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L’ALBATROS, MERCREDI 19 NOVEMBRE.


Cela faisait déjà plus de deux semaines que Jean travaillait aux archives. Il avait pu faire le tour du fond qui lui était dévolu, prendre quelques notes, et envahir tous les espaces de son bureau de tas thématiques devant lui permettre de comprendre le classement des papiers tels qu’organisé par l’arrière grand oncle de l’actuel M. Fortevigne qui avait déposé ces documents. Il avait pris une lampe de bureau au service de l’inventaire, un tel éclairage était nécessaire avec les jours qui raccourcissaient de plus en plus. Et les journées étaient longues quand on demeurait seul dans le silence face à un tas de vieux papiers. Il parvenait à comprendre que les volontaires pour ce travail n’étaient pas si nombreux que ça malgré de bonnes conditions globales. Il se leva et s’étira en regardant les gens passer dans la rue. Il inspira profondément et se massa la nuque.


Depuis vendredi dernier déjà il avait pris l’habitude de travailler en chemise, manches retroussées. Il avait les mains noires de poussière et une telle tenue passerait sans doute pour débraillée dans d’autres circonstances, mais il avait rapidement compris qu’ici l’espace des bureaux était sacré, et qu’en quelque sorte chacun faisait comme bon lui semblait du moment que le travail avançait à un rythme convenable, celui-ci étant apprécié chaque fin de mois par le directeur qui lisait les rapports établis par les archivistes sur l’avancée de leur tri, inventaire ou mémoire. Il était 17h10 à sa montre, plus qu’une vingtaine de minutes à travailler. Il soupira, songeant que l’Albatros avait déjà du retard. Il s’apprêtait à retourner à sa table mettre un peu d’ordre pour le lendemain quand il remarqua une petite silhouette en train de courir en cherchant quelque chose du regard. Son uniforme ! Assurément c’était un des petits porteurs de message de la Compagnie Maritime !


Jean se colla à la fenêtre pour regarder où il allait, et il courait vers l’entrée des archives ! Le jeune homme enfila en vitesse son gilet, lissa ses manches et passait sa veste, tandis qu’il allait d’un pas vif au guichet central où il voyait un garçon de peut-être treize ans qui demandait après quelqu’un. M. Hopkins se levait et lui montrait la direction du bureau de Jean qui se précipitait déjà à leur rencontre.


Le garçon demanda son nom et lui tendit la missive annonçant l’arrivée du bateau, Jean signa immédiatement le reçu, et déchirait aussitôt l’enveloppe.


« L’Albatros a fait naufrage dans la nuit du 17 au 18 novembre. Les rescapés sont au Siège de la Compagnie Maritime de Liberté depuis le 19 novembre 16h30. Marchandise perdue. ».


L’annonce tombait comme un couperet. Le jeune homme eut besoin de s’appuyer au guichet. Son visage blafard autant que son expression choquée parlaient pour lui. Il se tourna vers M. Hopkins. Tout le personnel de bureau savait qu’il attendait de la visite, il en avait parlé à plusieurs reprises aux pauses de lunch, autant pour évoquer son amie que pour demander des avis sur ce qu’il pourrait lui montrer.


M. Hopkins n’était guère démonstratif mais posa tout de même sa main sur le bras de Jean pour l’apaiser ou montrer sa sympathie. Il prit aussi la note dans la main tremblante, la lut et dit doucement : « Il y a des rescapés. Avant de vous faire du mauvais sang, vous devriez aller aux Bureaux de la Société Maritime, voir ce qu’il en est. Allez-y tout de suite ! » Le jeune homme souffla tout juste un remerciement et se rendit compte que le messager s’était éclipsé. Personne n’aime annoncer les mauvaises nouvelles et il avait sans doute renoncé à son pourboire.


En ramassant ses affaires dans son bureau il avait le sentiment d’être terriblement maladroit. Le temps s’étirait et ses mains ne voulaient plus lui obéir. « Et si ? ». Il ne pouvait s’empêcher de craindre le pire.


