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Devant retrouver Moira à l'Eden Club pour faire le point sur leurs recherches respectives autour de la question de la crise de folie, Amih a la surprise de voir le démon Elvénémariel venir la trouver. Elle le connaît, mais a tout oublié du détail des événements qui les ont liés. Mais d'après lui, elle n'est plus rien : en renonçant à sa nature de démone, elle n'est pas non plus parvenue à devenir humaine et aurait perdu sur tous les tableaux. C'est pour autant considérablement sous-estimer Amih que de croire qu'elle n'aurait plus ni identité ni force... Mais déjà un autre problème l'oblige à intervenir, et découvrir avec stupeur la présence d'un groupe de profugueurs, des intangibles, des spectres, assez rusés et sournois pour parvenir à s'accaparer des corps de vivants, mais habituellement solitaires. Ce combat contre ces entités sans nom mais capable de calculs et d'action concerté se révèle plus dangereux qu'elle ne l'aurait pensé, mais le démon en elle se réjouit du carnage et de la prise de risque. Mais le plus important est ailleurs...

 

 

Bibliographie

 

  • Sommaire - Pour naviguer dans les différents chapitres de "Conscience" 
  • ...

 

 

 

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Noir comme la neige (4)

 

 

Douleur, enthousiasme, passion, élan : les démons sont l’hyper-être. Il n’est rien tel que la résignation, la soumission et l’acceptation pour les indigner et les révolter. Les lamentations n’éveillent que leur mépris envers qui n’a pas compris la vérité profonde de la réalité. Ils se moquent et écrasent de leur superbe ceux qui commettent l’erreur terrible de les sous-estimer.  L’existence est danse impitoyable, le désir constitue la fibre de leur être tandis que le pouvoir du changement les aveugle dans sa jouissance de destruction créatrice. La souffrance ou le plaisir sont indifférents : la gloire ou la ruine sont également attirants.


L’ombre devint chair et le corps se mue un instant en ténèbres brumeuses. On ne discernait plus que ses griffes et ses crocs tandis qu’Amih hurlait de tempête. En un instant, elle avait bondi d’un pas et avec lacéré le profugueur immatériel avec une telle force et une telle vitesse qu’il n’avait pu que constater l’horreur de son sort. Morne Val lui ouvrait ses portes. Au centre même du brasier dissonant s’ouvrit un vortex éthéré qui l’attirait sans qu’il lui soit plus possible de résister. Impossible pour lui de s’accrocher encore au monde matériel. La sinistre destination résonnait en écho à ses tourments et son besoin autant que son incapacité de s’accrocher à la chair. Il ignorait précisément ce qui l’attendait, mais savait que personne n’en revenait, aucun de ses semblables n’avait jamais trouvé d’issue à ce puits sinistre et fatal.


Dans l’instant cependant Amih dut reprendre sa forme matérielle, éprouvée par cet assaut, se brûlant aussi maladroitement en jugeant mal de sa position par rapport au véhicule en feu.


« Plonge ! »


L’appel venait du guerrier, il avait perçu une menace. Moins d’une demi-seconde pour réagir. Elle ne pouvait reculer dans l’allée, ni plonger dans les flammes, il fallait se jeter à terre dans l’angle. Une première détonation lui permit de comprendre. Le calme du trio encore là avait une arme à feu. Pourquoi ne pas avoir tiré plus tôt ? Peur de blesser ses alliés ? Depuis quand les profugueurs sont-ils sociaux ? Mais elle était en mauvaise posture, mal tombée, il fallait trop de temps pour se relever ! La neige fondait et elle glissait… Alors qu’elle venait de prendre appui accroupie pour courir, le coup la toucha. Déséquilibrée, elle chuta, se rattrapant en s’appuyant contre le mur, et plongeant cette fois en avant, pour rejoindre la victime de la bande. Il respirait, pâle… Pas le temps de s’occuper de lui. ­Était-elle blessée aussi ? Sur le coup, elle ne s’en rendait pas compte, pourtant elle avait accusé l’impact.


Dans l’immédiat, la voiture lui offrait une poignée de seconde d’abri contre le groupe qui se réorganisait. Ils dégageaient un mélange d’appréhension, de colère et de détermination. Il leur fallait l’éliminer, il n’y avait aucune paix, aucun espoir autre que la victoire totale ou l’annihilation. Elle était désormais une ennemie à détruire coûte que coûte.


