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Voilà qu'Amih Kaïn, la chasseresse des Rocheuses, des terres sauvages, est arrivées à Sikaakwa, la plus grande ville des environs, la première fois qu'elle découvre une cité aussi immense... Accueillie par Moira Willima son associée sur l'affaire de l'étrange épidémie de crises de folie qui se répand, il apparaît qu'il faudra faire ses preuves, car elle semble bien n'être qu'une provinciale mal dégrossie, au point que Moira, habituée à travailler et vivre seule regrette déjà d'avoir demandé de l'aide...

 

Bibliographie

  • Sommaire : comprenant les liens vers l'ensemble des chapitres

 

 

 

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Cohabitation

 

 

 

Tout semblait tellement différent, un autre monde, vertigineux, impatient et élégant ; à croire que le simple fait de sortir dans la rue était déjà une raison suffisante pour être tiré à quatre épingles, ou peut-être qu’ils avaient des activités tellement importantes qu’ils ne pouvaient les accomplir qu’avec style. Beaucoup de costumes-cravates. N’avaient-ils pas l’impression de se promener avec une laisse ou une corde de pendu autour du cou ? Les dames portaient souvent de ravissants souliers à talons qui claquaient sur les dalles des trottoirs, ornés tantôt de nœuds, tantôt de boucles purement décoratives, ouvertes sur le coup de pied ou bottines à complexe jeu de lacets. Difficile d’imaginer qu’elles puissent avoir assez chaud avec ces chaussures ou leurs collants transparents d’une finesse arachnéenne. Tout de même ces gens offraient un tableau animé parfaitement assorti aux bâtiments et places ou monuments, et feignaient admirablement de ne pas sentir la morsure du froid. Impressionnant.


Apparemment les habitants portaient des tenues très différentes selon leur lieu de vie, un autre quartier, et voilà de solides chaussures, des vêtements de travail, de vieux manteaux qui avaient connu plusieurs hivers, des jupes fantaisies larges mais des collants en laine et des écharpes d’au moins  deux mètres cinquante au vu de la traîne… Elle découvrait une grande diversité d’individus et finalement les gens d’ici étaient assez « normaux », comme ceux de chez elle en somme, et elle commençait à envisager de pouvoir s’en sentir proche, et cela simplement parce qu’ils réagissaient de la même manière qu’elle face au froid. Le premier choc de la découverte s’était focalisé sur des employés de bureau qui avaient à faire toute la journée dans des locaux chauffés, elle n’avait même pas fait attention dans la gare centrale à ceux qui ne la choquaient pas, ne voyant que l’inédit, la différence, et non le semblable.


Le nez presque collé à la vitre du taxi, grands yeux ouverts avec un air de chaton curieux, elle ne prêtait aucune attention à celle qui la regardait en silence avec un scepticisme à peine dissimulé. Ce qu’elle voyait confirmait ce dont elle s’était doutée, elle avait une touriste sur les bras, un boulet en d’autres termes. Dépitée, elle s’en détourna et réfléchit à la manière dont elle pouvait trouver la solution à la crise de folie. Seule.


Enfin, le taxi s’arrêta devant l’immeuble de Moira Willima qui paya la course tandis qu’Amih récupérait sa valise, tournant sur elle-même pour prendre la mesure de son nouvel environnement. Il faudrait demander où elle pourrait faire des achats, elle avait une liste de produits difficiles à se fournir chez elle, elle pourrait soit les emmener au retour dans un sac de voyage supplémentaire, soit envoyer un colis, sûrement le moins encombrant… Sans compter qu’elle ignorait combien de temps elle resterait à Sikaakwa. Ce fut avec étonnement qu’elle vit un faucon fendre l’air dans les hauteurs, elle n’avait jamais pensé que la ville pût abriter une vie sauvage dans cet environnement de pierre, acier, briques et verre. 


« C’est au cinquième étage. »


Sans attendre, Moira entra dans le bâtiment, suivie bientôt d’Amih qui s’interrompit dans le grand hall pour s’étonner du sol brillant, encore une fois regarder à en avoir le tournis. L’espace était occupé de murs avec de hauts miroirs qui donnaient une illusion d’infini tandis qu’un jeu de colonnes lisses, aux lignes sobres et élégantes, rythmait le volume et les perspectives. De là il y avait accès à une sorte de salon avec des bancs, un accès à la loge de la concierge, et les rangées de boîtes aux lettres, à l’opposé un passage vers les escaliers, au milieu les ascenseurs au nombre de deux. Au-dessus une aiguille sur un demi-cadran indiquait l’étage auquel se trouvait la cabine.


