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Quatrième roman après Reflets, Refuge et Surface, Conscience se déroule au Regenland, un cadre de contraste, entre une nature sauvage largement méconnue et de grandes cités modernes, avec un touche contemporain-fantastique, ou bien rétrofutur-mystique...

 

Bibliographie

  • Sommaire : comprenant les liens vers l'ensemble des chapitres

 

 

 

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Egaré

 

Une tombe vide. Encore. Combien y’en avait-il ? Une vingtaine au moins dans l’état actuel des fouilles, mais les limites de cet étrange cimetière étaient incertaines et difficile à déterminer avec les racines d’arbres séculaires voire millénaires.


Le sanctuaire portait bien son nom, réserve naturelle majestueuse, un infini presque sacré au cœur même de la forêt primaire. Il y avait ici une concentration impressionnante de plantes qui avaient atteint un âge vénérable, au point que beaucoup supposaient qu’il devait y avoir quelque chose dans le sol. Peut-être que cela expliquait pourquoi il était si facile de se perdre ? Certains membres de l’équipe étaient seulement partis faire leurs besoins à quelques dizaines de mètres au plus et il leur avait fallu plusieurs heures pour revenir. Rien de grave, heureusement. Cela aurait pu être inquiétant et certaines parties du sanctuaire étaient réellement effrayantes, mais dans l’ensemble, l’impression presque mystique qui se dégageait incitait les chercheurs au respect et au silence, n’osant qu’à peine murmurer, mais appréciant vraiment leur séjour ici.


 À défaut d’une dépouille, les archéologues pouvaient se satisfaire de l’ensemble de l’équipement du probable défunt, à savoir dans le cas présent des bijoux, colliers de coquillages délicatement percés et agencés en plusieurs rangs, comme s’ils étaient posés sur la poitrine ; un masque peint de rouge, blanc et noir, parfois de bleu, représentant un visage stylisé, semblable aux autres cénotaphes ; plusieurs poteries fines du style Sikaakwa IV, identifié comme quatrième période de la culture s’étant développée sur les rivages du lac où se dressait à présent la mégapole de Sikaakwa. Et enfin cette étrange flûte en os, parfaitement conservée, une véritable merveille tellement fraîche et belle qu’elle donnait irrésistiblement envie d’en jouer au présent pour entendre les mélodies qui enchantaient ces peuples anciens et dont ils savaient si peu de choses.


Cela avait une campagne de fouille à la fois passionnante et déconcertante. Il examinait les photographies et les dessins qu’il avait effectués durant l’été dernier et il se rappelait cette atmosphère irréelle, les racines qui enveloppaient les tombes comme si elles avaient entouré un contenant dont le matériau s’était décomposé avec le temps. Partout, sur rochers et bois morts, de la mousse, épaisse et d’un vert intense, tendre et vif à la fois, imprégnée de l’humidité des brumes fréquentes.  La végétation avait été un obstacle constant durant leurs fouilles, et le fait de ne pouvoir abattre d’arbres séculaires pour respecter le règlement de la réserve naturelle n’avait pas aidé. Il avait fallu s’appuyer sur les dispositions des mégalithes qui étaient pris dans les buissons, dissimulés, perdus, s’appuyer sur les agencements de pierre pour deviner les tombes et commencer à creuser. Mais pourquoi ces tombes vides ? La culture Sikaakwa IV était la seule à avoir fait un usage répandu et important des cénotaphes… à supposer qu’on pût réellement parler de tombes symboliques de défunts absents ? Les études de ces pratiques étaient essentiellement fondées sur les travaux artlandais sur les cultures orientales et il s’agissait de tombes dressées pour le repos de l’âme d’un individu supposé mort à la guerre à l’étranger, ou en mer.