Sur la gauche, Arme-à-feu-flegmatique. À droite, Couteau-à-cran-psychopathe. Malgré elle, elle accusa un réflexe de défense en percevant un mouvement en l’air, quelque chose passait. Bondissant ! Il passait derrière elle. Dans le même instant, Couteau-à-cran la chargeait et le dernier la tenait en joue. Elle était presque encerclée. Ce serait sa fin.


Noir.


Une demi-seconde de flottement de trop. Elle avait été affectée par sa blessure, elle réagissait moins vite tandis que le sang coulait. Aucune douleur, sans doute qu’elle la sentirait plus tard. C’était arrivé de manière soudaine. Elle avait pensé se retourner pour frapper Bondissant à l’atterrissage, mettre de la distance avec Couteau-à-cran et se mettre temporairement hors de portée de l’arme à feu. Ce dernier cependant avait encore tiré et touché. Quelque part dans le dos. C’était gênant, elle sentait…


Noir


Trébuchant, elle reçut un coup de couteau en tombant face contre terre. Tout était blanc, noir et rouge. Le sang coulait et formait une marre. Elle en perdait beaucoup.


« Libère-moi. »


C’était un désert sous un ciel de perpétuel orage et pourtant la pluie ne tombait jamais. Le vent soufflait sur les étendues arides. Les rochers déchirés, les arbres tordus. Là se trouvait la grotte du prisonnier. Elle ne savait pas ce qui arriverait si elle le laissait agir à sa guise, mais elle était blessée et allait perdre conscience. Se réveillerait-elle vivante ? Si elle mourait, elle sombrerait de nouveau dans l’oubli et il lui faudrait de nouveau des années avant de peut-être avoir une chance d’accéder à une lucidité suffisante pour maîtriser son assemblée et se connaître. Elle ne pouvait se résigner à mourir maintenant, bêtement.


Noir !


Les autres n’hésitaient pas, ils devaient l’achever rapidement. Mais une sphère d’ombre se forma brutalement autour d’elle, un éclair les projeta en arrière, tandis qu’elle apparaissait de nouveau debout. Ses mouvements étaient anormaux, quelque chose n’allait pas. Elle bougeait la tête avec la brusquerie nette d’un oiseau. Ses yeux n’étaient plus qu’abîme tandis qu’un souffle l’accompagnait, de plus en plus fort, ses cheveux agités tout comme ses vêtements déchirés et sanglants. Aucune douleur, aucune peine, aucune attente.


La créature posait délicatement les pieds sur le sol tandis que le souffle ne cessait pas, faisant danser les flammes étrangement. Surtout, elle souriait comme si la situation lui plaisait. Durant une interminable seconde, elle demeura entre les trois profugueurs. Ils la considéraient avec malveillance, leur expression ne révélait d’une quelconque crainte et elle s’en moquait. Ses plaies continuaient de saigner mais elle ne s’en souciait pas. Ils allaient attaquer, les trois coordonnés.


À la fraction de seconde précédant l’assaut, elle se retourna vivement pour frapper Bondissant d’un coup de pied au torse qui le projeta en arrière dans un craquement de plusieurs côtes. Dans l’instant, elle se plaqua contre le mur sur sa gauche pour esquiver l’attaque de Couteau-à-cran. Arme-à-feu tira, mais elle avait sauté. L’œil ne percevait qu’une trace d’ombre, il devinait dans les briques des marques de griffes là où elle s’était appuyée. Tirant parti des aspérités, elle s’était projetée sur l’autre mur du passage, passant l’angle, évitant encore une fois les tirs en rafale.


Plongeant sur sa cible au travers d’un nuage de poussière, elle tomba lourdement sur lui. Arme-à-feu tenta encore de l’abattre, à bout-touchant, mais il n’y avait plus de munitions. Souriant de plus belle, elle révéla ses crocs aiguisés. À peine les avait-il deviné qu’elle les avait déjà plongé dans sa gorge et qu’elle s’abreuvait de son sang tandis qu’il se débattait en vain contre l’étreinte.


