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La relation entre Moira et Amih est pour l'instant aussi glaciale que l'hiver qui s'est abattu sur Sikaakwa. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, Amih profite de l'invitation à faire des courses (sur le compte de son hôtesse...) pour découvrir la ville. Peu à son aise, elle cherche à comprendre... mais va découvrir un élément qui pourrait changer la perspective des événements inquiétants qui se déroulent ces temps-ci : Elvénémariel !

 

Bibliographie

  • Sommaire : comprenant les liens vers l'ensemble des chapitres

 

 

 

 

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L’essentiel de ses courses étaient faites, il avait suffi de descendre une des rues marchandes, s’attardant désormais avec surprise, joie et curiosité dans un grand magasin. Elle s’était arrêtée devant avec ses encombrants sacs plein d’achat en se demandant quels produits pouvaient bien être vendus sur cinq ou six étages plein de lumières et de couleurs. Passé les portes en verre qui tournaient sur un axe fixe, elle se retrouvait dans un grand hall où le doré et les cuivres dominaient, sursautant de découvrir qu’elle gênait d’autres clients qui arrivaient, d’autres qui partaient, s’écartant aussitôt de quelques pas, essayant de ne bousculer personne, maîtrisant mal le volume qu’elle occupait avec ses paquets, et s’efforçant de ne rien renverser des présentoirs près de l’entrée.


Des parfums aux emballages cristallins, dorés, colorés et brillants. Ils étaient si jolis ! De petits trésors élégants chacun, avec des noms exotiques qui évoquaient la séduction, la richesse, le mystère, le pouvoir… Amih penchait pensivement la tête sur le côté. À en croire les annonces, c’étaient des philtres délicats, aphrodisiaques au moins, magiques au plus.


« Bonjour Mademoiselle, vous cherchez quelque chose ? lui demanda une mince vendeuse brune proche de la quarantaine


- Je ne sais pas, répondit la voyageuse songeuse.


- Je peux peut-être vous aider ? Dites-moi ce que vous aimez, je pourrais vous conseiller.


- En fait, je n’ai jamais porté de parfum. Je viens… Bah, mes habits doivent parler pour moi. Voilà, donc en fait, je fais des courses pour la famille, les amis, les voisins, je me promène, je joue les touristes. Je me demandais, à quelle occasion fait-on usage de parfum ? Comment en choisit-on un ?


- … C’est… »


À ce moment la vendeuse eut peut-être un regret d’être venu s’enquérir de cette fille avec une dégaine tellement rurale et paumée qu’elle n’achèterait probablement rien. Pire, elle risquait de lui tenir la jambe sans rien prendre. Un coup d’œil autour, discrètement. Mais non, pas d’autre client dont prétexter s’occuper pour pouvoir se défiler. Coincée.


« Il y a les parfums de jour et d’autres pour le soir et les circonstances spéciales. Pour le jour on préfèrera une eau de toilette, fraîche, qui accompagne discrètement, c’est un peu une hygiène de vie. Pour le soir, il est possible d’opter pour des senteurs plus raffinées, plus sensuelles aussi… Choisir un parfum, c’est comme choisir un vêtement, c’est une carte de visite faite de senteurs en même temps qu’un accessoire qui embellit la femme, affirme sa personnalité.


- Donc on choisit un parfum qui nous ressemble ? Ou qui montre qui on voudrait être ?


- … Un peu des deux certainement… La séduction est un jeu et la femme s’arme de parfum, une goutte sur la peau, des notes parfumées qui se dégagent progressivement et qu’on découvre à son contact. C’est la même chose que le choix des vêtements, complémentaire.


- On joue à être quelqu’un d’autre alors ? En changeant l’odeur de sa peau ?

- Je… ?

- D’après vous, qu’est-ce qui m’irait ? Devrais-je choisir quelque chose qui me ressemble ? Parce que je ne sais pas de quoi j’aimerais avoir l’air.

-  … Nous devrions peut-être commencer par une note dominante… Qu’est-ce que vous aimez comme odeur ?