Dans l’état actuel des recherches, il semblait que Sikaakwa IV avait continué à avoir des cimetières normaux sur les rivages du lac, dans des sortes de champs de pierres, champs de morts qui regardaient vers le nord. Cependant les membres de cette culture avaient également investi la zone dite actuellement du Sanctuaire pour des installations que la thèse dominante qualifiait de cultuelles, dont ces cimetières vides de squelettes mais dont les tombes renfermaient des offrandes composées d’objets de qualité : poteries tournée d’une finesse telle que leur utilisation au quotidien était à exclure du fait de risques élevés de les ébrécher ; bijoux faits de matières rares dont les coquillages et la nacre étaient les plus fréquents ; pointes d’armes polies avec soin ; masques tous différents mais évoquant des visages… Des analyses étaient en cours pour déterminer si les céramiques avaient contenu des matériaux organiques, mais même si cela avait été le cas, il faudrait avoir de la chance pour que les échantillons permettent de les identifier précisément.


Restait cette flûte en os.


Carol Lewis se leva de son bureau pour faire quelques pas et s’étirer en regardant distraitement par la porte en verre qui donnait sur une petite terrasse et cour intérieure de son appartement. Il avait de la chance d’habiter au dernier étage, il bénéficiait de ce petit jardinet aménagé de buis taillés en boule, de bambou et de quelques autres plantes persistantes qui lui permettaient d’avoir une jolie vue y compris en hiver. Quelques flocons s’envolèrent portés par un coup de vent et tombèrent doucement dans son paysage intérieur tandis que l’essentiel de la neige qui ne se trouvait pas à l’ombre avait fondu.


Où étaient-ils ? Pourquoi ne trouvaient-on plus trace du peuple autochtone du Regenland ? Au début les colons artlandais pensaient arriver sur une terre vierge, mais rapidement, les traces sur les sites de Teskani, Sikaakwa, Pariki, Yeplee ne laissèrent aucun doute sur une présence humaine antérieure, des peuples qui avaient disparu corps et âme voilà plus de trois siècles. Depuis les travaux en préhistoire ne manquaient pas, des fouilles organisées systématiquement à l’occasion des grands chantiers de chemin de fer, de routes, d’immeubles, d’autres qui se tenaient chaque été sur les sites les plus connus et riches, régulièrement des prospections plus ou moins aléatoires. Pour expliquer la disparition du peuple autochtone, deux théories s’affrontaient. La première était celle de la grande migration, suite à une dégradation des conditions climatiques au Regenland, ils seraient partis vers l’ouest ou vers l’actuelle Union, dans les deux cas, des territoires largement inexplorés à l’heure actuelle. La seconde était véritablement catastrophiste puisqu’elle cherchait à démontrer que cette population ancienne avait été tout simplement éliminée à l’occasion d’une catastrophe de grande ampleur, telle que l’éruption d’un super volcan par exemple ou la chute dans la mer proche d’une météorite. Aucune des deux n’avait encore pu se vérifier de manière certaine et ne pourrait sans doute l’être tant que demeureraient les problèmes de datation des vestiges de Sikaakwa IV. C’était tout particulièrement vrai des pièces ramenées du Sanctuaire, les laboratoires, pour des artefacts pourtant manifestement de même style et même facture, mesuraient des anciennetés aberrantes, différentes de plusieurs siècles pour chacune. 


Merveilleuse petite flûte, elle semblait avoir été taillée la veille !


À l’angle de sa petite cour intérieure une audacieuse araignée s’était installée, sa toile délicatement couverte de givre, suspendue aux gouttières, donnant à voir ses dessins raffinés et souples, une œuvre d’art inconsciente de sa propre beauté mortelle. Sans doute la chaleur dégagée par la ville en général et l’immeuble en particulier suffisait pour la maintenir éveillée en dépit de la saison. Les arthropodes n’étaient pas exceptionnels dans les représentations des peuples de Sikaakwa I à IV d’ailleurs. Il avait été possible de discerner pour les trois premières périodes un lien entre les morts et les fourmis et le milieu de la recherche en avait déduit qu’il était possible de faire une analogie avec d’autres peuples animistes qui liaient la mort aux abeilles, aux fourmis ou bien aux termites. Les défunts anciens semblaient y avoir une âme qui se recroquevillait et devenait partie d’une société industrieuse. En revanche l’araignée était plutôt associée apparemment à des artisans, sans doute à cause de son talent de tisserande.


