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L’ENTERREMENT, DIMANCHE 23 NOVEMBRE


Le cimetière avait poussé au nord de Liberté, dans une ancienne banlieue campagnarde et son champ de tombe était devenu la frontière entre un quartier résidentiel assez huppé et les débuts d’une partie de la ville qu’on préfère généralement éviter. Tout ce terrain consacré était entouré de hautes et belles grilles de fer forgé, et le parc de pierres était orné de saules pleureurs dont les feuilles absentes déjà auraient pu en une autre saison tomber dans l’étang qu’elles auraient caressé. Des ifs, du buis, du houx et du lierre gardaient toute l’année leur couleur morte, adoptant presque l’aspect minéral des dalles, allées, statues d’anges ou de gargouilles.

 

La pluie n’avait pas cessé depuis deux jours, et si on excluait les intermittences de pause, alors elle était présente depuis encore plus longtemps. La terre détrempée avait pris un aspect boueux repoussant. Des rafales de vent froid rendaient chaque pas au dehors pénible.


Des voitures amenaient les quelques personnes intéressées par la mort de deux étrangères. Parmi elles il y avait un officiel de la Compagnie Maritime, laquelle avait offert de subvenir aux frais d’enterrement en plus de verser sous peu une prime de dédommagement aux survivants, Tristan l’attendait avec scepticisme.


Sous la pluie violente, chacun se pressait dans la gueule du temple, édifice peu avenant malgré ses vœux de réconfort, un dôme posé sur un cube, quelques vitraux médiocres, un autel dans une chapelle bien sombre. La plaque commémorative à l’entrée signalait que le lieu avait été fondé par un fidèle de Sirona, la Consolatrice, Dame de l’Espoir. Cet individu pieux n’avait pas dû suivre de très près les travaux, sans quoi il aurait vu que l’inspiration de l’Etoile ne touchait pas l’architecte ni les ouvriers, et qu’en fin de compte, le lieu devenait froid, humide, et que même les chandelles étaient sinistres.


Il n’y avait pas de prêtre. Cette engeance devenait rare en Artland. Ce fut le gardien du cimetière qui prit en charge la cérémonie et les prières. Cet homme presque chauve, aux poils survivants en sa moustache, blancs, se donnait du mal pour lire avec conviction des poèmes sacrés et des homélies, mais le résultat n’était pas vraiment convainquant pour autant.


Jean au troisième rang des bancs, à gauche, voyait toutes les personnes venues pour les deux femmes Duret, leurs cercueils posés sur deux tables improvisées à l’aide de deux planches, quatre tréteaux décorés de draps blanc aux bords brodés. Il avait apporté un grand bouquet de lys blanc, elle avait toujours aimé ces fleurs et leur parfum délicat. Il y avait plusieurs bouquets de chrysanthèmes. Deux venaient de Tristan, un de lui, deux de M. Bounty, l’associé de feu Madame Duret, et un seul d’une femme âgée portant des lunettes rondes aux verres épais. Certainement la parente dont il avait été question, il croyait se souvenir avoir une fois entendu évoquer une vieille tante de Madame Duret, veuve et sans enfant croyait-il se souvenir…


Dans le froid, l’humidité et les pierres, l’émotion et le recueillement étaient étranges. Jean voyait du coin de l’œil la vieille tante qui priait ardemment, yeux clos semblait-il, bougeant les lèvres en silence. L’officier de la Compagnie maritime et son second, quelle que fût sa fonction, étaient très dignes. Tristan demeurait impassible, comme totalement absent, yeux clos. Peut être priait-il ? Après tout Jean ne savait pas grand-chose de la possible foi de son ami.
Pourquoi son esprit était-il si dissipé ? Impossible de se concentrer, de prier, ou même méditer. Il avait le sentiment qu’il attendait quelque chose ? Quelle étrange impression… Tout était fini pourtant…


Quoi ? Oh, se lever maintenant. Les hommes des pompes funèbres avaient disparu et les voilà qui réapparaissaient de nulle part. Solennellement, vêtus d’épais manteaux imperméables déjà humides, ils venaient porter les deux cercueils jusqu’à leurs fosses. Le Gardien – Prêtre d’office les précéda sous la pluie et la nuit tombante. Peu à peu chacun reprit ses bouquets qu’il laisserait auprès des tombes.


