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Figure fondatrice d'un genre, le personnage de Sherlock Holmes créé par Arthur Conan Doyle en 1887, a marqué l'histoire du roman policier. En lisant une étude sur l'oeuvre de l'auteur, je me suis efforcée d'identifier les caractéristiques et éléments qui permettent de comprendre la mécanique de conception de ces histoires. Le but est aussi bien de mieux appréhender un fonctionnement que de fournir des outils pour s'approprier un style dans le cadre de la création d'histoires et scénarios.

 

 

Références et liens

 

  • Livres
    • Hélène Machinal, Conan Doyle – De Sherlock Holmes au professeur Challenger, Presses Universitaires de Rennes, 2004. L'auteure a réalisé une thèse sur Arthur Conan Doyle, thèse dont est tiré cet ouvrage. Il se lit très bien, le contenu est tout à fait intéressant et convaincant. Un seul défaut gênant à mon sens : il est nécessaire de connaître au préalable la majorité des livres et nouvelles pour comprendre les développements qui sont faits, car l'auteure ne résume pas les intrigues auxquelles elle fait référence... Cependant, à défaut, un rapide tour par Wikipédia permet de connaître dans les grandes lignes ce qui pouvait manquer.
  • Articles autour des aventures de Sherlock Holmes
  • Articles connexes sur ce blog
    • Bibliographie artlandaise : Artland est un cadre XIXe siècle permettant d'explorer notamment des ambiances comparables à celles des aventures de Sherlock Holmes. Cet article rassemble les liens vers les autres articles d'inspiration du blog qui ont une thématique artlandaise et présente liste des ouvrages et articles consultés dans le cadre du développement du cadre artlandais
    • Article sur les fausses pistes, elles sont tirées des romans d'Agatha Christie, et peuvent donc être comparées sur la méthode avec la technique de la mise en scène dans les aventures de Sherlock Holmes

 

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0a/Sherlock_Holmes_-_The_Man_with_the_Twisted_Lip.jpg

 

Une personnalité et une intention

Fascination

 

« Si Sherlock Holmes est devenu un mythe littéraire, c’est sans doute qu’il est la pierre centrale d’une structure narrative qui fonde les lois d’un genre. » (H. Machinal, 2004, p.17) Ce personnage qui résout toutes les énigmes par le seul usage de la raison semble cependant totalement échapper aux explications en faisant usage, d’où une tension entre apparence et subversion générant un sentiment d’inquiétante étrangeté. Il est représentatif des questionnements d’une époque partagée entre le rationalisme positiviste tout puissant qui prétend tout expliquer, et le fantastique qui met en scène la disparition de la possibilité même de rendre raison du monde. Incarnant deux réalités qui paraissent impossibles à concilier, Sherlock Holmes a les caractéristiques d’une figure quasi-divine : des capacités surhumaines, des tendances paradoxales marquées, un tempérament incompréhensible et toujours remarquable. L’inquiétude des récits policiers est au fond de la même nature que celle des récits fantastiques, des interrogations philosophiques et de la recherche scientifique.

 

 

Pour une rapide comparaison des genres de l'énigme dans la carrière de Conan Doyle :

  • Roman policier =  inquiétude + traces
  • Fantastique = inquiétude + au-delà de la raison
  • Fiction spéculative = au-delà du réel + adhésion au spiritisme

 

L'adhésion à un spiritisme inquiet et pessimiste a considérablement marqué l'auteur qui a progressivement intégré ces préoccupations dans les aventures de ses personnages, à l'exception de Sherlock Holmes qui ne lui appartenait plus véritablement du fait de son succès.

 

Une réalité opaque

 

Holmes et Watson partent d’une réalité opaque, illisible et énigmatique. C’est en s’appuyant sur des traces et en s’appuyant sur le raisonnement logique, qu’il est possible de remonter à l’origine. L’enquête devient une quête de l’identité autant qu’une quête identitaire. Outre la question de celle du criminel se pose celle de la compréhension de l’enquêteur, Sherlock Holmes, qui demeure insaisissable et énigmatique. Le lecteur s’interroge ainsi sur deux figures : le criminel et le détective. Il y a de même deux secrets à lever, l’un qui intéresse les enquêteurs et le lecteur, le second, plus discret, qui interpelle le lecteur principalement et des personnages secondaires éventuellement. Tout le plaisir du roman policier est dans ce double niveau de révélation, l’une en quelque sorte garantie et l’autre plus incertaine.

 

On peut résumer le cheminement de l'intrigue policière, en particulier chez Conan Doyle, de la manière suivante :

 

  • Découverte
    • un crime
    • opacité des événements qui se sont déroulés
  • Enquête
    • l'histoire avance dans le temps, les jours passent
    • les détectives cherchent à remonter dans le passé, à se rapprocher du moment du meurtre
  • Révélation
    • Fin d'une histoire linéaire prévisible (cette prévisibilité découle du pacte de lecture propre au roman policier, le lecteur sait qu'il aura la réponse à l'énigme et cherche à la découvrir par lui-même au cours de l'enquête)
    • Explication de ce qui a précédé le crime, et donc en un sens, on crée une boucle, la fin précédent le début qui est la découverte du crime...

