Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Un homme assez étrange, dérangeant, est entré dans une boutique de fleuriste. Le Dr. Carol Lewis qui étant en route vers son travail au museum s'interroge, s'étonne... et poussé par une intuition ou une inquiétude, finit, par voir de quoi il retourne... Il n'a aucune idée de la folie à laquelle il va être confronté !

 

Bibliographie

  • Sommaire : comprenant les liens vers l'ensemble des chapitres

 

 

 

_____________________________

 

Nourrir l'âme

 

Trop propre, trop effacé, trop enfumé, trop dilué.


L’affolement l’envahissait, une soif, mais de quoi ? Le vertige ne le quittait pas, tout était en déséquilibre, les lignes de fuites des perspectives s’entremêlaient d’un millier d’horizons passés, présents, futurs, conditionnels, paradoxaux, éventuels. Chiffres, mesures, choix des matières… L’image des murs l’obsédait, leur verticalité l’exaspérait, il fallait les verdir, les transformer en gazon. N’est-ce pas ?


Entêtants.


Les parfums l’appelaient et l’apaisaient tout à la fois. Il lui semblait parvenir de nouveau à avoir des idées claires. La clef des songes ? De quoi rêvait-il déjà ? Perdu, oublié. Impossible de réellement effacer tous ses souvenirs, mais c’était ailleurs, inaccessible à sa conscience, égaré, quelque part. Il savait seulement qu’il ne pouvait savoir. Comment savait-il qu’il ne savait pas ? Fallait-il être lucide pour cela ? Depuis combien de temps n’arrivait-il plus à penser ? De quoi devait-il se rappeler ? Un mot sur le bout de la langue et ça ne le laissait pas en paix.  


« Bonjour Monsieur, vous êtes intéressés par les arums ?


-  … Je ne sais pas… »


Son interlocutrice était une jeune vendeuse à mi-temps zélée, travaillant pour payer ses études, sans doute ne sachant pas encore quand laisser le client tourner en rond seul dans le magasin. La vingtaine, yeux bleus souriants, queue de cheval, chemisier blanc et jupe de tailleur sombre. Elle devait vraiment s’emmerder pour trouver à parler à un mec dans son état, elle ferait mieux de causer avec le type qui venait d’entrer derrière lui :


« Dans le langage des fleurs ils signifient l’âme et invitent celui à qui ils sont offerts à écouter leur âme, et donc en fait par là, leur cœur…


- Leur âme, hein ?


- Oui, c’est ça. Vous savez c’est surtout une représentation de l’être intime, un symbole de ce qui fait de nous des individus, un appel à exaucer les vœux qui nous tiennent le plus cher, vivre pleinement. C’est un peu le message de toutes les fleurs, leur aspect éphémère nous rappelle notre finitude et en même temps nous poussent à cueillir le jour…


- Un jardin pour les âmes ? nota l’étrange architecte sceptique


- Le monde enchanté d’un champ de fleurs fait d’individualités épanouies, je trouve ça plutôt beau !


- Ouais, faut encore en trouver. Et chacun est une fleur différente j’imagine.


- C’est un but à poursuivre, une représentation idéale, une asymptote vers laquelle on tend. J’ai vu ça en cours, nous avons un séminaire consacré au sens philosophique des figures métaphoriques en poésie… Alors dans cette image, bien sûr que chacun est une fleur différente, sinon il n’y aurait pas de reconnaissance de l’unicité de l’être, récita-t-elle avec force conviction.


- Qu’est-ce qui fait de nous des individus ? La conscience de notre mémoire, de ce qui subsiste d’un pareil en dépit du changement ? J’arrache cette branche à cet arbuste, j’en fait une bouture, un autre arbre va naître, semblable au précédent, deux fois la même âme avec des morceaux qui ont bourgeonné. Des lambeaux de mon être vont-ils en nourrir un autre, le féconder, se développer, faire de moi un sale parasite, un cancer qui refuse de mourir et dévore son hôte et semblable ? »


Même une optimiste étudiante en littérature ne pouvait manquer d’être terrifiée par le regard fixe et noir qui la transperçait désormais d’une colère dure, d’un cynisme désespéré et implacable. Elle avait devant elle un homme cerné, dégageant une sueur aigre et fatiguée, qui semblait la mettre au défi de combler le vide atroce qui l’anéantissait. Comme elle avait osé parler de joie, elle devenait responsable de son malheur. Soudain effrayée, elle recula d’un pas, cognant contre un pot de chrysanthème. Elle était trop affolée pour percevoir les mouvements de l’autre client. Allait-il fuir ? Chercher du secours ? Intervenir ?