Jean un peu décontenancé, ailleurs en pensée, était le dernier. C’est pourquoi quand il prit les lys et les chrysanthèmes, il remarqua un dernier bouquet, beaucoup plus petit que les autres, voilà pourquoi il ne l’avait pas vu avant. Quelle étrange composition : des feuilles de marronnier, des branches de romarin fleuri, une fleur qu’il connaissait mais dont il avait toujours ignoré le nom, et des ronces aux épines assez acérées pour qu’il se piquât douloureusement. Il glissa ce bouquet déroutant au milieu de ses fleurs et sortit en suçant le sang qui perlait à son doigt.


Il songea en marchant vite sous la pluie pour rattraper les autres que là où le petit bouquet était tombé, il avait pu être posé sur l’un ou l’autre des cercueils… Il se demanda un instant si cet ensemble de fleurs était l’œuvre du gardien. Mais pourquoi aurait-il fait ça ? Et s’il est vrai que les ronces sont assez courantes dans les parties les plus sauvages de ce cimetière, que des marronniers poussent non loin, la fleur et le romarin avaient dus être achetés intentionnellement, forcément.


Un vent glacé et une gifle détrempée le crispèrent dans son col. Quel temps épouvantable ! Élise qui n’aurait connu que le pire d’Artland… Elle aurait dû rester dans sa ville lumineuse… En cet instant, le visage dégoulinant de pluie, il ressentait encore plus intensément le choc. Il reprit sa marche.
La procession dépassa le petit étang aux saules, et arriva à une bute où les tombes n’étaient pas encore trop nombreuses. Deux fosses creusées. Jean remarqua dans un coin des bâches ramassées à la va-vite et coincée par des pierres. Il avait bien dû falloir faire des efforts pour creuser dans ces circonstances. La terre molle de trop de pluie, le jeune homme imaginait facilement que le fond des trous était une marre. Il frissonna et se demandant soudain pourquoi la grand tante n’avait pas demandé de rapatrier les corps à Zéphyropolis, leur pays.


La pluie était maintenant un peu moins dense, mais le vent redoublait au point que chacune des personnes présentes se cramponnait dans son manteau humide. Les fleurs fraîches avaient quelque chose de totalement surnaturel et presque déplacé, tellement vivantes, on allait les laisser mourir sur une pierre froide…
Une dernière prière du Gardien, presque inaudible. Des pelletés de terre mouillée, presque de boue en fait, recouvraient les cercueils. Jean fermait les yeux, il essayait de maîtriser son souffle, il voulait rester vivant, le vent froid qui le glaçait et lui faisait sentir tout son corps l’y aidait étrangement tout en lui faisant perdre sa sensibilité de parties de lui-même.


Quand il rouvrit les yeux, il remarqua que l’assemblée avait bougé, on déposait les fleurs. Il n’était pas le dernier cette fois, il déposa chrysanthèmes et lys. Il hésita pour le bouquet étrange, mais il ne voulait pas faire attendre la personne derrière lui, alors il le posa rapidement auprès d’Élise. Il regarda distraitement pour regarder qui le suivait. Et sursauta quand il ne vit personne.


Cette fois, ce n’était plus possible, il y avait eu quelqu’un ! Il marcha résolument vers le léger sommet de la bute, il tourna sur lui-même, observa attentivement les buissons de persistants, les cyprès, les rangées de pierres, les allées, les monuments.


