Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le hasard peut mener à des découvertes intéressantes... ici justement une notion que je ne connaissais pas, le pharmakos, qui peut être rapproché de réflexions en cours sur l'efficience subjective de la peine en lien avec le sens symbolique qui lui est attribué. Ces données confirment mon impression sur le lien entre Apollon / Lugh et les peines de type exil / bannissement / purification. Dans l'ensemble de mon travail c'est très secondaire, mais ça m'intéresse de pouvoir identifier les origines d'une peine... surtout quand je trouve des pistes prometteuses !

 

 

Bibliographie :

 

Le pharmakos

« Un pharmakos est un individu. Il serait une sorte de bouc émissaire, rituellement expulsé, voire tué dans certaines cités grecques pour écarter un fléau ou quelque malheur. » (p.15)

Choix de la victime

Lorsque la cité est la proie d’une grave crise frumentaire ou d’une épidémie, la population peut ressentir un besoin de purification qui passe par l’élimination rituelle d’un pharmakos qui fait figure de victime expiatoire. Il est choisi du fait de sa difformité, la plus exceptionnelle et extrême de la communauté tout entière, et doit être préparé pour le rituel.

 

Rituel d’élimination

Le pharmakos doit devenir le remède de la cité malade. Dans une variante du rituel, on lui donne du fromage, du pain d’orge et des figues sèches, avant de le battre à mort et de le brûler entièrement. Ses cendres sont dispersées dans la mer et au gré du vent.

 

Œdipe

Deux étapes dans le mythe d’Œdipe sont particulièrement signifiantes. Dans Œdipe Roi de Sophocle, la ville de Thèbes dont il est devenu le héros et le roi est frappée de stérilité et de peste. Ce n’est qu’en punissant le meurtrier du roi précédent que la cité sera sauvée. Or il s’avère que le criminel qui a apporté le malheur est Œdipe, parricide et incestueux malgré lui. Il se crève les yeux et erre de par le monde en attendant de mourir. Mais précisément, dans Œdipe à Colone, du même Sophocle, « le malheureux Œdipe, vieux et fatigué d’errer sans cesse, trouve refuge à Athènes. Le revirement est complet puisque désormais Thèbes et Athènes se disputent Œdipe parce que la cité qui possèdera son corps connaîtra la prospérité. À la fin de la pièce, Œdipe disparaît de l’humanité dans une sorte d’apothéose : le criminel absolu d’Œdipe Roi s’est métamorphosé, dans Œdipe à Colone, en un héros, en un demi-dieu salvateur. » (p.18).

 

Cette ambiguïté d'une figure qui provoque le mal et le bien est typique des héros mais plus encore des divinités archaïques qui ont bien souvent une fonction paradoxale (poison & remède, maladie & santé dans le cas d’Apollon / Lugh)

 

La vision du meurtrier

« Œdipe illustre une certaine conception du meurtrier, assez éloignée de notre vision de la criminalité : le meurtrier a en lui une puissance qui le fait sortir de l’humanité ordinaire ; cette puissance est équivoque […]. Elle se manifeste en effet de façon maléfique par le meurtre, la violence extrême, la transgression des règles […]. Mais cette puissance se manifeste aussi de façon bénéfique, positive […]. » (p.18) Il est cependant difficile d’appliquer la notion de pharmakos à Œdipe, car aucun pharmakos attesté dans les sources n’est meurtrier ou roi.

 

Remarque : Il pourrait éventuellement être intéressant de le considérer comme la version archétypale du pharmakon dans le sens où les loups bannis, comme Lycaon, sont également des rois, en fait, toutes les figures mythologiques sont royales, placées hors du domaine commun, proches du monde divin. Dans cette perspective roi et marginaux seraient interchangeables car appartenant aux franges extrêmes de la société.

 

Ambivalence

Une particularité essentielle du pharmakos est son ambivalence, il est à la fois poison et remède. C’est en ce sens qu’Œdipe se rapproche de cette figure symbolique. « Les Grecs, en qualifiant de pharmakon par exemple une herbe, ne veulent pas simplement désigner un produit à double nature ; bien plus, ils accordent à cette herbe […] un esprit, une puissance nocive ou bénéfique. […] Le pharmakon est lié, toutes époques confondues, à la pensée magique et à l’usage de la magie. Il en va […] de même pour le pharmakos, qui est un pharmakon fait homme. » (p.20)

Le bouc émissaire

Le rituel hébraïque consiste à choisir deux boucs, chargés des fautes morales de la communauté. Le premier est sacrifié en l’honneur d’YHVH ; le second est chassé dans le désert, vers un lieu inaccessible, en l’honneur de celui-qui-écarte, qui-renvoie-au-loin-les-fléaux, Azazel.

