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Revenant de sa sortie au bord du lac de Sikaakwa, Moira cherche des réponses en plongeant dans le miroir pour aller au-delà de la surface des eaux glacées infestées d'ombres qui se pressent et cherchent à en sortir...

 

Bibliographie & Articles connexes

 

Renverser le cours du temps

« Je n’ai besoin de rien. »

 

Le concierge venait de lui annoncer qu’il y avait un problème avec la chaudière, qu’elle serait réparée cette nuit, mais que ça pouvait prendre du temps… Mais elle avait décliné avant qu’il ait pu développer. Interrompu par des sirènes d’ambulances, il n’insista pas, se contentant de commenter : « Il y a eu beaucoup d’accidents cette nuit. C’est au moins la troisième ou quatrième que j’entends passer assez prêt en moins de deux heures.

 

Mais Moira ne répondit pas. À quoi bon faire part de ses préoccupations quant à ces ombres sous la glace du lac ? Sauf à supposer guerre, aussi brusque qu’inattendue, parmi les criminels de la ville, une telle anomalie lui paraissait nécessairement signifiante et liée à ce qu’elle recherchait. Expédiant rapidement le reste de la conversation, elle monta dans l’ascenseur, indifférente à la lumière, au mouvement, aux couleurs. Tout lui semblait uniforme, fondu en une toile où la seule chose qui comptait était de se focaliser sur ce qu’elle allait faire.

 

Plonger dans les abîmes.

 

Cela faisait depuis cette terrible expérience de découvert des Enfers qu’elle avait renoncé, par peur, à retourner dans les profondeurs des ombres qu’elle pouvait atteindre au-travers du miroir marqué par le meurtre de son père par Elvénémariel. Ce soir pourtant, quelque chose avait changé. Moira avait décidé du sens qu’elle devait donner à cette expérience qui l’avait tant marquée. L’horreur avait été une initiation, elle était désormais une créature des ombres : il ne servait à rien de nier, de refuser la vérité. Désormais elle se devait de puiser dans cette force qui était la sienne.

Dépasser l’épouvante et s’approprier l’ombre, ne faire qu’un avec l’abîme. S’installant chez elle, elle fit le point sur le moyen de se préparer. Même si elle se sentait déterminée, l’action n’avait rien d’anodin ou de simple. Pour commencer, elle se dévêtit. Un instant elle se contempla dans le miroir. Il reflétait un fragment seulement de son corps, celui qu’elle lui donnait à renvoyer. Sa peau nue était pâle, comme chaque hiver, elle réagissait au froid qu’elle ignorait délibérément tandis que ses seins formaient une courbure qui la satisfaisait d’autant plus quand elle se cambrait. La taille paraissait plus fine, les hanches plus marquée, la toison de son pubis devenant un triangle presque discret qui lui évoquait des statuettes de danseuses nues qu’elle avait entrevue parmi les offrandes à la reine-sorcière au babouin du musée… Provoquant le miroir par son insolente nudité, sourire silencieux aux lèvres, elle lui disait qu’elle n’avait pas besoin de se protéger de lui, elle balançait ses cuisses, se tournait, s’étirait, pressait ses seins dans ses mains, pointant fièrement entre ses doigts écartés, manière de les présenter à l’assemblée silencieuse de l’infinité des Enfers.

 

Ravalant l’objet à ce qu’il était, Moira acheva sa danse en posant un pied sur la table, offrant son sexe à la vue de son reflet avec une obscénité amusée. Contemplant pleinement son œuvre et son geste, elle commença à ressentir intuitivement, émotionnellement, pourquoi l’Ombre est également associé à la sexualité en plus des sombres puissances de la magie noire et de la mort. Une force de transgression, d’effroi, qu’il était nécessaire de s’approprier pour grandir… On disait aussi dans plusieurs traditions que le fait pour une femme de montrer ses parties intimes avait de puissants effets rituels. Le mouvement accompagnait tantôt un exorcisme, tantôt un vœu de fertilité, tantôt encore une malédiction… Dans tous les cas, c’était le caractère exceptionnel et incongru de la rupture de la norme qui faisait entrer dans le domaine du sacré et du surnaturel, à condition bien sûr de s’y prendre correctement et pas comme une idiote honteuse de son corps et ricanant nerveusement. La nudité n’avait de force que si elle était consciente et affirmée entièrement, sans doute ni hésitation.

 

Prenant place bien droite sur le tabouret face au miroir, méprisant tant la froideur que la peur de l’obscurité ou d’une menace physique qui viendrait la prendre au dépourvu, vulnérable, elle posa ses mains bien à plat, plongeant son regard dans l’abîme de ses pupilles. Il lui sembla qu’elles étaient plus grandes, dilatées, insondables. Si elles n’avaient pas absorbé l’iris à l’instar de celles d’Elvénémariel, il était évident qu’un changement était en cours. Calant sa respiration autant que la pointe de ses pieds, tout son corps traduisant une attitude hiératique, Moira refusa la moindre distraction autant que le moindre retard dans la réussite de son entreprise. Sa volonté était sans faille et nulle appréhension ne pouvait désormais l’amener à s’égarer en chemin.