Lui vivait dans une sorte d’immense fourmilière de pierre, briques, acier et béton. Des perspectives vertigineuses, des terrasses couvertes de jardins comme autant de clairières pleines de vie tandis qu’en bas de petites silhouettes s’agitaient, couraient, se pressaient. Carol Lewis se cherchait du lait dans le réfrigérateur aux formes généreusement arrondies et laissait son regard se perdre dans les hauteurs et les profondeurs, un paysage toujours un peu irréel quand il songeait à cette vie qui semblait animer chaque parcelle du Sanctuaire, pousser, grandir, respirer, rêver.


Ici il rêvait moins.


Métal et pierre, minéraux et froids. Dans certaines cultures le bois est associé aux Vivants et la pierre est réservée aux défunts. Parfois même le bois bénéficie d’une telle aura qu’il en devient sacré et est le matériau de construction de prédilection de drôle de temples biscornus et élevés à plusieurs toits, il avait lu quelque chose là-dessus sur la civilisation d’Irritiran… En suivant cette manière de concevoir le monde, en habitant un immeuble typique de Sikaakwa assez proche du Centre ville, il vivait dans une sorte de tombeau, un lieu comme faits pour les Morts, alors que les Vivants finissent par leur ressembler en devenant des fourmis, cela prenait soudain tout le sens absurde d’une accumulation d’heures de travail à essayer de comprendre la manière de penser de gens trépassés depuis bien longtemps.


Le lait était frais et il songea encore, un millier d’aspects à la fois. La blancheur de l’os, la poésie d’un air oublié, un présent perpétuel qui existait par la grâce même de l’éphémère, une cité de rêves égarés, ces souvenirs impossibles, sa familiarité et son aisance pour se saisir de notions et concepts qui n’étaient plus que des fils épars d’une trame dispersée, à peine des ombres fugitives de structures. C’était comme d’écrire la partition d’une mélodie, non pas en l’inventant, en imprimant sur la feuille blanche une image intérieure, mais en faisant apparaître sur cette surface immaculée ce qui y avait en réalité toujours figuré. Exactement la même chose que les gravures et peintures rupestres situées sur les surfaces les plus improbables et parfois quasiment inaccessibles, mais nécessairement investies car déjà habitées, les traits d’ocre rouge stylisés rendant visibles et accessible le monde invisible des esprits.


Un coup d’œil au journal plié sur la table encore un peu encombrée des vestiges de son petit-déjeuner. Il l’avait acheté machinalement en descendant acheter des brioches fraîches au boulanger au coin de la rue et l’avait à peine regardé. Le feuilletant de nouveau il s’attarda distraitement sur cette série de coups de folie, parfois meurtriers, qui traversaient la ville comme un souffle violent. L’article était accompagné d’une illustration qui était censée reproduire le dessin récurrent et plutôt maladroit des auteurs des faits. À la rigueur, ça aurait pu figurer comme une gravure rupestre représentant une sorte d’idole. Il posa son verre et le journal pour se préparer un goûter sous forme de brioche tartinée de beurre et de confiture de myrtille, hésita puis renonça à se faire du thé. Une idole archaïque ? C’était presque son domaine de compétence. Pouvait-il apporter un éclairage pertinent sur cette affaire ? Il n’y connaissait rien en psychiatrie, pas plus qu’en criminologie. Cela dit, la police pataugeait elle aussi à en croire le journaliste, « forcément, avec des actes aussi irrationnels et par là imprévisibles ». Cependant, l’irrationnel n’a rien d’imprévisible, simplement il obéit à d’autres lois, celles d’un monde magique où naturel et surnaturel s’interpénètrent et interagissent. Mais même avec cet angle de lecture des faits, il ne trouvait pas spontanément de prévisibilité, pas plus que de structure ou de motif récurrent et il se désintéressa de ces actualités.