Ce fut dans un état second, imperméable à la bruine et sourd au bruit de la ville, qu’il arriva jusqu’aux Bureaux de pierres sombres, gris anthracite suintant l’humidité, la mer glacée et agitée. Il traversa la cours en courant et se précipita au premier guichet, passant devant trois autres personnes, jetant l’annonce de naufrage directement sous le nez de celui qui devait le renseigner et se moquant éperdument des contestations qu’il entendait. On lui indiqua une grande pièce à côté des entrepôts, l’agitation qui y régnait devrait assez bien lui permettre de se diriger.


Sans écouter la fin il traversa la salle d’attente, parvint face à la mer gris vert, le vent était froid et en bourrasque. Il regarda à droite, à gauche. A gauche ! A une trentaine de mètres il vit un bateau de pêcheur et une troupe s’affairant. Tandis qu’il se rapprochait son attention était focalisée sur la voiture noire des pompes funéraires, deux chevaux noirs, des œillères, le cocher qui avait remonté son col et serré son écharpe, son chapeau enfoncé sur la tête, non loin de là des officiers de police, et des brancards. On évacuait les victimes…
Les pavés glissants, Jean manqua de tomber trois ou quatre fois. Son arrivée attira l’attention d’un homme qui le désigna à un autre qui lui tournait le dos.


« Je m’appelle Jean Apostat, je cherche Mademoiselle Élise Duret et Madame Cynthia Duret sa mère !


- Nous n’avons pas encore fait la liste des rescapés et des disparus, vous pouvez voir à l’intérieur… » Bref signe de tête en remerciement, le jeune homme se fraya un chemin et passa de grandes portes de hangar.
A l’entrée de la salle il stoppa net. L’obscurité grandissait, et dans l’ombre il ne voyait plus guère que lits de camp, quelques tabourets, des gens prostrés emmitouflés dans de grandes couvertures brunes, semblaient prier. C’était bien le moment ! Jean ne pouvait comprendre qu’on remercie des dieux hypothétiques d’un sauvetage à un naufrage que leur toute puissance inexistante avait provoqué. Au fond, à la limite de la lumière d’une lampe à pétrole accrochée à un poteau de bois, des silhouettes immobiles, allongées par terre, sur le sol froid.


Une femme d’une quarantaine d’années se tenait à sa gauche, atone, traits tirés, serrant sa couverture. Il voulut parler, mais la gorge étranglée, n’y parvint pas tout de suite, il toussa, respira et :


 « Je vous en prie, avez-vous fait la connaissance pendant la traversée de Madame Cynthia Duret ou de sa fille, Mademoiselle Élise Duret ? » Elle le sembla chercher la source de cette voix, perdue dans les ténèbres, hagarde :


« Non, je… regrette… A quoi… ressemblaient-elles ?


- Elles viennent toutes les deux de Zéphyropolis… La jeune fille avait les cheveux courts, vous savez, comme ils les portent à Mu ?


- Je crois les avoir entrevues… mais je ne sais pas ce qu’elles sont devenues. » Les yeux dans le vague elle cherchait des images dans les brumes : « Il me semble que le jeune homme avec les cheveux longs, là… a passé quelques temps avec elles.


- Merci infiniment »


Jean se dirigea à grandes enjambées vers l’homme en question, enroulé dans une couverture, assis sur un tabouret, on devinait un costume gris clair et de longs cheveux bouclés tenus dans le dos, une coupe atypique dans ce pays. L’homme devait avoir autours de vingt sept ans, il avait des traits fins, pâles, et des yeux noirs. Il se leva à l’arrivée du visiteur. Il dépassait Jean de presque une tête. Celui-ci s’arrêta à deux mètres, hésitant à demander ce qu’il craignait.


