui plaisaient. Toutes les ombres recelaient un trésor, toute découverte était jouissance de l’esprit, passion, battement précipité du cœur, tomber amoureux de son sujet. La Vérité par-dessus tout. Il s’en voulait presque de ne pas avoir immédiatement creusé la question de ce suicide surnaturel le soir même ! 


Cependant… Se tuer tenait de la vie privée, non ? Même si l’acte était commis en public ? Cela donnait-il aux témoins « traumatisés » le droit de savoir pourquoi on leur imposait cette aberration ? Il avait entendu que la mélancolie et la dépression étaient des maladies du manque de puissance, de la souffrance de ne rien contrôler, de ne pas avoir de pouvoir sur sa propre vie. Dans un cauchemar la mort était souvent une issue qui se justifiait, le seul moyen de quitter un système délirant et totalitaire de pure épouvante… Enfin, pas tout à fait le seul car certains parvenaient à affronter et maîtriser leurs peurs dans le monde onirique lui-même. Précisément ces rêveurs lucides dont ils pourraient avoir besoin.


Y’en avait-il ? Il était même prêt à se réjouir de somnambules, de bizarreries vraiment hors normes, de psychoses vécues par des gens rationnels, n’importe quoi d’autres que le sujet lambda qui subissait ses rêves, qui était victime de ses cauchemars, qui vivait ses souvenirs en dormant, qui imaginait ses perceptions sensorielles.


Pourquoi attendrait-il encore ? Il était à la tête de l’opération, il avait l’autorité pour simplement contacter une des personnes chargées du dépouillement et immédiatement savoir s’ils disposaient d’un sujet, ou peut-être plusieurs, on peut toujours rêver. Téléphone. Taper le zéro – zéro puis le numéro du poste. Au 179 quelqu’un devrait pouvoir le renseigner. Adam Seuil à l’appareil. Quid des patients de type « K » ? Catégorie baptisée de l’initiale du Dr Ker évidemment, même si peu ici le savaient. Alors ? Il était trop tôt pour faire un état des dépouillements de questionnaires.


Quel ennui. Adam Seuil s’enfonça de nouveau dans son siège et souffla, morne. Son regard porta sur les papiers, liasses, dossiers… Ce n’était pas le travail qui manquait mais sa motivation. Il ne pouvait pourtant pas justifier d’une journée à se tourner les pouces. Restait une solution : prendre lui-même une liasse de questionnaires et voir si le contact avec les patients pouvait le motiver, l’aider à démarrer sa journée. Et qui sait avec un peu de chance, il pourrait tomber sur des cas intéressants que les interrogatoires formatés feraient difficilement ressortir ?


Un support rigide, un stylo, un paquet de polycopiés, un appel au standard pour signaler qu’il allait donner un coup de main pour éponger les entrées potentielles. Annoncer à qui le demanderait qu’il était en rendez-vous.

Pour le reste, les choses allaient vite. Il y avait étonnamment de gens pour une étude scientifique, même en tenant compte de la publicité et de l’indemnité. Pourtant la Société Lucidité n’avait placé aucun seuil maximal au nombre de sujets. Peut-être réagirait-elle au moment du dépouillement des questionnaires et d’entrer en contact de manière plus approfondie pour la suite… En attendant il semblait que la ville entière se préoccupait de ses rêves.


Le chercheur n’eut pas longtemps à attendre dans le hall pour que se présente quelqu’un orienté vers lui pour un questionnaire préalable à l’étude. Jeune femme, taille moyenne, fine, cheveux noirs, yeux vert clair. Il la conduisit à son bureau :


« Commençons par l’état civil. Prénom ?


- Psychée. »

 

 

La suite au chapitre 17...

 

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