Son verre vide, il le remplit de nouveau au robinet pour arroser les plantes en pot installées sur le rebord de la fenêtre. Il y avait là deux fougères un peu différentes, leur terre tapissée de mousse comme l’image qu’il se représentait de la forêt idéale ; un jeune hêtre qu’il lui faudrait un jour prochain changer de pot et finalement planter dans les bois, ne pouvant se résoudre à le contraindre à devenir un bonzaï ; et une bouture d’un drôle de noisetier qu’il avait trouvé dans le Sanctuaire. Il pourrait sans doute bientôt le mettre en terre, les racines s’étaient assez bien développées. À chaque fois il demeurait fasciné devant cette aptitude des plantes à se reconstruire, créer un nouvel individu. La conscience humaine se voulait une et indivisible, liée à un sujet qui l’était tout autant. Comment concevoir une conscience végétale capable de se briser, se séparer et devenir une multitude différente et semblable à la fois ?


L’heure avançait, il allait être temps d’y aller.


Dehors, tout en bas dans la rue, une bourrasque se muait en tourbillon neigeux. Étrange à quel point cette blancheur pouvait ressembler à une ombre, un obscurcissement, une opacité, une privation. Un souffle qui errait, changeait, hésitait. Il avait quitté le champ de vision de l’homme qui retourna prendre un pull-over dans son bureau qui occupait en réalité tout  l’espace du salon. De nouveau un vague coup d’œil à la fenêtre donnant sur la cour intérieure. Il devait faire froid. Gants, écharpe, bonnet, manteau trois-quarts, coupe et couleur évoquant ceux en usage dans la marine. Refermer les éléments intéressants et lisibles de ses notes dans un dossier à couverture rigide, les livres qu’il avait empruntés à la bibliothèque, jeter le tout dans le sac en toile bleu sombre qu’il portait sur l’épaule. Plus qu’à fermer à clef derrière lui pour prendre l’ascenseur, d’un modèle un peu particulier : il était constamment en activité, plusieurs cabines l’une au-dessus de l’autre, d’un côté montant, l’autre descendant, aucune porte d’accès, il fallait s’élancer dans la cabine en mouvement. Un exercice un peu stressant au début, et dans tous les cas, peu adapté à des utilisateurs en chaise roulante, à jambe cassée ou trop timorés. Pour eux, il n’y avait que les escaliers. Un comble puisque l’ascenseur est tout de même censé faciliter la vie des personnes, notamment à mobilité réduite. Cela dit, Carol Lewis trouvait que l’œuvre de cette mécanique pittoresque était assez admirable pour accepter son incertain utilitarisme.


Une place pour l’inutile.


L’art et la recherche. Objectivement, on ne meurt pas de manquer de l’un ou de l’autre. Il est même aisé de faire des économies en les négligeant au profit de la santé, de la sécurité, de l’habitat. D’ailleurs qui est en mesure de s’y consacrer, si ce n’est la frange la plus aisée de la société ? Rémunérer des artistes, des restaurateurs, des chercheurs aux résultats incertains et par définition imprévisibles dans les domaines les plus improbables est un luxe que semblent ne pouvoir s’offrir que ceux qui vivent une époque d’abondance. Pourtant face à la fragilité de l’existence, l’impossible assurance du bien être matériel, l’inexistence de garanties face à l’impermanence, la seule consolation est dans la transcendance d’une condition humaine qui ne peut se satisfaire de ses simples limites et faiblesses. L’aspiration à une intensité, à une grandeur qui la dépasse hésite entre le nihilisme de la destruction et l’élan de la création. Beauté et Vérité, deux absolus exigeants, divins, impossible à jamais pleinement satisfaire. Les atteindre est en fait vide de sens, c’est l’ensemble des actions visant à les atteindre qui constitue l’essence de l’humanité. Le sens de l’existence dans l’élan d’un renouvellement, une génération spirituelle féconde transmise par l’inspiration offerte à chacun au travers d’une œuvre ou d’une idée. Il y a de la joie à frôler un concept, à découvrir une structure, à percevoir un fragment d’univers, à donner vie à une image. Une joie enthousiaste et cependant seulement souriante, qui déborde de lumière, qui emplit l’être d’une conscience transparente, claire, paisible et intense à la fois, une force sereine, un lien évident entre l’intérieur et l’extérieur, l’individu et l’universel.