L’étranger lui adressa un regard intense et pourtant transparent. Comme tous les autres il avait été gravement éprouvé, mais quelque chose émanait de lui, signifiant qu’il était d’une certaine façon encore « prêt » :


« Je suis désolé. J’ai entendu ce que vous demandiez à l’instant. Je m’appelle Tristan Ziniac. J’ai fait la connaissance des dames Duret durant la traversée. Je… » Il soupira en baissant les yeux, laissant Jean accuser le choc : « Je suis désolé. »


 Jean semblait tanguer, à moitié assommé. Il ne savait plus du tout quoi faire maintenant. C’était sûr, elles étaient mortes. Toutes les deux. Il ne pouvait pas se résoudre à demander lequel des corps était le sien. Elle qui avait été si vive, si vivante, comment croire qu’un corps froid et rigide  pouvait avoir été son devenir ! Il déglutit les yeux dans le vague, ravalant les larmes qui lui venaient. Il inspira profondément. Il ne voulait pas avoir un malaise ici, la situation était déjà assez pénible comme ça sans avoir besoin de se tourner en ridicule. Mais il avait besoin de s’asseoir. Tristan le remarqua et lui céda son siège. Jean s’effondra dessus sans un mot. Il n’arrivait toujours pas à comprendre, à prendre la mesure de ce qui se passait.


Jean parvint à murmurer une demande « Comment ? ». Tristan l’entendit à peine et répondit tout aussi doucement :


 « Nous avons été pris dans une tempête et le bateau a fini par se déchirer le flanc sur un rocher affleurant la surface, les canots de secours ont dus être mis à la mer. J’étais avec elles. Notre canot a été ballotté, puis retourné. Nous sommes tous tombés à l’eau. Elle était glacée. Les gilets de sauvetage nous ont aidé à ne pas nous noyer et nous avons tout fait pour rester ensemble, nous accrochant tous à une corde, mais quand à la fin de la nuit la tempête s’est calmée et que les autres canots, je ne sais par quel miracle, nous ont retrouvé, elles étaient mortes, de froid et d’épuisement, certainement. »


Il se tut un moment.


« Vous êtes Jean, n’est-ce pas ? Élise m’a parlé de vous… Ce n’est qu’une piètre consolation, je sais. »
Un officier à l’entrée de la salle prenait les noms des rescapés, et un autre notait des renseignements sur les morts retrouvés, cherchait à les identifier pour au moins prévenir le plus vite possible leurs proches.
« Que s’est-il passé ensuite ? »


Tristan acquiesça, lui aussi aurait eut besoin de l’histoire complète pour accepter la brutalité de l’événement. Mais il était difficile d’expliquer ce qui avait eu lieu. Des heures de récit ne suffiraient pas. Et aucune ne donnerait de réponse à ce qu’il avait vécu. Aucun témoin ne le pourrait.


« Nous sommes montés à bord des autres canots… Et nous avons… Fait en sorte que les corps de nos compagnons ne disparaissent pas dans les flots. Nous avons eu de la chance, cette route maritime est très fréquentée, et nous avons été recueillis par un groupe de pêcheurs qui nous ont amené ici. »


Silence.


La pénombre glacée devenait étouffante. Jean appréhendait encore plus de rentrer chez lui et de passer la soirée seul. Il réprima un tremblement. Il sentait qu’il était au bord de la rupture. Il ferma les yeux et se concentra sur sa respiration. Sur sa dernière expiration il s’adressa à Tristan :


« Qu’allez vous faire maintenant ?


- Pour être tout à fait franc, je n’ai pas prévu grand-chose. Ce voyage tenait un peu de la folie. Je comptais dormir à l’hôtel durant quelques jours, le temps de trouver un logement acceptable. Je suis violoncelliste. Je me suis produit à Ravensbrück et quelques temps à Zéphyropolis, mais j’ai toujours voulu découvrir Artland et sa musique. J’ai longuement préparé cette traversée et j’ai tout perdu durant le naufrage. Le pire dans tout ça, c’est peut être la disparition de mon instrument, ceux de bonne qualité sont… Peu importe pour l’instant…  Je ne sais pas comment je vais faire. Je suis vivant, c’est déjà un bon point de départ.