« Tu n’as jamais logé dans un immeuble ?


- Non.


- Ni pris l’ascenseur ?


- Non. »


Enfin l’ascenseur de gauche s’ouvrit dans un tintement de clochette, Moira entra, considéra avec une expression neutre et résignée les difficultés d’Amih à entrer avec ses bagages et sa mine déconcertée, esquissant un infime sourire en la voyant réagir à la fermeture des portes puis au mouvement de la cabine. Son invitée sortait vraiment du fin fond de nulle part, mais elle avait quelques réflexes, en tous cas elle savait rester calme, fléchissait insensiblement et vivement les jambes pour s’assurer un bon équilibre. Peut-être que son cas n’était pas aussi désespéré qu’à première vue. Le seul moyen d’en être convaincue serait de la voir à l’œuvre.


« Tu sais te battre ?


- Comment ?


- Mains nues, armes blanches, armes à feu ?


- Vite fait, enfin, ça dépend.


- De quoi ?


- Du danger surtout. »


Cinquième étage. Un tapis rouge sombre assorti à décor crémeux à lumière tamisée diffusée par des lampes électriques à petits abat-jours en verre, une forme simple, semblable à un chapeau rigide à larges bords strictement horizontaux, tout semblait avoir été dessiné avec règle, équerre et compas.  D’un des appartements provenait le bruit assourdi d’une sonnerie de téléphone. Moira accéléra et ouvrit précipitamment sa porte pour décrocher d’une pièce dont elle ferma la porte aussitôt après avoir pris connaissance de l’identité de son interlocuteur. Un peu perplexe, Amih resta une seconde sur le pas de la porte, se demandant ce qu’elle devait faire.


La pensée l’effleura qu’il n’y avait pas de seuil. À la réflexion, aucun des bâtiments qu’elle avait pu voir en ville n’en avait. Cela signifiait qu’il n’y avait de véritable frontière entre intérieur et extérieur, aucune limite pour les esprits errants et les hantises. Ça promettait si les ombres pouvaient considérer tout Sikaakwa comme un immense lieu public… Il devait vraiment y avoir du travail pour les exorcistes ! Oh, le foyer pouvait se protéger autrement, en prenant vie par l’investissement émotionnel des habitants, mais ça prenait plus de temps. En outre, la nature de l’imprégnation dépendait grandement du vécu des gens, de leur personnalité, il pouvait en résulter le meilleur comme le pire. La souffrance et le désespoir brillaient comme un phare dans la nuit du monde spectral qui attirait toutes les entités motivées par ces mêmes émotions, renforçant l’ambiance douloureuse du lieu, et de là s’initiait un cercle vicieux : les ombres venaient attirées par le malheur, leur présence rendait la joie et la créativité plus difficiles, les vivants se résignaient et accentuaient l’imprégnation négative.  Il courait des légendes urbaines sur les maisons hantées par la mémoire d’un crime, c’était possible, mais surtout une mauvaise interprétation du phénomène d’empreinte et d’écho.


Que penser de ce foyer ? Il n’existait pas à proprement parler, ni cuisine chaleureuse, ni salon accueillant ; l’ensemble était fonctionnel, moderne, dépouillé, très chic par rapport aux intérieurs de la région des Rocheuses, tout en bois et plein de bricolages, patchwork, fourrures et tissages. Or ici elle laissait son regard courir sur une table basse élégante en verre sombre à côté d’un sofa aux coussins carrés apparemment confortables, des chaises design plutôt raides, une bibliothèque aux casiers noirs carrés.


Que lisait-elle ? Pas grand-chose d’intéressant. Enfin, rien de très réjouissant. Un manuel de psychopathologie, plusieurs bestiaires fantastiques plus ou moins anciens, un traité d’importation sur les Enfers, quatre études et spéculations sur les loges de sociétés secrètes à Teskani et leur influence sur le pouvoir et la politique locale, un rayon entier de publications de journalistes et investigateurs divers sur l’actualité des faits divers et scandales du Regenland, des dictionnaires bilingues, une poignée de grammaires étrangères dont de sagrébi, autant de traités de divination et le double en occultisme en général…


Rien dans cet appartement n’était marqué par une véritable présence, Moira aurait pu avoir posé ses valises la semaine dernière. Même la cuisine était triste et froide. En dépit de son voyage Amih perdait presque l’appétit rien qu’à voir les armoires aux lignes dépouillées, les paquets de biscottes, le réfrigérateur chic et presque vide… C’était déprimant ! Comment une femme, qui pourtant devait connaître l’influence du mode de vie physique sur le monde spirituel, intérieur et extérieur, pouvait-elle se résigner à habiter ce néant impersonnel ?


