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L’après midi, il n’y avait rien de tel que de s’installer dans l’un des nombreux recoins de la bibliothèque pour lire au calme et au frais. Les rangées de livres occupaient trois étages reliés par plusieurs escaliers métalliques en colimaçon, percés d’un étage à l’autre, au milieu des grandes pièces pour une bonne circulation des étudiants et des chercheurs qui ainsi n’avaient pas besoin d’utiliser constamment les escaliers de côté et les couloirs isolés.  Des baies vitrées avaient été installées sur toutes les faces de la bibliothèque, de grandes côté est, et de plus petites plein sud. L’avantage était une bonne luminosité durant la majeure partie de la journée, et donc des économies en éclairage. L’inconvénient se percevait surtout en été quand même les volets tirés n’avaient plus guère d’effet.

Cette observation avait précisément mené Lucas à prendre pour lui une table isolée près d’une porte donnant sur un escalier de service discret et sombre qui avait pour lui l’avantage d’amener un peu de fraîcheur. Les courants d’air venaient depuis les couloirs du rez-de-chaussée nord et l’écho rapportait chaque voix lointaine, chaque pas, chaque claquement de porte ou grincement d’ouverture. Discrètement, le jeune homme avait donc coincé sa bouche d’aération improvisée pour qu’elle restât à une position de semi ouverture.

Ce n’était pas tout à fait bien vu de la part du personnel et des enseignants, le règlement intérieur de l’université encourageant de manière tout à fait explicite à fermer les portes complètement ! Cette recommandation d’un intérêt douteux figuraient non loin d’autres semblables : couvre feu, interdiction de courir dans les couloirs, de manger du chocolat à la bibliothèque, d’utiliser les salles de bain pour des rencontres mixtes, de porter une tenue légère dans le parc, de se baigner nu dans le lac aux nénuphars… Ah, l’interdiction de se baigner nu ! Il aurait été tellement plus simple de simplement proscrire les baignades, seulement ce point là n’avait pu être imposé en tant que tel, les délégués des étudiants ayant argué de ce qu’il était déjà arrivé que les salles d’eau connaissent de sérieux problèmes de plomberie en pleine vague de chaleur. Aussi ne pouvait-il être totalement interdit de se baigner, car un cas de force majeur devait être envisagé, mais l’obsession pudibonde était parvenue à se faire entendre à travers cette clause absurde revenant à inciter la baignade habillée sinon rien !

Une illustration assez remarquable de l’état d’esprit de l’université. Par aspect c’était un des bastions du libéralisme, un lieu où la recherche et la culture étaient encouragées, où les idées positivistes prônées par la Société de l’Aurore trouvaient un accueil très favorable… Mais à l’opposé, se trouvaient également des résistances, des factions élitistes, pour lesquelles l’université se devait être une extension du mouvement monastique !

Le cadet des comtes de Rivalon remonta ses lunettes qui glissaient un peu, une habitude qu’il avait prise, au point de faire ce geste sans même y penser, y compris quand ses verres étaient parfaitement à leur place. Généralement c’était le signe qu’il recommençait un raisonnement assez différent du précédent et qu’il manquait encore un peu d’assise pour l’appuyer. Face à lui-même, le geste était la marque d’un certain doute ou scepticisme quant à une idée ou un concept.

Une campagne de fouilles archéologiques avait été organisée durant le printemps dans les montagnes. Elle aurait dû s’étendre jusqu’au début août, mais avait apparemment été arrêtée prématurément s’il fallait en croire la discussion que Lucas avait eu avec un des étudiants participant à la mission. Son ami avait été incapable de lui expliquer pourquoi, ou même d’apporter une hypothèse valable. Il pouvait simplement dire que du jour au lendemain, le directeur de la mission, le Professeur Honau avait annoncé qu’il fallait remballer. Toute l’expédition avait repris la route en direction de l’université. Ceux qui n’avaient rien de particulier à chercher dans leur chambre ou qui n’étaient pas chargés de matériel technique, s’étaient arrêtés au village et avant de rentrer chez eux. Les autres, une petite dizaine de personnes, étaient revenus à Sainte Myriam en début d’après midi pour déposer les instruments dans la réserve et les quelques découvertes dans les annexes du bureau du Professeur Honau, en dessous du premier étage de la bibliothèque.