Tristan s’approcha pour lui faire signe de rentrer et il s’apprêta à le suivre, quand d’un dernier regard, il vit la femme voilée ! Encore elle ! Mais que voulait-elle à la fin ? Il partit aussitôt à sa poursuite, « Pars sans moi, j’arriverais plus tard ! », il regarda à peine son ami, il ne voulait surtout pas la perdre de vue cette fois. Il courut à perdre haleine, mais comme porté, les tombes défilaient, les allées, les arbres, les bouquets flétris… Elle marchait vers la sortie Est apparemment, il allait la rattraper tout de suite, les chemins étaient perpendiculaires…


Rien. Non ! Pas question, il avait dû se tromper, être trompé par un buisson ou un caveau familial. A droite ? A gauche ? A gauche ! Il reprit sa course… Et s’arrêta en songeant qu’il s’éloignait de l’endroit où il l’avait vue. Il bifurqua dans une allée parallèle, prit appui sur un monument pour voir un peu plus loin, scrutant toutes les directions. Là ! Elle allait bien vers la porte des bas quartiers ! Il reprit son élan, se cogna, faillit tomber en voulant prendre un raccourci à travers les tombes, se rattrapa, et se remit à avancer résolument en pestant contre la douleur. Encore elle ! A trente mètres tout au plus ! « Madame ! Je vous en prie, attendez ! »


Elle n’avait pas entendu ou ne voulait pas s’arrêter. Elle allait arriver à la rue, il n’avait plus de temps à perdre, il ravala l’élan dans sa jambe et courut de nouveau. Vent de face, la pluie qui tombait à nouveau fort, lutter contre le souffle qui s’engouffrait dans ses vêtements lourds, elle était à la grille « Madame ! Arrêtez ! »
Et poursuivait dans la rue. Le souffle court, tenant dans son poing son feutre trempé, Jean cherchait à retrouver sa trace. Quelque pas en avant. Rue pavée et glissante. A gauche ? On allait vers les usines, grande allée déserte. A droite ? Grande rue vide vers le centre. Où était-elle ? Elle n’avait pu aller bien loin ! Il avança de quelques pas, continuant de regarder de partout. Il décida d’examiner rapidement les différentes ruelles devant, peut être que l’une d’elle… ?


Bâtiments décrépis, d’une uniformité menaçante. Les allées et ruelles menaient essentiellement à des cours intérieures mal famée et mal éclairées. La nuit commençait à tomber, elle avait disparu. Mais Jean refusait de se résigner, il continuait de prendre connaissance des lieux, avançant dans la pénombre, atteignant en fin de compte le bord d’un des canaux de Liberté. Il ne savait pas exactement quel chemin il avait pris pour arriver là… La pluie avait presque cessé, se fondant en une bruine agaçante. Une rue un peu mieux entretenue. Il se résolut à l’emprunter, peut être trouverait-il un fiacre ? Des lampadaires éclairaient ce chemin à intervalle régulier et plutôt rassurant. Froid.


Mais sa frustration de n’avoir pu rattraper la femme voilée était bien plus grande que la gêne occasionnée par le fait de ne plus sentir ni ses orteils, ni ses mains, ni même l’essentiel de son visage. Il n’était plus très sûr de son jugement et se voyait déjà victime d’hallucinations…


Heureusement la pluie s’était calmée. Agacé par la disparition de la femme voilée, Jean avait envie de marcher pour se vider la tête. Et réfléchir. Il avait l’impression qu’il aurait dû comprendre quelque chose. Mais quoi au juste ? N’étais-ce pas un drame malheureux, mais arbitraire et innocent ? Qu’est ce qui le gênait au juste ? Une sensation, comme si Élise… Non, surtout qu’en était-il de cette femme voilée ? Il imaginait mal une silhouette peinée comme elle être une folle le poursuivant pour quelque raison absurde, et il éliminait également la possibilité d’un hasard.