Au fond, lui, simple chercheur, il s’amusait follement à étudier ses populations passées, à les côtoyer, les recréer, les vivre, penser, analyser, étudier, échanger. Découvrir les mystères de ses chers « Sikaakwa IV », c’était un jeu de l’esprit qui constituait le cœur de son existence et lui donnait un sens.


L’essentiel est dans la futilité.


Dans le hall un homme accroupi se réchauffait aux tuyauteries qui menaient l’eau chauffée dans la chaudière au sous-sol aux différents appartements. Le chercheur se rappelait l’avoir déjà entrevu, la quarantaine abîmée, yeux bleus délavés, pommettes roses qui annonçaient un cœur aussi fatigué que sa volonté usée à force d’épreuves. Il lui avait déjà donné quelques pièces, mais ça ne changeait rien à sa situation, à son attitude mélancolique, c’était à désespérer. L’autre ne réagissait même plus à la présence de quelqu’un qui passait à côté de lui. En voilà un pour qui chaque jour était un purgatoire à l’image du précédent, une succession de manques et de résignations. Un long regard à l’adresse de cet inconnu familier, aucun retour, aucun contact qui donnerait une prise, une possibilité d’échange. Carol Lewis n’insista pas, s’arrêta seulement pour vérifier le contenu de sa boîte aux lettres, vide. Dans le fond une porte claqua, le vagabond toussa et se racla la gorge. Le chercheur les laissa derrière la première double-porte. Un espace entre les deux faisait office de sas isolant, un moyen simple et assez efficace pour éviter les déperditions de chaleur dans un pays aux hivers rigoureux. Ses murs couverts d’affiches annonçant des spectacles ou demandant de retrouver un animal perdu. Il imaginait les heures passées à faire le tour des immeubles à les coller, méthodiquement. Tant d’appels lancés à des inconnus déjà occupés à bien autre chose, quelqu’un les lisait-il vraiment ?


Dehors l’air était vraiment glacial et le vent n’arrangeait rien. Carol Lewis resta un instant sur le pas de la porte de son immeuble, en haut des cinq marches qui menaient à la rue, hésitant à grelotter ostensiblement ou se contenter de souffrir en silence sans chercher à remonter son col, d’ailleurs ça ne servirait à rien, il était déjà aussi correctement vêtu que sa garde-robe lui permettait, il fallait faire avec. Une petite demi-heure de marche « vivifiante » pour se rendre au musée. Il ne servait à rien de prendre un taxi pour un si court trajet, quant au tramway, pour l’utiliser il aurait fallu faire un détour, il n’y gagnerait pratiquement pas au final.


Les rues étaient larges, organisées selon un plan de ville en damier, les surprises venaient avant tout des allées étroites entre les blocs d’immeubles, passages piétons, cours intérieures, terrain de sport, arrière cour sordide, passage carrossable où se garer, sorties de secours des bâtiments, bennes à ordures… Le contraste entre côté pile et côté face pouvait être important, en bien comme en mal. Tel bloc recelait un petit paradis fleuri qui lui donnait des airs de village charmant, tel autre dissimulait un coupe gorge. Une multitude de façades évidentes, bien apparentes, et le seul moyen de connaître leur réalité, leur vérité, était d’entrer à l’intérieur. Telle construction semblait belle et solide alors qu’elle était fissurée de toutes parts, menaçant de s’effondrer à la moindre épreuve que lui infligerait son environnement ; alors qu’une autre ne payait pas de mine et traverserait les siècles avec une détermination patiente.