Dans son dos ! Elle s’appuyait prestement sur les épaules de la proie, se projetant en avant en roulant dans la neige. Un coup de couteau, un bref éclair métallique coupait l’air où elle s’était tout juste trouvée. Elle se releva, restant insolemment de dos. Il n’attendit pas davantage et avança en frappant. Avançant et se retournant dans le même mouvement, elle recula, pas à pas, tandis qu’il la pressait, les assauts se succédant avec une intensité et une vivacité rares.  Pour chaque tentative, elle paraît à mains nues, évitant à chaque fois le tranchant tout en le frôlant et déviant sa trajectoire. Elle serait bientôt acculée.


Des sirènes de police et d’ambulance se rapprochaient.


Une seconde, le dernier pas. Et maintenant ?


Avant même qu’elle eut le temps de se poser la question, tout s’arrêta. Un dernier coup de feu. Un autre encore ! Couteau-à-cran était frappé dans le dos, stoppé net et s’effondrait, tombant dans les bras du démon incarné et blessé. Méprisant la douleur et la faiblesse, il n’était pas question de se plaindre ou de craindre ses blessures. Il laissa glisser son adversaire au sol, découvrant le tireur. Ce n’était pas Arme-à-feu, mais Victime ! Il avait rampé tant bien que mal, fouillé les poches de son agresseur, rechargé et s’était vengé. Ou peut-être avait-il voulu seulement sauver sa vie et celle de celui, enfin, celle qui était venue à son secours.


Le regard noir du démon pris au piège dans un corps meurtri et essoufflé regardait les yeux bleus douloureux d’un mortel reconnaissant. Une esquisse de sourire, d’infinie gratitude pour le combat qu’il avait mené pour un inconnu. Sur les lèvres de l’homme à terre, il devinait un murmure, « Merci », trop faible pour être audible.


Tout s’était arrêté aussi brutalement que cela avait commencé. La neige était piétinée, ensanglantée, salie. Le feu noir se calmait, il s’apaisait. Noir, brûlure, blancheur obscure et glacée. Ce n’est qu’alors qu’ils reprirent conscience du froid, de leur souffle qui s’élevait en délicate volute, plus léger que l’air et le carnage.


Victime recula tant bien que mal pour s’asseoir adossé à un mur, ignorant Arme-à-feu qui gémissait encore. Il attendait les secours qui arrivaient, il devait juste compresser sa blessure, ça ne durerait plus longtemps, il était presque tiré d’affaire. Tout ça le dépassait, mais il était vivant, et dans l’immédiat, c’était tout ce qui comptait. Vivant et bien lui, délivré de cette ombre poisseuse qui avait essayé de se presser contre sa face et s’insérer en lui. Quelle saloperie ! Peut-être que c’était ça l’épidémie de folie dans la ville ? Des espèces de monstre qui volaient les corps ?



Immobile, le sang continuait de couler. Elle percevait la douleur, plus précisément savait qu’elle était blessée et se faisait une idée de la gravité. Pourtant elle ne régénérait pas. Pour cela, il aurait fallu se concentrer et son esprit fuyait. Dans ce regard de Victime il y avait quelque chose qui avait même ému son Démon et l’avait soudain apaisé au point que tout semblait devenu silencieux. Cette solitude insupportable, cette impossibilité de trouver un être semblable à elle disparaissait d’un coup. Il avait sourit, il lui avait fait don de sa gratitude. Il lui avait donné sa grâce. Les larmes lui venaient malgré elle aux yeux et elle ne savait même pas pourquoi elle pleurait, parce qu’elle n’était pas triste. C’était comme un soulagement, un poids qui lui était ôté, et elle n’arrivait pas à comprendre de quoi il s’agissait.



« Nous avons sauvé un homme. »


L’assemblée tout entière souriait et les différences s’estompaient. Son Démon même ne réclamait plus de massacres ni de revanche. C’était une belle journée et elle voyait l’aube rosée d’un nouveau jour. Elle était sous les frondaisons d’un bois de pins sur une colline, et l’air était presque doré, conférant une beauté pleine de vie à tout ce qui l’entourait. Derrière elle, il y avait un homme. Il portait de longs cheveux qui dansaient à une brise imperceptible. Ayant ouvert pour elle cette porte, il lui montrait l’immensité.