Si la situation en tant que telle était déjà fort dérangeante, elle l’était encore davantage par l’attitude de l’honorable archéologue qui avait joué la mouche du coche pour éviter que ses étudiants ne « perdent leur temps » en discutant avec les quelques rares curieux attirés par le remue ménage. Lucas était peut être un de ces quelques privilégiés à avoir réussi à attraper des bribes d’informations grâce à une persévérance discrète. Malheureusement, c’était trop peu, bien trop peu pour comprendre, et sitôt le travail terminé, le Professeur Honau s’était agité en tout sens pour que tous les étudiants qui avaient participé aux fouilles repartent dans l’heure !

Agacé de curiosité, Lucas avait décidé de s’installer dans la bibliothèque et de consulter tous les ouvrages et rapports qu’il trouverait sur l’histoire antique des Montagnes Bleue, la période de prédilection du Professeur Honau, et sur les précédentes campagnes de fouille que lui ou ses collègues avaient mené.

***

Ne sachant pas encore vraiment ce qu’il cherchait, le jeune homme avait décidé de procéder avec méthode. L’hiver dernier, il avait assisté à une conférence de présentation de la campagne de fouilles. Un moment il avait même songé à y participer, mais entre les examens et les recherches pour les différents devoirs, les entraînements à la magie aussi, il avait préféré laisser ça de côté. Une carte de la région des Montagnes Bleues avait été présentée ce jour-là… Que représentait-elle déjà ? Précisément, quel point avait été désigné comme lieu de fouilles ? Pour s’aider à retrouver la mémoire, Lucas avait pris un grand atlas historique qui avait l’intérêt de décrire ce qui était connu du relief des montagnes et d’y indiquer en sus les spéculations tirées des dernières recherches concernant les anciennes routes et villes.

Voilà, c’était là ! Le site était une ancienne forteresse de l’empire fondé par le prince Néther aux alentours de l’an zéro, une ruine dévastée par les dragons à en croire les légendes, en lisière du territoire d’une tribu barbare. Même sans faire preuve d’une grande imagination, plusieurs hypothèses pouvaient être envisagées.

Le Professeur Honau avait pu deviner un signe d’hostilité de la part des barbares montagnards par exemple… Ces brutes refusaient obstinément la civilisation de Passifloriane, l’établissement de mines qui pourtant seraient très certainement prospères ! Au lieu de quoi, ils préféraient commercer des fourrures, ou bien de l’ivoire et de l’ambre qu’ils allaient chercher ou échangeaient avec d’autres peuplades encore plus sauvages et encore plus archaïques si tant est que cela soit possible, loin au nord ouest, dans un pays de glace tout à fait inhospitalier. Le mode de pensée de ces semi-nomades était souvent difficile à appréhender pour les citadins et on rapportait assez régulièrement quelques incidents, disputes qui avaient dégénéré ou bien rapines.

Lucas connaissait fort mal ces peuplades, il était tout à fait incapable de faire la part du réel et de la rumeur amplifié les concernant. Malgré cela, il était très improbable qu’une expédition archéologique eut été montée sans prendre un maximum de précautions à ce sujet. Pour autant qu’il le sache, on recrutait généralement des sentinelles issues de ces communautés de sorte que le mercenariat régulier leur rapporte davantage que l’extorsion, le vol ou le meurtre à court terme. Les cas de brigandage commis par des barbares étaient à vrai dire sensiblement aussi nombreux que ceux de ressortissant d’une des cités affiliées à Passifloriane.

De toute façon, si une menace armée avait été la cause de la fin de l’expédition, cela aurait probablement été clamé haut et fort, histoire de s’attirer la compassion émue de tous les auditeurs. Cette hypothèse n’était donc probablement pas la bonne.

 

***

Les dragons, aussi délirant que cela paraisse, pouvaient être une explication. Après tout, si l’on en croit ce qui a été rapporté du vieil empire du Prince Néther, celui-ci avait établi une tradition des plus périlleuse pour sa dynastie : à chaque nouveau souverain qui montait sur le trône, et apparemment également dans d’autres circonstances mal déterminées, il était réclamé du roi, ou de membres importants de sa cour, les textes n’étant pas toujours clairs sur ce point, d’aller occire un dragon. Rien que ça ! Toujours si l’on suit la légende, les dragons finirent par en avoir assez de participer de cette manière au folklore de l’empire montagnard, et lancèrent un assaut coordonné en bonne et due forme pour raser la capitale, les grandes cités bâties dans les Montagnes Bleues, et toutes les forteresses qu’ils pouvaient trouver. La question pour les historiens de la période des premiers siècles de l’ère de la Grande Restauration est ainsi de déterminer dans quelle mesure ces contes et légendes sont fondés : dragons ou pas ? Et si oui, étaient-ils vraiment aussi nombreux ? Faut-il y voir une exagération de conteur ? Finalement, ne s’agit-il pas d’une invention pure et simple ? Peut être que l’empire était déjà à l’agonie et a juste été visité par quelque jeune dragon qui passait ?