Dans les hauteurs un faucon se posa sur la gargouille grimaçante d’un immeuble inspiré du délice athée pour les figures mythiques, stylisées et racées. Le rapace solaire sur la tête d’une créature infernale, un chasseur qui voyait tout depuis les hauteurs et pouvait prononcer ses jugements à l’aube, fondre impitoyable sur ses proies, vermines nocturnes. Un instant de poésie minérale qui le distrayait du passage d’une rue comme éteinte, des feuilles de journaux volaient au vent qui s’engouffrait dans les plus infimes interstices. Dans les ruelles perpendiculaires un dealer. En fait Carol n’en était pas tout à fait sûr, mais l’homme avait des habitudes d’attente, une attitude méfiante et un peu agressive, semblant en même temps scruter et jauger les gens. Apparemment le chercheur n’avait pas la tête d’un client potentiel et les deux s’ignoraient, une rue les séparant, aucun contact. L’autre avait-il seulement reconnu en Carol un quidam qui l’examinait et réfléchissait sur qui il était, quelle vie il pouvait avoir pour avoir pris ces décisions ?


Restaurant spécialisé dans les plats plutôt relevés à base de sauce tomate. Puis un bar ; deux immeubles d’habitation. Tourner à droite. Un employé sur une longue échelle assurée par son collègue montait changer l’ampoule d’un lampadaire. La plupart duraient pourtant remarquablement longtemps. Carol ralentit le pas en entendant des badauds discuter d’une agression qui avait eu lieu à proximité, l’ampoule avait claqué, juste à propos pour empêcher de voir qui était impliqué. La voisine d’en face sortie malgré le froid mordant dans son manteau d’intérieur à fleurs en était très déçue, elle était même venue exprès pour parler du fait qu’elle n’avait justement rien pu voir alors qu’elle était alors à sa fenêtre. Un bar à soda qui vantait ses recettes originales. Certaines étaient plutôt déconcertantes, avec des goûts de bonbon et des dérivés censés être énergétiques, issus du café et d’autres plantes stimulantes comme la coca. Carol Lewis y était déjà venu avec des collègues, une ambiance plutôt pimpante avec un juke-box et des adolescents qui s’y retrouvaient par grappes joyeuses et en même temps prenant ces rencontres très au sérieux. Il y avait un lycée non loin à quoi il fallait ajouter l’université à deux pas, le bar à soda décoré crème vanille et coulis de cassis ne désemplissait pas, servant des sandwichs chauds ou froids, des muffins et des glaces du matin jusqu’à tard le soir à ceux qui préféraient déjeuner là plutôt qu’au réfectoire, dîner ici plutôt que seuls dans leur chambre d’étudiant.


Il était presque arrivé, il voyait déjà les marches monumentales qui menaient à l’entrée principale du musée, les grands lions ailés qui les flanquaient, l’allégorie du savoir universel sur le fronton. Pourtant quelque chose l’arrêta à côté d’une boutique de fleuriste, « La clef des songes ». Boutique élégante comme toutes celles dans les environs, bois vernis de noir et dorures mettaient en valeur les verts éclatants des feuillages et fougères, les écarlates, pourpres, carmins et vermillons de nombreuses roses, des lys et des arums d’une blancheur neigeuse, de délicats iris jaunes et violets.


Pourquoi s’arrêtait-il au juste ? L’homme qui venait d’entrer dans la boutique l’avait interpelé d’une certaine manière. Comme s’il tranchait dans le décor, une impression déconcertante. Qu’est-ce qui n’allait pas avec lui ? Il semblait une erreur, un égaré, un intrus, le portrait d’un homme collé sur le corps d’un autre. Tout en lui était dissonant.


Cela n’avait duré qu’un instant, à peine un clin d’œil, et pourtant Carol restait suspendu entre deux pas, hésitant, absorbé dans la même incertitude du seuil. S’il avait franchi déjà les limites de la forêt du Sanctuaire, s’il observait son monde avec une attention durable et persévérante, c’était poussé par la même soif, une curiosité systématisée, un besoin de l’ailleurs, du pourquoi, du comment, de l’inconnu.


Son esprit était avide et affamé.

 

...

 

 

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Rain Drops

Alfred Stieglitz  (American, Hoboken, New Jersey 1864–1946 New York City)

Metropolitan Museum of Art

 

 

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