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La nuit est tombée sur Sikaakwa et les ombres rôdent, sans identité, mais non sans intentions. Saison sombre et froide, les eaux du lac noir sont en partie gelée, la glace brisée par les bateaux qui ne cessent jamais de circuler à sa surface. Moira Willima et Amih Kaïn cherchent à comprendre ces étrangetés, ces petites anomalies qui révèlent un mal plus profond.

 

Blessée pour avoir sauvé une victime de profugueurs, ces spectres rusés, capables de prendre possession d'un corps affaibli, Amih a été transportée à l'hôpital...

 

Bibliographie

 

Emmurés

Lieux de passage et asile nocturne, ces murs accueillaient tous les tourments de la nuit pour leur apporter repos et apaisement. Corps et âmes douloureux, nerveux, agités, pris de spasmes, appelant et demandant à agir alors qu’ils avaient atteint le stade du dernier épuisement, ils trouvaient ici enfin à dormir. Sommeil de la raison et guérison de la conscience, entre le rêve et la mort, au travers d’un goutte-à-goutte surveillé dans des murmures attentifs, l’hôpital central de Sikaakwa veillait une foule d’anonymes.


Monde hors du monde, le cadran des montres ne semblait pas y avoir le même sens qu’ailleurs.  Le service de la soirée, de 18h à minuit, et celui de la nuit, jusqu’à 6h, étaient les deux quarts les plus systématiquement inhabituels. Travailler ici à ces heures amenait inévitablement à être témoins d’étrangetés et plus personne ne s’étonnait vraiment. Guerre de gang, règlements de compte, agressions dans les parkings, blessures par balle, lames, et puis tout un panel de plaies incompréhensibles, de déchirures et lacérations déconcertantes. Beaucoup de victimes se plaignaient d’être amnésiques quant aux violences qui les avaient amenées là et ne facilitaient pas la découverte de la vérité. Un interne avait fait établi dans le cadre de sa thèse que les cas d’amnésies, feintes ou réelles, étaient significativement plus élevées aux heures sombres. Personne n’avait d’explication assurée, chacun en était réduit aux conjectures.


À l’extérieur la vie se tordait et luttait avec cruauté, mais ici, à l’intérieur, sitôt passé les portes, régnait un silence feutré. Quelques échos, portes claquant, soupirs, cris de cauchemars, sanglots étouffés et appels désespérés s’éteignaient bien vite. Ils étaient comme absorbés par les murs blancs, gris et taupe. La clarté sourde des lampes n’agressait pas les yeux dans les couloirs ou les salles d’attente, n’étant plus vives et utilement dirigées que là où le personnel en avait vraiment besoin.


Dans la chambre d’à côté, une adolescente expliquait à un médecin et un psychiatre appelé en renfort, qu’elle n’avait pas vraiment voulu se suicider en s’ouvrant les veines dans son bain. C’était un accident alors ?


« Mais non, vous ne comprenez pas ! Je ne suis pas bête ! Je sais qu’un rasoir, ça coupe !


- Un appel au-secours ? suggéra quelqu’un fort maladroitement


- Mais puisque je vous dis que ce n’était pas un suicide, ni réussi, ni raté !


- Dis-nous alors ! commença à s’énerver une personne qui maîtrisait mal son ton, peut-être un policier ?... un policier… ça lui rappelait…


- Je voulais le chasser !


- Qui donc ?


- Les voix dans ma tête. Je ne suis pas folle ! J’étais là quand cette femme s’est défenestrée en entraînant son mari…


- Qu’est-ce que… ? demanda le possible policier en uniforme


- Ils sont sérieusement blessés mais en vie. Enfin, la femme est dans le coma, précisa un médecin.   


- Vous m’écoutez à la fin ? protesta la fausse suicidaire


- Alors cette femme, elle avait tracé des dessins, et quand elle était en bas, j’ai vu que quelque chose sortait d’elle


- Pardon ?


- Oui, un truc invisible, comme de l’eau qui bougeait et a plongé vers un autre type.


- Vous êtes sûre d’avoir bien vu ? Vous étiez choquée…


- Je suis sûre !


- Mais quel rapport ?


- En fait, je voulais savoir, je pensais… je ne sais pas… j’ai voulu trouver le bonhomme… pour voir ce que c’était… mais quand j’ai essayé de le rattraper, je le voyais encore, il allait prendre un taxi… et là j’ai vu qu’un autre gars essayait aussi de l’attraper… je pensais qu’il avait vu la même chose que moi… peut-être que je n’étais pas dingue ? Sauf que quand il a vu que j’avais vu qu’il avait vu qu’on avait vu… euh… il m’a attrapée et m’a traînée de force dans un coin. Il avait un ami malade. Là, il a dit que ça prendrait peut-être mieux avec moi, et ils étaient d’accord pour…


- Ils vous ont agressée ? demanda le jeune policier


- Non ! Enfin, si, mais pas comme… Je… ils… je n’ai pas compris ce qu’ils faisaient… le gars malade est tombé par terre et j’ai eu l’impression que quelque chose m’empêchait de respirer, que ça m’écrasait la poitrine… et là, j’ai crié et quelqu’un passait par là, ils ont dû lâcher l’affaire et moi j’ai pu partir en courant. Mais j’étais pas bien. Et puis j’ai compris ! Ils avaient mis le malade dans ma peau !


- Quoi ?


- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?


- Je vous dis la vérité !


- Laissez-la finir ! intervint sans doute le psychiatre


- Vous ne me croyez pas ! Je le savais !


- Nous sommes convaincus de ta sincérité, l’assura le psy. Apparemment ils hésitaient constamment entre voussoiement et tutoiement, la fille devait être vraiment jeune.


- Bon… hum… je suis… rentrée chez moi… il faisait déjà nuit et je me sentais pas bien… J’avais l’impression, je sentais… c’était rentré dans ma peau et ça circulait en moi… et puis… j’ai commencé à avoir des pensées qui n’étaient pas les miennes… Des visions du lac, de dessous, de la nuit… ça me donnait des envies qui n’étaient pas de moi… Je ne reconnaissais plus ce que j’aimais. Ma mère m’a fait un plat que j’aime bien, et je m’en fichais alors que je savais qu’elle avait passé du temps à la cuisine et fait exprès des courses pour mon anniversaire. Et là, j’ai compris, ce truc, ça grossissait, ça grandissait, ça prenait de la place, tellement, que je m’entendais plus penser… Alors… j’ai décidé… de le chasser ! De virer cette saloperie !


- En t’ouvrant les veines ? s’étouffa le policier


- Oui ! Et ça a marché ! Cette chose, c’était un truc qui s’accrochait à moi parce que j’étais vivante et ça voulait… je sais pas… quelque chose… je… si j’avais l’air de mourir, alors ça partirait, avec le sang, dans l’eau du bain…


- Vous avez failli mourir, constata le psychiatre.


- Mieux vaut crever que d’être qu’une coquille sans âme !


- Vous avez fait une sacrée frayeur à vos parents et ils s’inquiètent beaucoup, signala encore le psychiatre, un brin paternaliste


- Oui, mais c’était nécessaire ! Sinon je serais devenue comme eux !


- Mais qu’étaient-ils ?


- Je ne sais pas. »

 


… Moi je sais. Des profugueurs…

 

 

http://images.metmuseum.org/CRDImages/ph/web-large/DP72294.jpg

 

Pedestrians

Johan Hagemeyer  (American, born Netherlands, 1884–1962)

Metropolitan Museum of Art

 

Tag(s) : #Conscience