- A moi aussi d’être franc… Je n’ai pas envie de passer un soir aussi funeste à ruminer seul… Peut être pourrais-je vous inviter à dîner, un repas en l’honneur d’Élise… Je pourrais aussi vous loger deux ou trois jours, le temps que vous trouviez une solution à vos problèmes ?


- Je salue votre courage et tout aussi franchement, votre proposition m’ôte une méchante épine du pied. Je regrette de faire votre connaissance dans de telles circonstances.


- Je peux imaginer qu’Élise nous aurait présentés, elle… »


Sa voix s’éteignit. Jean porta sa main à son front, le frotta, s’essuya discrètement les yeux. Il respira profondément et se leva. « Je vais voir ce qui est prévu, au sujet des cérémonies funéraires, et nous partirons, cela vous convient-il ? » Acquiescement de Tristan.


L’homme qui prenait le nom des morts était des Pompes Funéraires. Comme tous ceux de sa profession, il savait manifester un tact remarquable et à propos face à la douleur des survivants. Il donna sa carte au jeune homme. Le fait que les deux dames Duret étaient réputées ne pas avoir de familles proches en Artland allait sans doute placer les funérailles pour cette fin de semaine. Jean donna le nom du collaborateur de Madame Duret à Liberté. Elle y était en contact régulier avec M.  Bounty, homme d’affaires et entrepreneur, lui serait en mesure de donner des informations plus précises sans doute. Que se passerait-il ? On le préviendrait par porteur de l’enterrement, s’il voulait bien laisser ses noms et adresses ?


Tristan laissa glissa sa couverture au sol, s’étira discrètement, tendit et relâcha plusieurs fois les muscles de ses mains. La pluie dehors s’était mise à tomber assez fortement. Il laissa son nom et précisa qu’il comptait loger un moment chez M. Jean Apostat, dont l’adresse figurait plus haut.


Les deux hommes durent affronter la pluie froide, le quartier à la nuit tombée était plutôt désert et ils n’auraient guère de chance de pouvoir héler un fiacre. La violente sensation de coups de fouets détrempés les ramena à la vie. Ils se mirent à courir en direction de la lumière des lampadaires à côté des dernières boutiques des grandes rues illuminées et riantes de Liberté. Les quelques passants se pressaient sous leurs parapluies, vers chez eux, ou bien prendre une bière au chaud dans un des nombreux cafés et cabarets qu’on trouvait dans cette avenue ou d’autres.


Ils arrivèrent, chaussures imbibées d’eau, devant un café- concert. Ils n’avaient pas prévu de s’arrêter mais de nouvelles trombes d’eau les incitèrent à suivre un passant qui se précipitait dans l’établissement. 
La Fée Verte faisait salle comble. Jean était plusieurs fois passé devant sans entrer. Il voyait à présent que l’espace était assez grand, rythmé de poteaux d’aciers imitant du bois peint en rouge sombre, boiseries façon acajou aux murs et nombreuses lampes à huiles, protégées des chocs par une fixation métallique aux murs et plafond. Effluves de tabac, alcool, plat du jour, discussions animées, chanteuse au fond sur une estrade au fond qui criait plus qu’elle ne chantait.