 

Remarque : compte tenu des surprises que recèle l’étude des origines de YHVH présentées dans les cours de Thomas Römer au Collège de France, il est probable qu’Azazel ne soit pas simplement le démon ou diable des grimoires médiévaux. En l’état cependant impossible d’aller plus loin.

 

Apollon

Le lien entre le rituel du pharmakos et le dieu Apollon est attesté : « à Athènes, deux pharmakoi masculins, l’un représentant les hommes, l’autre les femmes, étaient expulsés à l’occasion de la fête religieuse des Thargélies, début mai, aux dates présumées de la naissance d’Artémis et de son frère jumeau Apollon » (p.23). En effet « Apollon [est le] dieu par excellence qui purifie et qui détourne les épidémies » (p.23). Sa colère seule peut suffire à faire appel à un pharmakon indépendamment de toute faute collective (p.26).

 

Remarque : Ces éléments sont à rapprocher du lien entre Lugh et les purifications, et par suite, pousse à penser que les racines de cette action symboliques remontent au moins à l’âge du Bronze. Les travaux de Bernard Sergent sur la comparaison entre versions archaïques des dieux celtes et grecs sont à ce propos très éclairants.

Lapidation

 

La lapidation du pharmakos est fréquemment attestée dans les textes (p.24). Bernard Eck propose de la considérer comme une garantie de l’expulsion, un moyen de le pousser au-delà des frontières de la cité. « La mort du pharmakos, probablement fréquente, n’est pas indispensable, mais son expulsion « en dehors des frontières » l’est. Dans cette perspective, la lapidation est le châtiment absolument adéquat : lapider quelqu’un, c’est l’écarter à coups de pierres pour que la personne ne se manifeste plus, les pierres tuant ou ne tuant pas. […] La lapidation est pas excellence un châtiment collectif […] Aucun membre de la communauté ne se sent responsable d’une éventuelle mort du lapidé, puisque personne ne sait quelle est la pierre mortelle. ». (p.24)

 

Dans cette lecture de la lapidation, il est nécessaire corrélativement que tout le monde participe, car refuser de lancer des pierres revient à être certain de ne pas être responsable et impliqué dans ce qui se passe. Refuser de participer tiendrait même de l’acte antisocial.

 

Si on considère que la lapidation est concurrencée par le fait de précipiter le pharmakon dans la mer depuis le haut d’une falaise (p.24), le point commun entre les deux modalités est leur dangerosité mais également leur incertitude. Il y a là une caractéristique propre à l’ordalie qui est une mécanique judiciaire étroitement liée au sacré : une divinité protège un accusé d’une blessure ou d’un risque de mort. La lapidation et la précipitation peuvent être mortelles, mais pas à coup sûr. C’est dans la part d’incertitude qu’agissent les puissances surnaturelles, de la même manière que le tirage au sort est un moyen de laisser choisir les dieux.

 

Remettre un individu à un sort incertain, c’est le confier au monde surnaturel au sens large, la communauté humaine ne décide plus, elle laisse les dieux ou les esprits agir, châtier et tuer ou purifier et pardonner.

 

Un unique individu chargé d’une faute collective

Les mythes évoquant la nécessité de faire appel à un pharmakon (p.25) mettent en avant la culpabilité de la cité tout entière. Il est impossible d’identifier l’auteur de la transgression, la souillure est collective. Le mouvement consiste donc à charger un individu d’une faute collective. L’ironie de cette action est flagrante quand on considère que le pharmakon est choisi car marginal, et donc n’ayant probablement même pas pris part à la faute du groupe.

 

« Le pharmakos apparaît comme un individu inférieur et déclassé du point de vue de la naissance, du statut économique, de la morale et même des qualités physiques. Il est […] une sorte de poison, sur la frange du corps social ; le rituel […] semble exclure de la cité un individu qui en est déjà exclu, et le poison devient magiquement remède. » (p.26)

 

 

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7c/Goats_in_mountains.jpg/800px-Goats_in_mountains.jpg

 

Domestic goats high up in the mountains of the Great Dividing Range, in East Gippsland, Victoria, Australia

By fir0002 | flagstaffotos.com.au

 

 

Wikimédia Commons

 

 

Tag(s) : #Bannissement, #Histoire du droit, #Histoire, #Sciences sociales