 

 

Quelque part, à l’arrière, les silhouettes sombres d’architectures élevées se dessinaient, comme découpées dans la nuit tandis qu’elle se tenait sur une glace qui aurait dû être trop fine pour porter son poids. Sentant la neige sur ses pieds sans être incommodée pour autant, elle avançait, insensible aux craquements et crissements menaçants de la surface prête à rompre. Une seconde, elle se tint immobile pour constater qu’à la neige qui tombait s’étaient mêlées des pétales de rose élyséenne. Elle savait quel était leur nom, c’était une de ces évidences fulgurantes des visions, si forte qu’elles pouvaient faire douter de la fibre même de la réalité du temps de l’éveil.

 

Blanc, rouge et noir. Les couleurs absolues du sacré, symbole des trois mondes : ouraniens, terrestres et chtoniens. Leur charge signifiante était telle que le simple fait de constater leur présence n’était pas suffisant pour comprendre autre chose que la puissance des phénomènes qui se jouaient, ce dont elle n’avait jamais douté. Rouge de fleurs impossibles plutôt que de sang, peut-être était-ce une information utile ?

 

Fanées comme si on les avait coupées et gardées trop longtemps dans un vase. Impossible de les maintenir en vie indéfiniment, même changer l’eau finissait par devenir vain.

 

Son regard tomba sur une brisure de la glace, laissant deviner les profondeurs liquides sous la fracture. Des formes noires, sirènes infortunées et obstinées, piégées entre deux mondes, enlaidissant d’années en années, refusant de quitter leur domaine à chaque fois que les portes d’ombre s’ouvraient à l’occasion de la saison obscure. Les feuillages tombaient et pourrissaient, les fluides résultant de la décomposition nourrissaient la terre, pourrissement et embryogénèse tout à la fois. Le temps de l’abandon puisait la consolation dans la maladie et la décrépitude : à quoi bon s’attacher à son enveloppe charnelle, à un présent révolu, quand ce qui restait n’était qu’une coquille desséchée ? La déliquescence encourageait à lâcher prise et s’ouvrir vers l’inconnu effrayant des horizons sans retour d’un fleuve au courant violent. Impossible de revenir en arrière pour celui qui s’apprête à être emporté par une chute d’eau, impossible de voir ce qui l’attend, il ne peut que choisir entre l’acceptation et la panique.

 

Mais certains prenaient le temps à revers, ils le surprenaient et faisaient jaillir un rocher au milieu des flots, avant l’inéluctable, parfois juste à la limite du précipice. Là, ils s’abritaient. Ils étaient autant sauvés que pris au piège car tout ce qu’ils connaissaient continuaient de s’élancer et de se laisser emporter. Même le refuge le plus solide et le plus rassurant n’est que temporaire. L’usure et l’érosion étaient tout aussi certains que la puissance déchaînées des eaux de vie. Lentement, infiniment, la pierre la plus dense et la plus sûre s’usait. Parfois des éclaboussures menaçaient de la détremper, de faire glisser et tomber dans l’eau, rendant certaine la chute tant appréhendée. Plus l’attente s’étirait et plus s’enracine le sentiment de perte de contrôle, d’autant plus insupportable qu’il avait semblé possible d’imposer éternellement sa volonté en riant de tous ceux qui disparaissaient. L’illusion de l’ego, bastion inexpugnable du même, du semblable et des certitudes, se trouvait douloureusement ébranlée à mesure que la simple conservation de privilèges de moins en moins de valeur devenait une crispation évidemment inutile.

 

À la colère et à la rage, il apparaît toujours qu’il est possible d’agir, pour peu qu’on ne lésine pas sur les moyens. La fin les justifiera ! Voilà qu’une plateforme parfaite s’use, insensiblement, toujours plus… Tous sont désormais détrempés… Ils sont là, dans les profondeurs du lac, sous la surface, presque présents. Malgré tous leurs déboires, ils n’ont pas renoncé. Ils ne chuteront pas. Tous les autres, mais pas eux.

 

Peut-être… peut-être que la solution est en réalité très simple… Elle demanderait quelques efforts pour courber les évidences, s’éloigner de la cascade d’un grand bond…

 

Pas dans l’eau, non…

 

 

http://images.metmuseum.org/CRDImages/ma/web-large/ES7188.jpg

 

Hand mirror (vers 1925)

Armand-Albert Rateau  (French, Paris 1882–1938 Paris)

Metropolitan Museum of Art

 

 

Tag(s) : #Conscience