Quelques secondes immobiles et ne sachant plus trop où se mettre, ils furent bousculés, durent avancer pour éviter des clients voulant sortir et furent conduits par les courants jusqu’à un coin à côté du comptoir. Un couple avait fini de dîner et s’apprêtait à payer, d’ailleurs déjà une serveuse les avait vu, elle tendit l’oreille pour les entendre dans le brouhaha, l’homme paya, la femme se levait, contraignant Jean à se plaquer contre le mur en bois près du comptoir pour la laisser passer, et juste après ce fut Tristan qui le poussa à prendre rapidement les places encore chaudes sur une banquette rembourrée dont le tissu avait connu de meilleur jour. La serveuse remarqua sans doute que les deux hommes étaient trempés, et elle leur demanda s’il voulait dîner. Acquiescement rapide de Tristan à la surprise de Jean. Le plat du jour ? Mouton au curry. Parfait. Et deux bières, merci. 


Le contraste avec le lieu qu’ils venaient de quitter était parfaitement saisissant, pour l’un comme pour l’autre. Ils restèrent silencieux un moment, mais la clameur bavardait pour eux, avec ou sans eux.


En face, contre un poteau, une jolie rousse aux cheveux frisés ramenés en un chignon incertain, un ruban noir autour du cou, sa peau claire tranchant sur sa gorge en décolleté avec la robe au motif de fines rayures suie et chocolat. Elle riait en levant la tête regardant son compagnon, un homme à la moustache noire, costume anthracite, chapeau melon. Juste derrière eux, des étudiants sans doute, en train de faire un concours de buveurs d’une liqueur que Jean n’identifiait pas. De nombreux groupes, oscillant, discutant, dansant un peu… La serveuse en robe sombre portait un plateau au dessus de sa tête, et le posa sur la table, deux grandes assiettes chargées de riz et de sauce, et deux chopes de bière.


« Ma logeuse a encore une chambre de libre au 3e étage. Cela fait quelques mois qu’elle n’a pas été habitée, mais je pense qu’elle pourra être rafraîchie assez rapidement. Je parlerais demain à Mme Saoudisset, je pense qu’elle n’y verra pas d’inconvénient.


- Je vous remercie, vraiment. Je ne sais pas exactement comment les choses se passent dans ce pays, étant musicien, je songeais à me faire engager dans l’un des grands orchestres, ou peut être à l’opéra ? Sans vouloir me vanter, j’étais plutôt bon à Ravensbrück, et j’avais l’intention de me perfectionner ici où l’on dit que les meilleurs violonistes se produisent. Il va me falloir quelques jours pour trouver une solution à ma situation, sans instrument, je crains de n’avoir aucune chance de trouver l’emploi que je suis venu chercher, et en racheter un autre avec la poignée de pièces qui n’est pas tombée de ma poche… J’imagine qu’il me faudra trouver un travail qui me permettrait de mettre suffisamment d’argent de côté pour… Je suis désolé, je m’attarde sur des considérations financières alors que vous avez perdu une amie chère…


- Non, je comprends et je ne vous en veux pas, il faut… Pour ce qui est de votre problème, je dois pouvoir discuter avec quelques amis, et voir s’ils ont un travail à vous proposer… Je ne peux rien garantir, mais je crois me rappeler que l’un de mes anciens camarades à l’université avait un cousin qui travaillait à l’opéra, il pourra peut être vous aider ? »


Tristan sourit légèrement, regard dans le vide, et buvait doucement. Ils mangèrent encore un moment sans parler.


« L’ambiance des tavernes de ce pays est agréable. Par contre je ne suis pas encore fixé sur la chanteuse, elle est représentative des goûts de cette contrée ? »


Une ombre traversait le regard de Jean, ses traits tirés en une expression douloureuse.
« Je ne suis pas habitué aux cafés et aux bars, mais je crois… Qu’il y a de meilleures chanteuses à Liberté »


Sourire grimacé sans regarder son interlocuteur. Il renifla, s’essuya le nez rapidement du dos de la main. Regard morne en coin à Tristan.