« N’oublie pas que c’est ton démon qui t’enseigne la compassion. En ayant conscience du fait que nous sommes capables de commettre les mêmes crimes, en ressentant la douleur, la violence et la passion qui projettent dans les abysses et obscurcissent le discernement, nous pouvons ressentir la souffrance de la victime et la confusion du bourreau. Le monstre disparaît et l’horreur fait parti de notre humanité. »


Le Porteur de Lumière ! Il l’avait libérée ! Elle avait pris conscience du vide dans cette forteresse, ce palais bâti sur un immense rocher flottant dans le néant, et ces jardins sur les îles du ciel. Au-dessus d’eux couvait sans cesse un orage mais la pluie ne tombait jamais. Il n’y avait pas d’eau. La soif était insupportable mais ils n’en avaient pas conscience. Le désir la remplaçait bien mal, couvrant la satisfaction d’un symptôme sans jamais guérir le mal profond qu’il signifiait et qui se refusait le nom de souffrance. Ne jamais admettre la faiblesse, jamais la douleur, mépriser le besoin, se taire quant à ses besoins. Tout plutôt que de dire le désarroi et la tristesse. Sur ce terreau improbable, elle l’avait aimé, Elvénémariel. En vain. Lui se plaisait dans l’ivresse insensée. La solitude l’avait finalement poussée à chercher autre chose. Il devenait insupportable de jouer là. Elle avait soif, mais ignorait encore de quoi, il était seulement devenu clair qu’elle ne trouverait rien pour l’apaiser ici. Folie, démesure et rage n’étaient que des moyens d’oublier un peu, sans rien changer au fond. 


… Mais si elle sortait, si elle demandait au seigneur Porteur de Lumière à quitter ces lieux, elle devait renoncer à ces fausses solutions qui conféraient une illusion de puissance…


Fière, elle avait accepté sans hésiter. À cette époque hors du temps et de l’espace, elle portait une longue robe blanche et une ceinture presque bleue, de même que ses yeux dépourvus de pupilles, aveugles, comme tous les démons. Ses cheveux étaient longs, d’une sorte de vert d’eau et semblable à des fils d’araignée, soyeux et mortels. Son Démon n’avait jamais ressemblé à une bête sanguinaire enchaînée… il n’était que l’image du fragment de rage et de désespoir qu’il restait à ne pas comprendre.


Si elle avait tout abandonné, c’était pour devenir humaine.


Au-delà de la douleur, de la souffrance, du désarroi, du désespoir…  Il restait une joie indocile et bouleversante qui se moquait bien plus sûrement des épreuves que toute la superbe des démons. Une simplicité, un éclat de rire, un regard plein de reconnaissance, une aide librement accordée et acceptée : la possibilité d’un changement et une richesse pleine de surprises. Au contraire des Enfers, le monde humain était l’occasion de découvrir bien plus de choses, de s’étonner et se réjouir…


… à condition d’accepter de lâcher-prise…


… à condition de savoir accepter l’aide…



 « …elle, vous êtes consciente ? Est-ce que vous m’entendez ? Si vous m’entendez serrez-moi la main… »



Du bruit partout, des lumières éblouissantes et ses plaies qu’elle sentait vivement désormais en plus de la lassitude terrible due à la perte de sang. Il faisait si froid ! Elle essayait de tourner la tête vers le médecin. Peut-être que c’était un infirmier ? Sans doute était-elle à l’hôpital, aux urgences. Le ton des voix autour d’elle était calme. Ils échangeaient des informations factuelles et restaient méthodiques même si elle avait l’impression qu’ils prenaient son cas au sérieux. Elle aurait voulu leur dire qu’elle était plus solide qu’elle n’en avait l’air, qu’elle allait rapidement regagner ses forces.


En dépit de sa vulnérabilité et de sa fragilité, elle souriait doucement. 


Prenant une inspiration un peu plus profonde, elle grimaça de douleur, mais serra la main et établit le contact.


« Vous avez mal, on va vous donner quelque chose. »

 

 

 

 

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Nightview, New York

Berenice Abbott  (American, Springfield, Ohio 1898–1991 Monson, Maine)

Metropolitan Museum of Art

 

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