Elle avait semblé le suivre, ou le chercher ? Les deux ? Elle aurait pu être une parente inconnue de lui, prévenue tout comme lui du décès par coursier, ce qui expliquerait sa présence dans la rue non loin des bureaux de la compagnie maritime, le jour du naufrage. La seconde fois qu’il l’avait vu, elle avait semblé chercher son adresse. Elle aurait pu apprendre son existence par Élise ou sa mère, ou encore M. Bounty l’associé. En tous cas, le fait qu’elle fût une parente secrète expliquerait aussi sa présence au cimetière, ainsi que l’étrange composition du bouquet. Par contre cette hypothèse, même si elle ne l’excluait pas, n’éclairait en rien le fait qu’elle désirât rester anonyme. Le seul moyen de voir si cette idée était bonne, c’était de la pousser au bout.


Si elle est bien une parente vivant en Artland… Voyons, sa silhouette et sa démarche… Elle pourrait avoir entre 20 et 45ans, guère davantage. Sa mise la désigne plutôt comme une femme mûre, disons entre 30 et 45 ans ? Plutôt la génération de Mme Duret. Peut être une sœur ? Une cousine ? Aurait-elle pu vouloir se cacher de la vieille tante ? Et pourquoi M. Bounty aurait-il aiguillé les pompes funèbres sur telle parente plutôt que telle autre ? Une inimitié personnelle ? Pas impossible, mais peu convaincant. L’inconnue était peut être alors une de ces parentes déshonorées par quelque union mal assortie ? Ou bien encore un enfant hors mariage ? Ce devait être suffisamment grave pour qu’elle ne crût pas avoir le moindre espoir de pardon familial même lors d’un enterrement !


A ce niveau là, il ne servait plus grand-chose d’extrapoler, si ce n’est récupérer un sérieux mal de tête. Il lui faudrait au plus tôt rendre visite aux bureaux de la compagnie maritime. Sans doute faudrait-il prendre rendez-vous. Jean soupira intérieurement. Il désirait ardemment laver sa douleur dans des réponses promptes, mais quelque impatient qu’il fût, les choses iraient à leur rythme propre. Ah oui, et discuter avec M. Bounty. Il faudrait trouver une raison un peu plus valable que des femmes voilées pour lui parler, à moins de vouloir passer pour un sombre idiot… Le plus aisé serait sans doute de discuter avec la vieille tante. S’il n’était pas parti inutilement à la poursuite de la mystérieuse inconnue, il pourrait déjà avoir avancé d’un pas.


Où était-il ? Jean s’arrêta un instant. Il venait de déboucher sur un des nombreux canaux de la ville. Il ne connaissait pas le quartier. Cela ne l’inquiéta pas outre mesure, il suffit de descendre les canaux jusqu’à la mer pour se retrouver un moment ou un autre en terrain connu. L’architecture des environs était influencée par les grands entrepôts en aval, des maisons de briques rouges et de grandes charpentes d’acier qui devenaient support à poulies servant originellement pour les matières premières et marchandises des tisserands qui vivaient dans les environs avant que l’essentiel de cette industrie ne soit concentrée dans les grandes usines de la périphérie nord de la ville.


Le jeune homme s’attarda un peu sur un pont en bois. Le vent avait dégagé quelques nuages et on distinguait maintenant une poignée d’étoiles dans la déchirure. A Zéphyropolis, il avait passé de longues nuits l’été à regarder le ciel avec Élise. Elle aimait les étoiles filantes. Chaque année disait-elle, elle revenait les voir, sans se lasser. Elle aurait dû avoir suffisamment de vœux de bonne fortune pour mourir riche et centenaire.

 

Superstitions ! Jean plongea son regard dans l’eau noir. Elle avait aimé la Dame de l’Espoir, l’Etoile Sirona, et cela ne l’avait pas sauvée. Elle était morte dans une mer glacée. Il se redressa en inspirant profondément l’air froid qui venait du large en remontant le canal. Une colère rentrée contre l’injustice.

 

Même les gens heureux meurent. 

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