L’étranger posa sa main sur l’épaule de son nouvel ami, signe international de sollicitude : « Je n’ai jamais vraiment eu de famille, ni n’ai perdu d’ami proche, alors je crois que je ne pourrais rien dire qui soit vraiment un soulagement. Et je ne voudrais pas non plus t’accabler de paroles creuses. Sache que j’apprécie vraiment ce que tu fais pour moi. Si je peux t’aider en retour, dis-le-moi »


Jean ne remarqua pas tout de suite qu’ils en étaient venus à se tutoyer. Cette sympathie le soulageait et il se sentait un peu plus en état de faire face à la suite des événements.


Il tenait sa fourchette sans conviction, tapotant un morceau de tendons au milieu du riz saucé, la laissa tomber sur l’assiette à demie pleine sans plus s’en soucier et s’enfonça avec sa chope. Dehors il semblait pleuvoir encore densément, mais moins fortement. Les lumières vacillaient, déformées par la vitre détrempée. Un couple sortit en riant, la femme serrant le bras de l’homme qui ouvrait tant bien que mal un parapluie. Ils s’éloignèrent rapidement. Des ombres. Le nez dans sa bière, Jean buvait sans conviction. Il regardait distraitement Tristan, les yeux ailleurs, il subissait le contrecoup de ses récentes épreuves. 
Quoi ? Qu’est-ce que c’était ?


Un mouvement dans le coin de l’œil avait fait sursauter Jean et aussitôt Tristan avait regardé aussi, mais déjà l’ombre était partie. Comme appeler autrement cette silhouette ? Il lui semblait avoir discerné une femme voilée, visage dans les ombres, les ombres de la nuit, partout… Le jeune homme frissonna et eut besoin de regarder la salle comble et pleine de lumières pour redevenir vivant. Ce n’était rien sans doute, la fatigue et la douleur pouvaient transformer un reflet en une femme, une femme qui s’était arrêtée pour les regarder, une femme qui avait posé sa main contre la vitre… Non. Il était hors de question qu’il se laissât aller à ce genre d’affabulations tout juste bonne pour des vieilles superstitieuses !


Jean se frotta les yeux et le front. Ce n’était pas le moment de déraisonner et de se mettre à avoir peur du noir. Son imagination voulait donner du sens à un stupide reflet. Il inspira profondément pour se retrouver. L’air enfumé lui était habituellement déplaisant, piquant les yeux, mais aujourd’hui, en cet instant, la chaleur moite qui le laissait flotter entre deux eaux le rassurait. Il avait besoin de cela. Il faudrait rentrer chez lui. Dans une chambre sombre, froide et silencieuse. Il abandonna sa chope à la moitié.


Le regard de Tristan qu’il croisa lui signifia que tous les deux étaient d’accord. Il était temps d’y aller. La pluie semblait vouloir cesser. Payer, et sortir dans l’air froid.


La chaleur ne tint pas longtemps, mais la route n’était pas longue non plus. Jean ne se l’expliquait pas vraiment, mais il se sentait une profonde sympathie pour son compagnon d’infortune. Ils étaient tout ce qu’il y a de différents, un fonctionnaire pragmatique et un musicien errant, les mondes qu’ils avaient fréquentés jusqu’à présent n’étaient pas comparables. On aurait pu dire que l’un était de ceux qui assistaient au spectacle en payant leur place et que l’autre était précisément celui qui était payé pour cette même représentation. Pourtant il y avait un bien être sensible, la sensation d’être compris, de pouvoir avoir une totale confiance… Étrange en fait. Il avait toujours privilégié la prudence et la réflexion, y compris dans les relations humaines, gardant son quant à soi en attendant de savoir de quoi la personne était vraiment capable. Mais curieusement avec cet étranger passablement excentrique, rien de tout cela. Au contraire ?


Le silence et le froid, la fatigue, les membres lourds. Ils rentrèrent au logement de Jean. Comme encouragés par le silence, ils parlaient bas et s’affairaient en chuchotant. Le canapé fut aménagé sommairement, une couverture chaude, un coussin, une chemise de nuit ample, et les bienfaits du sommeil, remède universel à la douleur.

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