Toujours rien, Moira était encore accrochée à son téléphone. Décidée à ne pas rester plantée là et à résister à la tentation d’écouter à la porte, Amih laissa ses bagages dans un coin, aussi peu gênant que possible, à côté d’un haut vase qui contenait quelques herbes séchées. La pensée effleura la visiteuse qu’il y avait autant de vie en elles que dans ces murs. C’était presque comme si l’air lui-même était sec et terne, une sensation quasi-physique pour Amih, très désagréable. Il devait être vraiment difficile de mener ici le moindre exercice visant à manier les courants occultes ou les arts divinatoires. Cependant, en elle, au plus profond des abîmes de son esprit, elle sentait un mouvement, quelque chose qui s’animait et réagissait.


Au-delà de la sècheresse, la colère ; mais une rage puissante et obscure qui entrait en résonnance avec la sensation des anneaux de ses chaînes qui glissaient doucement dans le silence pesant alors qu’il entrouvrait les yeux.


« Tiens-toi tranquille ! »


Dans la salle de bain ? Mais la présence n’était que résiduelle. Qu’était-ce ? Une pièce ordinaire, élégante et moderne à l’image du reste de l’appartement, un décalque tout droit sortie d’un magazine de décoration. Une douche, des toilettes, une commode, des cosmétiques, du maquillage… Il y avait beaucoup de choix et tout semblait tellement précieux et élégant qu’Amih se demanda furtivement s’il ne fallait pas avoir une conscience tout luxueuse coûteuse de soi-même pour oser les utiliser négligemment, ou s’ils avaient pour fonction de transmettre cette perception de son image.


Le miroir.


Lui était imprégné.


Constatant que c’était peut-être l’objet le plus habité qu’elle ait vu jusque là dans cette demeure, elle s’assit sur le tabouret haut en face de la coiffeuse. Ses yeux glissaient sur le verre et le métal sans croiser son reflet, elle voyait sans se regarder. Vu le style, il avait sans doute une trentaine à cinquantaine d’années. Des motifs végétaux stylisés et épurés évoquaient une serre sur laquelle poussait une glycine. Il faudrait peut-être songer à nettoyer les reliefs, les parties exposées étaient lustrées et laissaient deviner la couleur originale du métal, mais dans les creux, une insidieuse poussière noire s’était comme incrustée et portait la pesante mémoire des décennies passées. Ce fut seulement alors qu’elle se risqua à plonger sous la surface du reflet, pour y entrevoir un frémissement. Un fil ténu, un lien du cœur entre la détentrice du miroir et quelqu’un de l’autre côté. Mais qui ?


« Tu n’es pas là pour enquêter sur moi. »


Moira était venue sans un bruit, ou alors Amih était trop distraite par ses considérations, quoi qu’il en soit, le ton de son hôtesse était cassant. Il n’y avait rien à répondre, elles savaient toutes deux à quoi ressemble quelqu’un qui se concentre pour saisir des fragments d’imprégnation pour les interroger et les comprendre. De fait, cela signifiait d’une certaine façon plonger dans l’intimité d’une personne… Cependant, songeait Amih, pourquoi devraient-ils entre « chasseurs » se traiter différemment ? En plus elle ne connaissait pas Moira et confier sa vie à quelqu’un dont le foyer était aussi éteint, ça ne mettait pas en confiance pour une quelconque cohabitation, un peu comme s’il n’y avait symboliquement ni toit ni murs à partager. Inutile de protester, la maîtresse des lieux ne semblait vraiment pas commode et surtout, elle n’avait pas du tout l’air d’avoir le sens de l’humour ou le goût de la contestation.


Se levant sans un mot, elle revint dans le salon pour écouter le point sur la situation :


« Mon contact au Profil m’a signalé un nouvel incident, du genre qui nous intéresse.


« Ah oui, il faut que je te briefe sur le fonctionnement de la police. Dans les territoires sauvages, vous n’avez généralement affaire qu’aux marshals qui travaillent seuls ou en petite équipe sur un cas, crime ou criminel, ils fonctionnent pratiquement comme des indépendants. En revanche dans les cités, il y a des services de police constitués et spécialisés. Les principaux, ceux qui nous concernent, sont la Générale, le Profil et le Réseau. Comme son nom l’indique, la Générale récupère toutes les affaires et effectue le trie. Elle garde les crimes et délits isolés, atteintes aux biens ou aux personnes, soit la grosse majorité des faits divers. Son job est d’apporter rapidement une réponse à la population, rétablir l’ordre public dans un délai court, comme ils disent dans les discours des politicards.  Les gars bossent étroitement avec des médiateurs et cherchent souvent des arrangements pour éviter d’encombrer les tribunaux avec de petites affaires.