 

 

 

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2c/ArthurConanDoyle_AStudyInScarlet_annual.jpg

 

 

 

Jeux de scènes

Structure du récit à énigme

 

« Un client se présente à Baker Street et propose à Holmes un récit qui représente la réalité telle que ce personnage en a conscience. À partir des apparences, […] le détective tente de parvenir aux profondeurs qu’elles dissimulent. Cette structure s’applique d’autre part au lecteur dans ses rapports au récit d’énigme […cherchant] à découvrir la solution avant le détective. Qu’il s’agisse de l’incompréhension de la réalité pour le client, de la méthode du détective qui consiste à déchiffrer les traces, ou qu’il s’agisse de démasquer le coupable, le récit policier cherche à percer la surface trompeuse pour accéder à une profondeur autre. […] Le récit révèle des profondeurs mystérieuses et inquiétantes. » (H. Machinal, 2004, p.25)

Le monde du crime – Underworld

 

Sous la surface se trouve une réalité tout autre, un miroir sombre de la société victorienne bien ordonnée. Là se trouvent des sociétés secrètes dirigées par des génies du crime, agissant dans une ville nocturne, double effrayant de celle du jour. L’altérité dangereuse, inquiétante et exotique concerne l’autre temps, celui de la nuit, mais également les autres lieux. Les pays lointains sont susceptibles d’être le lieu d’origine de sectes, de pactes sinistres et de traditions terribles. Outre l’altérité géographique et temporelle est fréquemment posée la question de l’identité et par là aussi de la dualité de l’esprit, de parts d’ombres inaccessibles et incontrôlables. Il y a là tous les germes de ce qui constituera la toile de fond du contemporain-fantastique, avec ses sociétés de vampires ou de mages qui évoluent et prospèrent sans que personne de non initié n’en sache rien.

 

La scène apparente et la véritable

 

Plusieurs intrigues sont fondées sur un système complexe de mises en scène. Une histoire apparente est narrée à la victime, au client, au monde, aux détectives… tandis que l’enjeu véritable se déroule éventuellement ailleurs, uniquement perceptible par quelques traces, les « indices ». Tout le jeu est de découvrir la vérité cachée à partir des quelques éléments qui arrivent jusqu’à la surface, incidemment ou volontairement pour mystifier les naïfs. « Le détective doit commencer par découvrir quelle scène les criminels souhaitent laisser libre grâce à leur mise en scène, puis il doit trouver la scène masquée ou enterrée sous cette dernière. Il s’agit de déchiffrer l’énigme de la mise en scène et de trouver la clé [… du] secret honteux de la pièce. » (Hélène Machinal, 2004, p.28)

 

 

Une confusion scénique brouillant les catégories

 

Les enquêtes de Sherlock Holmes stupéfient le lecteur en proposant des artifices variés de jeux de scène. Quelques exemples d’enchaînements et imbrications de mises en scène :

 

  • On fait jouer à son insu à une innocente le rôle d’une jeune femme séquestrée, pour faire croire qu’elle va bien. Pour ce faire on la garde à distance tout en la contraignant à modifier son apparence pour forcer la ressemblance. (Les Hêtres Rouges)
  • Un homme se fait passer pour son frère afin d’accéder à certains lieux et commettre un forfait tout en étant sûr de ne pas être soupçonné.
  • Un ancien criminel qui avait dénoncé ses complices et s’était retiré avec de l’argent, vit désormais sous un faux-nom, dans la maison d’un médecin qu’il a installé sous le prétexte d’être soigné à domicile en permanence. Ceux qui le retrouvent et le tuent font passer sa mort pour un suicide, et l’exécution de sa pendaison prend au moment de sa réalisation l’aspect d’une exécution à l’issue d’un procès. Découvrir l’identité cachée de la victime permet de connaître son identité d’ancien coupable. (Malade à domicile)
  • ...

 

 

La frontière entre identité du coupable et de la victime est souvent troublée par le jeu des apparences trompeuses. Par ailleurs il arrive qu’une même personne puisse avoir plusieurs fonctions, à la manière d’Œdipe-Roi : coupable sans le savoir d’avoir tué son père et épousé sa mère, il est également victime d’un sort fatal qui le dépasse, et enquêteur, découvrant son identité et par là, l’origine du mal de sa ville désormais frappée par la peste pour châtier ces crimes. Par le brouillage des limites entre les catégories, entre les rôles, on glisse vers l’incertitude, vers une réalité inquiétante qui ne peut être maîtrisée et par là vers l’horreur.

 

Plus la carrière de Conan Doyle avance, et plus ses histoires policières deviennent tourmentées, avec des figures criminelles plus sombres, un écho de ses autres travaux d'écritures qui touchent au fantastique et parfois à l'horreur.

 

Sociétés secrètes

Si le secret fait partie intégrante de l’énigme, il est certaines situations où il est encore davantage mis en avant. Ainsi en est-il des sociétés secrètes qui prospèrent dans toutes les civilisations de l’univers des enquêtes de Sherlock Holmes. Il peut s’agir d’un petit groupe lié par un pacte, ou d’une véritable communauté criminelle ayant ses modes de communication, ses lois, sa hiérarchie… Elles ne sont jamais connues qu’indirectement, par des récits de seconde main, par le contrecoup de leurs actions, n’entrant jamais totalement dans la réalité. Leurs actions et motivations ne sont devinées que par des traces, des perturbations de surface totalement énigmatiques : des hommes dansants comme alphabet, cinq pépins d’orange pour annoncer une mort, le signe des quatre pour rappeler des engagements pris autrefois… Le détective rétablit le sens en établissant un lien entre un phénomène incompréhensible et son origine.

 

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7a/Dancing_men.png

 

 

 

 

Tag(s) : #Inspirations, #Civ - Artland, #Crime & Enquête, #Littérature