- Eh bien… des tas en fait… mais je doute qu’il y ait des parfums qui sentent la mousse humide quand il vient juste de pleuvoir… Et puis à la réflexion, je ne suis pas sûre de vouloir m’identifier à un sous-bois détrempé. Parce qu’on « est » bien une odeur ? On dit ce qu’on aime pour dire ce qu’on est ?


- … D’une certaine façon… Des fleurs peut-être ?


- Plein ! Le tilleul en fleurs ! La camomille qu’on met à sécher… Les fleurs de sureau, une merveille, un délice ! Et puis il y a une sorte de gros bleuet, il a une odeur pas très forte, j’ai rencontré des gens qui disent qu’il ne sent rien, mais c’est pas vrai, il a un parfum très délicat, très « bleu », sucré et quelque part un peu biscornu, une touche à peine citronnée et poivrée dans le fond et puis le tout avec une sensation herbacée… J’aime aussi le parfum des iris, mais là aussi, il ne sent pas très fort, quoique plus que le gros bleuet qui n’est pas un bleuet, c’est enchanteur, comme leurs pétales qui brillent en reflétant la lumière avec de minuscules variations iridescentes de couleur quand on les regarde de près…


- … Une jeune fille en fleur, je pense que nous avons quelque chose qui pourrait vous plaire, une fragrance romantique et joyeuse à la fois, « Reine de Mai », je vous mets quelques gouttes sur ce papier pour que vous puissiez sentir. Qu’en pensez-vous ?


- Voyons… Une rose avec un parfum assez léger, ça me fait penser à de l’églantine… Et il y a juste derrière une odeur un peu épicée que je ne connais pas…


- Sûrement l’ylang ylang


- J’aime assez, c’est un peu biscornu comme odeur, on ne sait pas par quel bout la prendre, comme mon gros bleuet… En même temps, une touche qui me fait penser à de la jonquille…


- Narcisse, mais vous avez vraiment… on ne dirait pas que vous ne connaissez pas les parfums !


- Merci ! Le tout est plutôt joyeux mais peut-être un peu trop… je ne sais pas… ça doit être la rose, ça donne toujours un air gentil et doux…


- Mais vous êtes une jeune fille pleine de vie, je trouve que ça vous irait bien.


- Moi je trouve surtout que ce serait mentir sur le fond au profit de la forme.


- … Je… Mais que voudriez-vous… ? Quel serait le fond que vous voudriez afficher ?


- Eh bien, j’imagine qu’à défaut d’avoir un projet d’idéal du moi, je pourrais peut-être être moi, enfin, dans le genre.


- Dans ce cas, c’est parfait, une jeune fille fraîche, un peu inattendue.


- Si vous voulez, mais ça, c’est plutôt la surface, même si je me rends bien compte que c’est ça qu’on voit le plus souvent. C’est sympa, mais je ne suis pas sûre… Disons que je ne me reconnais pas dans cet « Être » ou dans ce « Devenir ».


- Mais dans quoi vous reconnaîtriez-vous alors ?


- Un démon. »


L’assemblée intérieure se tut. Le fauve enchaîné au plus profond de sa conscience avait rappelé sa présence. Nulle menace de dénonciation ou de révélation.


Le meilleur moyen de tromper n’est pas de mentir mais de dire la vérité.


Cette réponse avait un peu effrayé la vendeuse, non pour le fond mais pour la forme. Une gamine gothique à demi-folle et qui avait besoin de provoquer les gens. Il n’y avait plus rien à dire, il aurait fallu des heures pour clarifier le message et dénouer l’image qui s’était tissée pour constituer l’image d’une certitude, s’appuyant sur une trame de préjugés dans laquelle s’inséraient des bribes d’observations. Amih était un peu dépitée. Elle constatait encore une fois que le jeu des images et des étiquettes ne nécessitait pas, ne réclamait surtout pas de réponse profondément sincère.