La question était objet d’une vive polémique et les théories les plus folles se confrontaient. A la connaissance de Lucas, il n’y avait guère que la question du double cadran de la cité d’Aven qui tenait la comparaison. Assez importante cité fortifiée contrôlant des routes commerciales secondaires aux pieds des Montagnes Bleues, elle était située à une trentaine de kilomètre environ vers l’est. Sa renommée lui venait surtout d’un monument remarquable adjoint à la tour de l’hôtel de ville. Il s’agissait d’une horloge mécanique de très belle facture, d’une technicité tout à fait extraordinaire pour son époque, estimée à quelques quatre siècles en arrière, juste avant ou pendant la Seconde Grande Guerre du Chaos.

A neuf heures, midi, quatorze heures, dix neuf heures,  vingt trois heures trente, et quatre heure et demi, toute une mécanique faisaient danser des personnages dans un spectacle qui lui avait laissé l’impression d’être totalement dénué de sens quand il l’avait vu il y avait quelques années de cela déjà. Mais ce n’était pas le plus étrange : deux grandes aiguilles et deux petites. Deux étaient droites et indiquaient normalement l’heure qu’il était ; mais les deux autres avait été forgées différemment, un côté évoquant des flammes ou des vagues et un autre en dents de scie. Comme si cela ne suffisait pas, ces deux aiguilles n’indiquaient jamais la bonne heure, jamais ! Elles n’étaient même pas en retard ou en avance de manière systématique. A en croire l’horloger chargé de l’entretien, elles dépendaient d’une mécanique distincte et peu commune dans le sens où parfois ces aiguilles avançaient rapidement, et parfois très lentement…

Autant dire que face à un tel monument, personne ne savait quoi penser. Quelqu’un avait vaguement suggéré que l’heure du « second cadran », comme il avait été baptisé, était celle du monde spectral, celui des ombres dans lequel certains esprits évoluent, un univers parallèle, copie distordue du monde matériel, totalement empreint de magie.

Le jeune homme haussa les épaules en songeant au Professeur Thibotin, un parfait imbécile incompétent et obsédé d’histoire locale. Cet enseignant en paléographie, codes de prises de notes, langues mortes et abréviations, avait apparemment juré qu’il éluciderait le mystère totalement, sans laisser l’ombre d’un doute. A l’entendre, tout le monde adhérerait immanquablement à la théorie qu’il présenterait… Dès que ses recherches préalables seraient terminées, bien sûr ! À en croire les étudiants en doctorat, cela faisait déjà plus de huit ans qu’il en était au stade final.

Peut être qu’un second double cadran avait été découvert dans les ruines ? A côté d’un œuf de dragon ? Non. Définitivement, cette hypothèse ne valait pas la peine d’être retenue. Quoique ? L’œuf ? Pourquoi pas ? Mais non, si tel avait été le cas, il aurait certainement fallu le couver durant tout le trajet pour revenir à l’université, et là, il aurait été difficile de le cacher ! Ou alors le Professeur Honau avait omis de bien soigner le futur dragonneau, et d’ici peu il y aurait une omelette de dragon à dîner ? Maman dragon pouvait aussi voler jusqu’à Sainte Myriam et brûler l’ensemble de l’édifice, dans un joyeux jet de flammes, grillant au passage les enseignants fort peu lucides sur la situation et qui discuteraient sur le taux de fertilité et l’instinct maternel de cette espèce au lieu de fuir pour leur vie ?

Lucas ôta ses lunettes et se frotta les yeux. S’il continuait comme ça, il risquait fort de ressembler à Violette ou Eginard, toujours prompts à proprement délirer sur tout et n’importe quoi. Pas du tout sérieux. Et surtout, aucune théorie viable en vue !