« Où sont les roses des paradis et les lys élyséens ?


- Pardon ? demanda-t-elle en tremblant, ignorant de quelle sous-espèce il s’agissait


- Quoi ?


- Je n’en ai pas !


- De quoi ?


- Mais ? Vous… demandiez des roses des paradis et des lys élyséens, c’est que nous n’en n’avons pas ! »

L’homme semblait interloqué, ne pas comprendre ce qui avait pu le prendre de faire une telle demande, mais il avait déjà agrippé la jeune fille par le col, la soulevant légèrement du sol, la forçant à se tenir sur la pointe des pieds. Il était comme absent à cette conversation, ailleurs, discutant deux dialogues en même temps.


« Monsieur, lâchez cette femme. »


Une voix ferme, déterminée et en même temps mal assurée, qui n’avait pas l’habitude de lancer des ultimatums et qui cherchait en le prononçant comme poursuivre après. Un vague mouvement absent de l’intéressé sembla l’inspirer :


« Vous m’avez bien compris, elle ne vous a rien fait ; ça suffit maintenant, laissez-la. »


Un blanc.


« J’ai faim. Je suis affamé. »


La femme et le client échangèrent un regard interloqués et inquiets. Cannibale ? Ils s’attendaient à être agressés sur le champ ; mais non. L’homme était soudain comme désespéré, en profonde souffrance, perdu en lui-même, inaccessible.


« Soif, j’ai tellement soif ! »


Profitant de sa supplique le Carol Lewis se glissa de deux pas chassés en direction de la vendeuse qui le regardait atterrée, paralysée, n’osant pas tourner la tête de peur que le moindre mouvement appelle du forcené un déferlement de violence aveugle. Un geste imperceptible d’acquiescement, aussitôt il tendit une main qu’elle saisit, s’appuyant sur l’élan qui la tirait pour filer vivement derrière lui et respirer, yeux écarquillés dirigés vers le danger incompréhensible, insaisissable, qui lui glaçait le sang.


« Qu’est-ce que vous avez à la fin ? Ça vous amuse peut-être ? Vous croyez que je joue la comédie ? Que je vous joue un tour ? Des jours que ça n’arrête pas ! Je vois des visages, partout ! Je les entends qui veulent sortir de la pierre, du bois usé, des flaques, et mon esprit ne me laisse pas en paix ! C’est comme si je me noyais en permanence à l’air libre, j’étouffe et je n’arrive pas à me réveiller ! C’est comme si je n’existais pas, vous ne me voyez pas ! »


La vendeuse tremblait, mains crispée sur le dos du vêtement de Carol Lewis qui était forcé de garder son sang froid et de faire bonne figure. Seul il n’en aurait probablement pas mené bien large, mais le devoir de protection de plus faible que lui, d’avoir entre les mains la vie et la sécurité d’un autre lui conférait une force presque extérieure à la sienne et un calme lucide dont une partie de lui-même parvenait même à s’étonner.


« Je vous assure Monsieur que nous sommes conscients de votre présence.


- Que tu crois ! la lucidité, c’est pas juste une affaire d’habitude de la réalité ! 


- Effrayer une jeune femme ne vous fait gagner aucun crédit, aucune estime.


- Cauquemarre ! Mais j’en m’en fous de son respect, je veux juste qu’elle me voit ! Regarde-moi !


- Je conçois que vous souffriez, cela ne vous donne aucun droit de multiplier votre douleur et de l’imposer à d’autres.


- Pourquoi j’aurais des égards pour des gens qui n’en ont rien à carrer de moi ? tu peux me dire au nom de quoi je devrais faire attention à quelqu’un qui se moque que je vive ou que je crève ? »


La jeune femme protesta d’une voix rendue plus aiguë par l’émotion :


« Mais je ne me moque pas de vous ! Je vous ai accueilli comme n’importe qui…


- Justement, comme n’importe qui ! Comment je peux avoir de la valeur si je ne change pas la vie des gens que je rencontre ? Si ma présence ou mon absence ont le même effet nul, si je suis interchangeable avec n’importe quel fantôme de cette ville, en quoi ça me prouve que j’existe ?!


- Le simple fait que vous pensiez en tant que sujet indique vous existez ! tenta de raisonner logiquement Carol


- Je pense donc je suis ? Conneries ! Moi je pense et je ne suis pas ! Je n’existe pas ! Je ne devrais même pas exister ! Qu’est-ce que je fous là ? Dis-le-moi ! » cria-t-il finalement


De nouveau l’homme avait comme un blanc, un vide dans sa pensée, il sombrait à l’intérieur de lui-même. Carol Lewis en profita pour se retourner à demi, toujours prudent, prit une main de la jeune femme et lui murmura, inaudible, de partir, il allait rester et tenter de calmer le jeu en attendant les secours. Elle acquiesça, larmes aux yeux, reculant le plus doucement possible, sursauta et poussa un cri étouffé quand il se tourna soudain vers elle ; mais rien ; regard intense, noir et vide à la fois. Carol restait encore entre le dément et elle qui s’esquiva vers une porte de service.