Amih s’éloignait du stand tenu par la vendeuse qui lui jetait désormais un sombre regard, même pas besoin de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, elle le sentait nettement. Elle s’engagea sur un escalier automatique, drôle d’invention qui mangeait les marches et en recrachait d’autres, l’amenant à l’étage au-dessus où elle erra un peu entre vaisselle et literie, s’arrêtant devant un miroir dans lequel elle se voyait en pied avec ses bagages. Avec ses chaussures solides, son pantalon à toile épaisse, son pull qui avait connu de meilleurs jours, des mèches qui tombaient dans sa figure en dépit de sa casquette enfoncée sur son crâne elle était une image rurale simple et sans raffinement. À côté d’elle passait un couple discutant en un échange décousu marqué de « tu penses vraiment ? », « tu penses que c’est bien ? », « que penses-tu de ? », « ça ne rappelle pas trop ? »… La femme faisait mine de s’intéresser à l’avis de son compagnon, mais à chaque fois qu’il répondait quelque chose qui ne lui convenait pas, elle posait une question qui mettait en doute ce choix dissident, juste avant de présenter ce qu’elle voulait, en demandant son avis d’un ton qui réclamait seulement une approbation.


Pourquoi poser des questions sans vouloir connaître la réponse ?


Un monologue déguisé en dialogue.


N’était-ce pas une forme d’enfermement en soi que de considérer l’autre seulement comme une projection de l’image qu’on se fait de l’altérité et de n’attendre de lui qu’une réponse correspondant au dialogue écrit pour lui ? Nulle besoin d’écouter. D’ailleurs les phrases n’étaient pas pensées ni réfléchies ni ressenties. Un couple ! N’étaient-ils pas censés être intimes ? Se connaître ? Chercher à se comprendre ? Avoir une conscience profonde de l’altérité du partenaire ? Cependant, à les regarder défiler dans le miroir, reflets derrière son propre reflet dans le cadre de perception strictement limité par la surface de l’objet, Amih ne pouvait s’empêcher de se demander si un couple bien assorti ne serait pas en fait seulement la juxtaposition de deux comédies complémentaires. Ici la femme s’imposait pour la décoration d’intérieur en faisant semblant de demander un avis dont elle n’avait que faire pour pouvoir affirmer qu’ils dialoguaient dans leur couple qui construisait son avenir ; pendant ce temps l’homme prétendait répondre et être rapidement convaincu par les arguments présentés qui lui indiquaient quoi dire pour pouvoir afficher l’image d’un couple uni et d’accord sur tout. Ils étaient au moins d’accord pour jouer le « couple uni qui dialogue », mais le plus déconcertants, c’étaient que ce contrat n’était qu’implicite, le simple fait d’en avoir activement conscience le mettrait en péril.


Un jeu de dupe.


Si l’aliénation est un enfermement de la conscience, un mur dressé entre elle et l’environnement, l’isolement du sujet en lui-même, n’est-ce pas créer une telle prison que de jouer une comédie de rôles attendus ? Le fou peut au moins arguer du fait qu’il est incapable de garder sa lucidité, mais celui qui s’illusionne délibérément pour avoir la satisfaction précaire de croire vivre selon ses aspirations ?


Une moue en se regardant dans la glace avant de l’abandonner pour poursuivre son exploration. Les paquets commençaient à devenir encombrants et elle songeait à les faire déposer à l’immeuble de Moira où le concierge se chargerait de porter le tout dans l’appartement, c’était apparemment un usage et un service parfois proposé à condition de consommer un peu plus de ceci ou cela. Dans le cas présent ça l’arrangeait un peu de profiter de ce qu’elle aurait sans doute considéré comme inutile en temps normal, quand elle n’avait pas de rendez-vous à la nuit tombée et bien trop d’achats. Quelle heure était-il ? Trois heures et quart. Quelques dépenses supplémentaires et elle pourrait s’alléger sans avoir à se rendre elle-même chez son hôtesse, après quoi un saut chez « Zoé » et puis vers quatre heures et demi, elle pourrait se rendre dans les locaux de la police pour rencontre le contact de Moira et prendre connaissance des dossiers.