« Les deux autres services bossent sur le long terme, leurs enquêtes peuvent prendre des années et ils suivent les dossiers avec des équipes stables qui comportent des spécialistes : profileurs, analystes financiers, médecins légistes, criminologues… Le Réseau est spécialisé sur les infractions commises par des groupes qui s’organisent pour agir sur le long terme, ça peut être des gangs ou toutes sortes de trafiquants, voleurs et revendeurs coordonnés, ou encore de grosses boîtes qui ont des agissements douteux avec corruptions, travail non déclaré, intimidation, abus de position dominante… Le Profil travaille sur des crimes ou des criminels où la composante psychologique est suffisamment saillante et particulière pour nécessiter un traitement particulier si on veut être efficace. Ils s’occupent de tout ce qui est tueurs en série et pédocriminalité, à quoi on peut ajouter qu’ils récupèrent tout ce qui est « histoires de dingues », et là, ça déborde dans notre domaine. Quand les flics de la Générale tombent sur un cas qui les dépasse, qui est bizarre, qui touche aux légendes urbaines, ça finit sur les bureaux du Profil, et là, quand il voit un truc pour moi, il m’appelle comme aujourd’hui.


« Clair ? »


Mais Amih écoutait, assise sur une chaise haute un peu raide, silencieuse, concentrée et immobile, évoquant un peu un chat aux aguets, les oreilles suivant imperceptiblement chaque signal sonore et triant les informations méthodiquement, Moira Willima continua sans réelle confirmation en retour :


« Voilà une heure un homme, architecte de son métier, est venu dans une boutique de fleuriste et a commencé à avoir des propos étranges, suffisamment pour effrayer la vendeuse qui a fini par fuir en laissant un client se débrouiller avec le taré de service. Il y a eu bagarre, et puis tout d’un coup, le forcené s’est arrêté et rendu presque sans difficulté, choqué et paniqué. Le héros du jour qui lui a tenu tête est encore en train de se faire interroger. Il faudra passer sur place, dans la boutique je veux dire, il y a encore un de ces gribouillages, du genre de ceux qu’on trouve à chacun de ces pétages de plomb, dessiné avec du sang cette fois.


- Ton contact t’a dit de quoi parlait l’architecte ?


- Pas exactement, c’était une histoire de fleur, en même temps dans une boutique de fleuriste… La fille a rapporté qu’il demandait un bouquet constitué d’espèces qui n’existent pas, des roses du paradis, des trucs dans le genre.


- Des roses élyséenne et des lys des paradis ?


- Possible, je ne sais plus… Pourquoi ?


- Ce sont des clefs, mais ça ne concerne que les esprits défunts.


- Tu penses à une possession alors ?


- Le phénomène est assez violent et déconcertant pour provoquer quelque chose qui ressemble à de la folie, enfin, je n’en ai jamais constaté personnellement, enfin, pas à proprement parler. Dans quel état sont les fous précédents ? Est-ce que leurs témoignages ont été comparés ?


- Bien sûr, et je peux t’assurer qu’ils débloquaient tous différemment, leur seul point commun, c’est le gribouillage.


- Ils n’avaient rien en commun ?


- Rien. J’ai regardé, les profileurs ont vérifié, tout le monde en arrive à la même conclusion, c’est pas là qu’il faut chercher. »


Silencieuse de nouveau, Amih bougea imperceptiblement le museau, avec une légère moue de dépit. Même ici, avec quelqu’un qui était en principe habitué à l’anormalité, elle se heurtait à ces murs d’évidences. Il fallait tout de même admettre que le problème n’était nécessairement la mauvaise volonté de l’enquêtrice, mais son sentiment d’urgence qui occultait, bornait, filtrait, éliminait tout ce qui n’était pas important, rationnel, utile, efficace visiblement, jusqu’à la rendre aveugle à l’essentiel. À force de se limiter à la conscience immédiatement productive par peur de l’inconnu nécessairement funeste à venir, elle se fermait au jeu, aux murmures, au chaos, à l’univers des possibles. Elle était tellement consciente des dangers, des difficultés, des périls, du pire qui pouvait advenir, qu’elle perdait la plus grande part de son être, de son esprit. Convaincue qu’elle ne pouvait agir en inconsciente, elle devenait désespérément limitée par les possibilités de la réflexion qu’elle pouvait contrôler.