Plus qu’à espérer qu’elle allait trouver rapidement du soutien.


« On est juste entre nous maintenant. » observa l’inquiétant inconnu avec détachement, comme s’il était redevenu lui-même, comme s’il avait joué délibérément le fou pour effrayer la femme.


Des fougères, de la mousse, les branchages qui filtraient la lumière dans le sous-bois ; le parfum de la terre et des fleurs sauvage qui enveloppaient et pénétraient l’être jusqu’au plus profond de son âme et l’imprégnaient de leur substance. En un instant Carol avait été transporté, il se voyait dans la forêt du Sanctuaire avec les tombes vides. Devant lui se tenait un homme nu, blanc comme s’il était couvert d’argile blanche, un masque d’esprit sur le visage, une figure partagée en deux, la gauche maquillée et apprêtée souriait, la droite portant des cicatrices pleurait.


Cela n’avait duré qu’un instant fugace, Carol n’était même pas sûr de ce qu’il avait vu ou imaginé, mais l’autre l’observait avec attention :


« Je vais nous donner une voix. »


Il sortit un couteau de son veston ; Carol eut un sursaut de surprise, à peine le temps de se demander ce qu’il devait ou pouvait faire pour sauver sa vie ; mais déjà l’autre se frappa l’avant-bras en travers, s’infligeant une longue estafilade sanglante. Alors que le témoin restait choqué, incapable de prononcer le moindre mot, le fou trempa sa main dans son sang qui formait déjà une petite flaque : « Il fallait que ce soit rouge, tu comprends. » Avant de s’agenouiller devant l’élégant comptoir en bois pour y tracer un dessin qui longeait les figures des nœuds du bois. Des dessins dignes d’un enfant des petites classes auraient pu dire certains.


Une idole.


C’était une représentation semblable à celle dont parlait la presse et dont il connaissait des versions rupestres et antiques. Reconnaître la démarche ne lui donnait pourtant pas son sens. L’homme blessé devant lui était l’un de ces déments qui faisaient l’actualité, un mystère décousu aux révélations incertaines.


« Elles disent qu’elles te connaissent. »


L’odeur du sang se mêlait au parfum des fleurs, il ne manquait la senteur de l’encens et du brasier du sacrifice pour nourrir les dieux de ces offrandes immatérielles. Le comptoir orné de figures de sang au lieu d’ocre rouge devenait un étrange autel sacrificiel.


À un moment Carol avait pensé tenter de raisonner le forcené, puis il avait envisagé de l’affronter physiquement, enfin hésité à l’aider à panser ses plaies sanglantes. Son regard à présent glissait rapidement vers les deux sorties possibles. L’entrée par laquelle il était arrivé était encombrée de plusieurs lourds pots remplis de bouquets, des plantes en pot étaient suspendues au plafond, assez bas pour le gêner, à quoi il fallait ajouter que l’inconnu sur le chemin. La porte de service qu’avait empruntée la vendeuse était pratiquement libre, il suffisait d’enjamber quelques jarres.


« Tout ce qui existe doit avoir un terme. »


C’était trop. Carol bondit vers le passage ; l’autre réagit aussitôt, partant à sa suite dans l’instant. Dans le choc, des poteries se brisèrent, la terre se répandait sous son dos tandis qu’il le gardait à distance, tenant ses avant-bras qui voulaient le saisir et le frapper, s’appuyant sur ses jambes, cherchant à se relever, respirant à peine dans l’effort, leurs souffles courts, figures et expressions crispées par l’effort et la douleur. Le sang se déversait sans discontinuer des plaies, il s’imprégnait dans les vêtements, les humidifiait. Un dernier coup de l’un qui se relevait, l’autre l’attrapait par une jambe, le déséquilibrait, le sol de dalles, couvert de terre et de débris était glissant, il perdait l’équilibre, s’effondrait en frappant, se cognant lui-même douloureusement dans la confusion, l’écho du choc remontait dans les os du bras à partir du coude, il en avait à peine conscience, il fallait éloigner le couteau. Une tentative pour le prendre, saisir la main qui le tenait, la frapper au sol violemment pour la faire lâcher, mais l’autre le saisissait au col, l’étranglant en même temps à demi, laissant cette prise pour tenter de lui arracher l’oreille au lobe si délicat et fragile. Mouvement réflexe de la tête pour chercher à se mettre à l’abri de l’assaut, perte de sa position contre la main armée, il le poursuivait pour le mordre ! Tombant en arrière, il eut juste le temps de fléchir une jambe pour frapper d’un coup puissant en pleine poitrine qui lui coupa le souffle un instant, le temps de se lever, de chercher du regard une arme improvisée. Rien. Rien ! Il fallait trouver ! Deux pas en arrière, il se cognait déjà dans les pots, l’autre se relevait, avait repris son arme bien en main, une grimace proprement démente sur la figure, mais il ne la voyait pas, pas le temps de se laisser aller à la peur, il fallait une solution. À défaut de mieux il se baissa et lança avec force le balancement pendulaire des pots suspendus par des chaînes, déconcentrant l’autre qui cracha après avoir reçu un léger coup écarté d’un revers de la main qui avait encaissé.