Tandis qu’elle faisait ses calculs, elle se promenait dans les étages et les rayons. Que ferait-elle de literies ? Oh, elle pouvait bien penser à son trousseau ou à son prochain chez elle, s’offrir des draps-housses qui semblaient bien plus pratiques que les anciens, assortis à des housses de coussins et couettes dans des coloris d’un tendre vert feuille tirant progressivement sur le kaki, en contraste avec un mauve tirant sur le prune doux, des frises stylisées de triangles les mettant en rapport dynamique. Il y avait les mêmes en blanc et bleu indigo dégradé depuis ses teintes fraîches à ses nuances proches du noir, et puis aussi des beiges doux opposés à des rouges profonds tirant sur le sang de bœuf… Tous étaient séduisants dans un contexte, une mise en scène qui en tirait le meilleur parti, en les plaçant en relation avec un lit double, un tapis, des tables basses et des bibelots qui étaient faits pour se marier avec. Ensemble, ils étaient une évocation du confort chic et moderne des grandes villes du Regenland, fière de leur mode de vie élégant et recherché, mais sortir un seul élément de son contexte ne serait-il pas maladroit ? Un peu comme elle dans la foule de Sikaakwa, pièce rurale qui détonnait et s’harmonisait bien peu. Est-ce que Moira aurait l’air aussi mal assortie dans les montagnes ? Beige et carmin, ça irait sûrement bien avec des murs en bois et des décorations où le rouge dominait.


Mal assortie… Cette impression lui revenait sans cesse ici. Pour la literie, pour les vêtements, la vaisselle trop lourde à acheter aujourd’hui, pour les accessoires, ceintures, lunettes et sacs. Rien qu’à regarder, elle se sentait dépareillée, partagée entre des injonctions contradictoires, d’amusement et tant d’autres qui la dissuadaient avec des raisons logiques, tant que c’en était un peu triste. Elle était de la montagne, pourquoi aurait-elle honte de son apparence qui témoignait d’un solide sens pratique ? Elle était en mission, pourquoi se souciait-elle de se faire belle alors que des esprits égarés semaient peut-être la folie en ce moment même ? Elle n’était là que pour un séjour temporaire, pourquoi songer à changer quelque chose ? Elle était l’égale de Moira, pourquoi se comparer à cette dernière et chercher à lui ressembler dans les mœurs ?


Pourquoi ces questions lui étaient-elles douloureuses ? Des vêtements, des parures, autant de messages sur son identité, encore une fois.


L’Identité. L’Être. Le Devenir.


Qui était-elle et qui voulait-elle devenir ?


Son devenir était-il conditionné par son être ?


Devait-elle se définir par son passé et son origine ?


« Une tasse de thé, mademoiselle ? »


Ce ne fut qu’à cet instant qu’Amih prit conscience du fait qu’elle s’était arrêtée le regard dans le vide près d’un stand qui vendait du thé en vrac. Il y avait quelques tables hautes, rondes avec des sortes de chaises de bar pour ceux qui voulaient s’arrêter quelques minutes, pour se reposer ou goûter avant d’acheter. Prise de court, coupée dans ses pensées, elle accepta.


Un homme châtain, la trentaine, un sourire qui le rendait avenant, quelqu’un de simple, qui donnait l’impression d’avoir une vie facile, sans complication métaphysique. Rien que le paiement de son loyer, la fille du bar dont il était amoureux et à qui il n’osait pas faire part de ses sentiments alors qu’il s’inquiétait pour elle à cause de ses fréquentations nocturnes, et puis des relations assez difficiles avec ses parents. Rien que ça, mais ça suffisait amplement à occuper ses réflexions, il ne ressentait nul besoin de se projeter vers d’autres horizons, ceux-là étaient déjà pleins. Il versa le thé. Une belle couleur dorée, un miel sombre et aussi clair que l’eau d’une source, chaud et plein de mouvements dans les volutes de sa vapeur comme dans les feuilles qui dansaient au fond de la tasse. Une cuillère brillante et lisse, nette. Une coupelle de sucre cristallisé, à saisir d’une délicate pincette aux bouts en croissants de lune, fondant dans la bouche comme un bonbon. 