« J’aimerais quand même essayer. » insista finalement Amih, s’attirant un soupir excédé de la chasseresse expérimentée qui savait reconnaître une perte de temps et des obstinations pénibles de débutants qui posent toujours des questions stupides et ne comprennent pas qu’il faut lâcher l’affaire et s’occuper des vrais problèmes, pas juste suivre ses lubies.


Plutôt agacée, Moira se retint de quelques piques cinglantes, ça n’aurait servi de toute façon. Elle se contenta de hausser les épaules et de regarder ailleurs avec une moue profondément blasée. Se levant : « Tu fais comme tu veux. Mais c’était pas prévu, va falloir que je vois avec mon contact pour que tu puisses lire sur place. Fais pas cette tête, tu croyais quand même pas que j’avais un double de tous les dossiers que je consulte ? »


Après quoi elle prit la valise d’Amih pour la porter jusqu’au bureau sous le regard étonné de la jeune fille : « Tu vas loger dans le bureau, c’est un peu encombré, mais au moins tu auras de la lecture, vu qu’apparemment il n’y a pas assez de bibliothèques pour te satisfaire dans ta campagne profonde. » Sans un mot l’interpellée suivit et observa les lieux, des étagères chargées de dossiers, classeurs et piles de papiers non triés, un bureau où il ne restait plus beaucoup de surface libre, un siège à côté, et un fauteuil apparemment confortable dans un coin, gros dossier et bras, en cuir rouge-brun sombre. Il semblait être le seul meuble réellement habité, installé à proximité d’une lampe à haut pied doté d’un abat-jour en verre aux motifs végétaux stylisés. Nulle trace de sofa où s’installer pour la nuit : « Je te cherche des couvertures, on te fera un matelas de quelques toiles épaisses, j’en ai qui sont assez confortables pour dormir sans choper des courbatures. De toutes façons, tu es une chasseresse, pas vrai ? Et tu as déjà dormi dehors en hiver, ça sera pas pire. Y’a même le chauffage central. Par contre pour les repas, sauf si tu veux cuisiner toi-même… Je ne suis pas une femme d’intérieur, je mange souvent dehors, il y a pas mal de restauration rapide en ville, c’est pratique. »


Tandis qu’elle parlait, Moira apportait de quoi aménager une sorte de lit de camping un peu austère, mais elle avait raison sur le fait qu’il ne faisait pas froid. Pour l’hospitalité et la chaleur de l’accueil on reviendra, pas exactement ce qu’Amih avait espéré. Elle se découvrait plus exigeante qu’elle l’aurait cru, se sentir malvenue n’aidait pas vraiment. C’était assez désagréable de se sentir désignée comme un boulet incapable. En principe pourtant elles devaient avoir des compétences similaires ou en tous cas complémentaires, mais l’autre se comportait comme si elle voulait gérer l’affaire seule. À quoi servait-elle dans ce cas ? Pas qu’elle eût spécialement envie de courir après des fous, mais là, elle avait presque l’impression qu’elle pouvait reprendre le train dans la journée, ce serait presque une bonne nouvelle pour celle qui se forçait à lui laisser une part de son intérieur.


« Je te laisse un double de mes clefs, au cas où. »


En somme Amih pouvait entrer quand elle voulait, mais sans pour autant être chez elle ou réellement accueillie. Pas de seuil mais deux clefs, elle ne pouvait s’empêcher de sentir là comme une étrange poésie signifiante. Peut-être que Moira faisait vraiment de son mieux mais qu’elle n’habitait même pas chez elle ? Au vu de l’état de son bureau, sa mémoire devait être chargée d’anecdotes, de problèmes irrésolus, une expérience acquise mais presque menaçante, prête à la déborder.


Pour faire face à ce passé envahissant et confus, il faudrait qu’elle prît conscience de ce qu’elle refusait et dont elle ne pouvait cependant se défaire. D’un regard extérieur, au-delà de la surface d’un miroir qui renvoyait une image inversée, Amih s’étonnait de l’évidence patente et ne comprenait pas l’ignorance de Moira pour ce qui était juste là, sous ses yeux, tant fréquenté qu’elle semblait y être devenue aveugle.

Un esprit comme une maison dérangée, égaré en lui-même.

 

...

 

 

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Canyon, Broadway and Exchange Place

Berenice Abbott  (American, Springfield, Ohio 1898–1991 Monson, Maine)

Metropolitan Museum of Art

 

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