« Tu vois pas que je veux t’aider ? »


Non, vraiment pas.


« Tant pis pour toi, maintenant tu devras faire avec ! »


L’autre eut un mouvement de rage du poing fermé, donna un coup dans des vases de roses, tulipes et narcisses qui se brisèrent et déversèrent de l’eau sur le sol, la flaque se mêlant aux fragments de céramiques et au terreau. Dehors le ciel gris s’était déchiré, un éclat brusque de soleil tomba dans la boutique par les vitrines, se réfléchissant sur les surfaces humides et métalliques, brutalement éblouissantes.


Quand il rouvrit les yeux, après ce qui sembla l’éternité d’un instant, Carol découvrit l’homme effondré, sanglotant, choqué, brisé, à bout de nerfs. La rupture était aussi réelle que difficile à concevoir, il en demeurait interdit. Il commençait tout juste à deviner la violence des coups qu’il avait reçus, sentant une brûlure dans son cou, y portant la main et découvrant un peu de sang. Apparemment l’autre avait réussi à le griffer plus fortement qu’il ne l’avait estimé. Rien de grave cependant. Il demeurait fixé sur l’inconnu, incapable de savoir quoi faire. Fuir ne semblait plus avoir vraiment de sens à présent. Plus encore, son agresseur lui faisait pitié, comme s’il lui semblait partager un lien, une humanité commune, comme s’ils étaient de la même famille sans se reconnaître.


Prudent, il s’approcha à pas comptés, cherchant l’arme du regard. Il avait été tellement crispé qu’il n’était pas parvenu à la lâcher, il restait comme accroché à elle : « Monsieur, posez ce couteau, vous ne pouvez tuer votre peine. » L’autre répondit, la voix étranglée de larmes :


« Mais je peux tuer celui qui la ressent.


- S’il vous plait… je vous en prie… il y a eu assez de drames… Vous n’êtes pas lucide, l’émotion vous fait perdre toute mesure.


- Je suis perdu ! C’est parti et maintenant je suis seul !


- Vous n’êtes pas seul.


- Pourquoi personne ne m’aime ?


- Écoutez, je… pense que c’est une mauvaise journée pour vous, vous devriez arrêter de réfléchir… Posez le couteau, s’il vous plait… Ensuite, voilà, oui, le couteau, je vais le prendre, tout va bien, restez tranquille, calme, … Tout va bien…


- J’ai détruit… Les fleurs, elles étaient si belles ! Oh non, elles vont mourir ! C’est moi qui les ai tuées !


- Attendez ! Restez avec moi, calme… Les fleurs, ce n’est rien, nous allons ranger, mettre les fleurs dans l’eau et elles iront très bien, il ne leur est rien arrivé de fâcheux. Vous voyez là, il y a des sceaux avec de l’eau, nous allons les ramasser et les mettre dedans, là, oui…


- Où vous allez ?!


- Je reste là, je me relève juste un peu pour m’étirer, tout va bien, je suis avec vous. »


En faisant quelques pas, il pouvait surtout s’éloigner et regarder où poser le couteau, il ne se sentait pas tranquille en le gardant sur lui tandis qu’il s’improvisait infirmier en hôpital psychiatrique. Alors, ces renforts, ça venait ?


Oui


C’était comme une certitude, une assurance tranquille. Une présence.


 

 

http://images.metmuseum.org/CRDImages/ph/web-large/MM48718.jpg

 

Shell and Rock Arrangement

Edward Weston  (American, Highland Park, Illinois 1886–1958 Carmel, California)

Metropolitan Museum of Art

 


Tag(s) : #Conscience