Dans son esprit l’écho d’un autre thé dans une tasse de porcelaine fine, une vue depuis un pavillon qui donnait sur un lac artificiel au milieu d’un jardin qui recréait l’univers. Les montagnes des rochers, l’océan dans l’eau, les forêts dans les arbres taillés de formes pittoresques ou régulières. Son être d’alors portait des soieries brodées et n’aurait jamais accepté de s’abaisser à accepter un détail qui ne tende pas vers l’excellence. Aucune concession. Viser la perfection ou rien.


Ce lambeau de conscience ne souffrait pas de devoir être comparée à Moira la chasseresse. Elle était au moins aussi jolie ! Mais Amih la renvoya vertement dans l’assemblée parmi les autres fragments qui s’étaient oubliés dans l’Océan mais qui réagissaient toujours aux émotions qui leur ressemblaient le plus. Spirituel et surnaturel ont en commun la subjectivité, la sensibilité, la réceptivité, la concordance des harmonies et dissonances, l’écho qui la redit. Quintessenciée, elle devient ébauche d’identité, de désir, de vie, d’intention puis d’action. La magie naît de l’émotion. De l’énergie qui s’échappe sur les grands courants impalpables il demeure la couleur d’une aspiration même désormais perdue pour sa cause et pour les fins dans lesquelles trouver son accomplissement.


Des bribes de souvenirs recomposés lui revenaient tandis qu’elle jouait avec sa cuillère, la faisant inutilement tourner dans la tasse et expérimentant le tintement qu’elle produisait en cognant telle partie de la paroi pleine, telle autre au-dessus de la surface, l’anse, la sous-tasse. Des images floues, des émotions qu’elle recomposait en scènes qui y répondaient. L’abîme, le sable pour se laver, un bal entêtant, chaque jour qui ressemblait au précédent, le sentiment de puissance et pourtant le vide et la lucidité qui l’effleurait, sentir que tout ceci était vain. Chercher du sens en devenant autre, ailleurs. Les clients passaient, l’homme qui l’avait servie s’occupait d’une mère accompagnée de sa fille d’une dizaine d’année, toute fière avec son chapeau de feutre vieux rose orné d’une marguerite stylisée assortie à son manteau rouge et rose.


Vêtements ! Quelle heure était-il ?


Amih attrapa sa tasse sans cérémonie, souffla un peu, constata qu’elle était n’était plus trop chaude. Très bon. Pas le temps de savourer si elle voulait encore faire tout ce qu’elle avait prévu. De grandes réflexions sur le sens de l’existence coupées par l’importance d’un rendez-vous chez une costumière. Les spéculations métaphysiques pouvaient attendre le grand âge, ou même la tombe, pour être directement confronté à la matière de l’étude. D’ici là, s’amuser était le plus important. Il était temps d’aller se déguiser en belle dame de ville pour rire un peu. Attrapant ses affaires, elle prit d’assaut un point d’accueil pour demander de porter le tout à l’immeuble de Moira dont elle précisa l’adresse et le numéro d’appartement. Après tout ce temps à traîner, elle était saisie d’urgence et d’impatience, envie d’avancer, de voir ce qui allait se passer. Elle n’avait nul besoin de ressasser ses fils épars de mémoire lointain, ça lui appartenait, c’était le passé, c’était en elle. Était-ce elle pour autant ?


Il manquait encore un peu à la somme requise, elle s’empressa de faire la joie du vendeur de thé.