L’hypothèse d’une découverte archéologique hors norme pouvait aussi être oubliée, elle aurait surtout été un motif pour prolonger l’expédition plutôt que de l’annuler sans explication ! Ou alors le Professeur Honau avait croisé un fantôme des temps très anciens et décidé que l’archéologie n’était définitivement pas faite pour lui ?

 

***

Un soupir déchirant. Rien à faire, le jeune homme ne trouvait pas d’explication qui le satisfasse… Pourtant, il devait bien y avoir une bonne raison, logique…

« … Il fallait que je fasse quelque chose ! »

Cela venait de l’escalier. L’homme ne parlait pas si fort que ça, mais l’écho était traître :

« Allons, partir comme ça, en une journée, vous n’avez pas songé à quel point c’était suspect ? Vous dites vouloir garder ça secret, et c’est comme si vous le criiez sur les toits !

- Aucun des étudiants ne sait ce qui s’est passé !

- Vous étiez vraiment seul ? Mais comment cela a-t-il pu se produire ?

- Ce n’est pas important…

- C’est dangereux ! Que comptez-vous faire maintenant ? En parler au doyen ? Aux autres ? A quoi bon avoir tenté de garder le secret dans ce cas !

- Il fallait bien faire quelque chose, vous êtes d’accord ?

- Et maintenant ?

- J’imagine… Je ne sais pas trop… J’ai peur… Autant de ce qui se passera si je parle que si je ne dis rien. »

L’homme qui doutait était probablement le Professeur Honau ! Lucas avait l’oreille collée à l’ouverture de la porte, mais ils discutaient à voix plus basse à présent. Il fallait déplacer sans bruit les deux livres qui maintenaient la porte dans cette position. Faire attention à ce que rien ne grince… L’étudiant se faufila sans bruit dans l’escalier, se rapprochant doucement de la rampe tout en restant derrière une colonne de pierres :

« … Dans ce cas, le plus sage serait d’en discuter après la réunion avec le doyen, lui saura quoi faire.

- Oui, vous avez sans doute raison. Merci, vraiment, je ne savais pas quoi faire ! J’avoue que j’ai été un peu effrayé quand Monsieur Peuplier m’a parlé de cet Inquisiteur qui est arrivé !

- Vous dites ?

- Ah ? Vous n’étiez pas au courant ? Ils sont arrivés cette nuit, de Passifloriane je crois. Apparemment l’un des deux a décidé de se faire passer pour un étudiant en Sciences Occultes et est inscrit pour septembre. Pas très discret non plus si vous voulez mon avis.

- … Des Inquisiteurs… De quoi se mêlent-ils ceux-là ?

- J’oubliais que vos recherches ne sont … »

Une porte s’ouvrit dans le lointain et l’appel d’air claqua violemment la porte que Lucas n’avait pas osé refermer de peur d’être remarqué. Le temps de sursauter, le Professeur Honau et son interlocuteur qu’il n’avait pas reconnu, étaient partis dans une pièce fermée pour continuer à discuter.

Le jeune homme soupira. L’espionnage n’était visiblement pas son fort. Autant laisser ça à la jolie Violette… Un tempérament épouvantable, mais de si beaux yeux… Quand elle ne montrait pas ses manières d’origines troubles, on avait du mal à deviner qu’elle se promenait constamment avec dans sa bourse des instruments, sortes de fils de fers rigides, dont Eginard avait sous-entendu un jour qu’ils pouvaient servir à crocheter des serrures.

Jusqu’ici, Lucas avait considéré cette possibilité avec une dignité outragée, puis avec scepticisme, Eginard n’étant pas le plus fiable au niveau du sens de l’observation. Quelques jours après cette révélation, le fils du comte de Rivalon avait songé à la délation, les voleurs n’ayant rien à faire à Sainte Myriam… Si le suspect avait été un homme déplaisant, peut être l’aurait-il fait. A défaut, il s’était tenu au courant de toutes les rumeurs, mais apparemment pas de vols, et les quelques soupçons de larcins ne pouvaient pas lui être imputé du fait d’alibi des plus solides.

Pourtant à cet instant, Lucas espérait que les talents de voleuse de Violette n’avaient pas été une invention d’Eginard : après tout, qui mieux qu’une personne habituée à enfreindre les règles pourrait l’aider à savoir ce qui se passait avec le Professeur Honau ?

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