Puis elle descendit rapidement l’escalier automatique, accélérant le mouvement comme s’il n’était plus possible de simplement laisser faire le courant tranquille. Elle manqua de bousculer plusieurs personnes. En fait, il n’y aurait eu aucun risque de contact s’ils n’avaient bougé par réflexe, de peur d’un contact, la forçant à esquiver d’un pas dansant, frôlant les manteaux, sautant par-dessus un petit chien noir tenu en laisse, se glissant dans l’embrasure de la porte qui était en train de se refermer, sans surtout essayer de la retenir, c’eut été trop facile ! Dehors enfin elle se rappela qu’il faisait froid, un contraste brutal avec l’intérieur surchauffé. Elle s’immobilisa un instant pour repérer les numéros de rue et s’assurer de sa position, avant de se remettre en marche, de larges enjambées tandis qu’elle enfilait son manteau, enfonçait sa casquette sur son nez, ficelait de nouveau son écharpe et dépasser la plupart des badauds qui se contentaient de flâner et la regardaient comme si elle allait au combat ou quelque chose d’aussi incongru ici.


Arrivée.


À l’instant d’entrer, une seconde de flottement. Sa perception était soudainement étirée, distordue. Tout était plus lent, comme suspendu. Un silence forcé, entre deux mesures, le temps d’inspirer. Le ciel gris et blanc était bas, il dissolvait l’horizon et les sommets. De la vapeur se dégageait de grilles d’égouts, mouvement ascendant de volutes tandis que des flocons glacés se mettaient à tomber sur ce monde soudain immobile. Une seconde incertaine. Tout paraissait comme noir et gris, des valeurs ternes, hors de la vie, déjà des souvenirs d’un futur proche. En contraste doux la neige déposait une lumière discrètement brillante et pleine d’une intensité bouleversante.


Avant même de regarder quelqu’un ou dans une direction elle savait déjà ce qu’elle verrait, le signe fiable d’une perception spirituelle, ou d’une folie furieuse. Chaque personne dégageait une sorte de lueur chatoyante plus ou moins pâle ou intense selon son énergie, sa conscience d’être, sa présence, sa vitalité, son potentiel à interagir avec le surnaturel.


Derrière !


Sachant déjà, dessinant déjà sa silhouette dans son esprit, elle se retourna brusquement pour l’entrevoir de l’autre côté de la rue. Prince lumineux, intensément doré, et pourtant encore taché de sang et d’obscurité. Ses yeux noirs, les iris confondus avec ses pupilles.


Elvénémariel !


Mais c’était déjà fini. La circulation reprenait, bruyante et animée, tout comme les mouvements des passants qui s’agaçaient de voir quelqu’un traîner au milieu du chemin avec un air de stupéfaction qui n’avait rien à faire ici. Cela avait été tellement bref, cela faisait si longtemps. Elle avait oublié son propre nom et le sien lui revenait aussitôt, même si elle ne savait plus très bien quelle avait été leur relation ou quel genre d’homme il avait été… Machinalement elle épousseta la neige qui commençait à s’accumuler sur ses épaules et secoua sa casquette avant d’entrer dans le magasin.


Combien de vies ?


De ses fragments de souvenirs chantés dans son assemblée intérieure, elle se rappelait être morte une fois sur un bûcher, condamnée à tort. Des souvenirs de batailles et de haches lancés lui revenaient. Une princesse orgueilleuse de sa beauté et de son rang mais dont l’existence était vide. Une pauvre fille dans un pays conquis, violée et tuée par des soudards. Un homme, guerrier et nomade, perdu dans le désert et mourant lentement de soif sous un soleil de plomb. De tous ces siècles, de toutes ces vies, de ces souffrances, de ces nombreuses morts, elle s’était imprégnée et consumée tout à la fois. Les doutes, les désirs, les aspirations violentes, l’orgueil… Autant de scories qui étaient emportée dans le feu et l’eau, purifiant progressivement sa psyché de la folie et de la démesure des Cercles Infinis, lui permettant de devenir réellement humaine, ou peut-être plus qu’humaine dans sa lucidité quant à sa condition et dans la conscience de son acceptation d’Être en dépit de tout.


Accepter de mourir, pour Devenir, pour Être.


Mais lui, l’Échappé des Enfers ?

 

...

 

 

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Snapshot – From My Window, New York

Alfred Stieglitz  (American, Hoboken, New Jersey 1864–1946 New York City)

Metropolitan Museum of Art

 

 

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