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Quatrième roman après Reflets, Refuge et Surface, Conscience se déroule au Regenland, un cadre de contraste, entre une nature sauvage largement méconnue et de grandes cités modernes, avec un touche contemporain-fantastique, ou bien rétrofutur-mystique...

 

Bibliographie

  • Sommaire : comprenant les liens vers l'ensemble des chapitres

 

 

 

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Nomade

 

Se perdre, s’oublier, perdre le souffle. Devenir un millier de miroirs, de visages, d’images, de surfaces miroitant les vœux et désirs les plus intimes avec la plasticité de l’eau qui se fond dans chaque contenant avec la même aisance. Je t’abreuve, je te rafraîchis, je te faire vivre pour exister. Une intensité, un océan, un abysse et une plénitude. Elle ignorait son nom. Tournant son regard vers lui, elle nota qu’il semblait un peu plus jeune que dans son souvenir remontant à quelques heures plus tôt. Figure agréable, sans plus. C’étaient surtout ses yeux bleu clair et son sourire lumineux qui lui avait plu. Encore maintenant dans son sommeil il avait une main sur son sein gauche. Décidément il leur avait manifesté une grande attention.


Quelle heure était-il ? Le soleil était déjà haut dans le ciel, milieu de matinée. Trop bu, son corps lui pesait. Se sentir vivre jusqu’à toucher ses limites. Où était-elle ? Elle ne se rappelait pas de l’adresse donnée au taxi, elle avait eu autre chose à penser à ce moment. Tant pis, elle verrait bien sur les noms de rue ou les plans de ville aux arrêts de transports en commun. Ah oui, il fallait passer à la gare pour récupérer la petite chasseresse des montagnes. Pourquoi Tobias avait-il insisté pour lui envoyer cette gamine ? Autant bosser seule si elle ne pouvait avoir le soutien de véritables professionnels ; former une nouvelle, c’était du temps et de l’énergie gaspillés. Sans compter que les bleus ont une fâcheuse tendance à être des boulets, au mieux en demandant des explications, au pire en se foutant dans la merde et en forçant les autres à venir les sauver. Elle avait dû se débrouiller seule, elle en avait bavé depuis le début et en avait retiré la certitude que ça forgeait bien plus sûrement le caractère que n’importe quelle bienveillance malvenue qui ne faisait que donner des mauvaises habitudes et retarder le moment d’apprendre vraiment la dure réalité.


Pas envie de traîner ici pour discuter avec son amant de la nuit, elle récupéra aussi silencieusement et rapidement que possible ses vêtements. Fallait-il déjà se rendre à la gare ou avait-elle le temps de passer chez elle prendre une douche ? Hors de question de le faire ici, ça réveillerait la marmotte à coup sûr. Vérification faite à sa montre, ça passait tout juste. Moira s’habilla et ouvrit précautionneusement la porte, entendit que le jeune homme prenait une profonde inspiration et était en train de se réveiller, décida dans la demi-seconde d’oublier la discrétion, referma promptement derrière elle et fila d’un pas rapide pour disparaître dans les escaliers proches, sans un regard en arrière.


Un immeuble de taille moyenne en briques et acier, elle arriva en peu de temps dans la rue, bien plus animée que dans son souvenir de la nuit, rien d’étonnant. Tramway ? Taxi ? Le taxi était plus direct et vu le flux de la circulation, il n’y avait pratiquement pas de temps d’attente. Elle en héla un sitôt son analyse faite, efficace avant tout. Heureusement ça roulait bien, il ne fallut pas longtemps pour arriver en bas de chez elle. Plus qu’à rejoindre l’ascenseur, cinquième étage, ses talons claquaient dans le grand hall. Où devait-elle logeait la nouvelle ? Le canapé dans le salon semblait un choix évident, mais à la réflexion, l’idée de se faire envahir dans la pièce à vivre l’agaçait, mieux valait aménager le bureau qui était en partie un débarras. Des piles de journaux, de vieux dossiers, de courriers… Autant  le reste de l’appartement était bien rangé, pour ne pas dire nickel, autant  ce coin là n’était pas vraiment soigné. Un comble quand elle songeait qu’elle passait le plus clair de son temps à bosser justement. Cependant elle connaissait son affaire, la paperasse restait un auxiliaire annexe, en fait, elle ne savait même pas vraiment pourquoi elle gardait tout ça alors qu’elle misait constamment sur sa mémoire pour retrouver les lieux, les personnes, les événements passés. Besoin de traces ou de preuve de la réalité de ce passé auquel elle ne voulait même pas penser ?


Toutes ces nuits à se demander quand il reviendrait dans ses rêves, à craindre et espérer à la fois cette nouvelle rencontre réelle, en douter pourtant, et l’imaginer, la fantasmer, la contredire, la démentir, la détruire, la refuser. Moira ne pouvait accepter le Destin qu’elle filait, tissait, suivait, et pourtant ne pouvait en détacher sa conscience et sa volonté. Un motif répété, préparé longuement, une poésie de la réalisation même de la fatalité, une satisfaction à jouer le rôle attendu, à se soumettre à la domination d’une force qui s’exprimait en elle-même.


Nuit trop courte, les pensées enfermées revenaient à la surface de la conscience. Lancer le café, elle en avait vraiment besoin ; jeter dans un coin ses chaussures à talons, laisser tomber son long manteau noir qui flottait parfois presque comme une cape quand elle courait ; ranger les restes de son repas d’hier soir pris sur le pouce, ça ferait bien l’affaire. Prendre une douche enfin, retrouver son odeur sur sa peau… Elle s’enveloppait de mousse et s’enivrait des tambourinements assourdissant de l’eau, se laissant aveugler par l’eau chaude qui dégoulinait sur sa figure depuis les mèches détrempée de ses cheveux bruns coupés un peu au-dessus des épaules, légèrement bouclés.

Il pleuvait alors aussi à verse, elle n’avait que douze ans, une gamine perdue dans des ruelles sordides dont elle espérait qu’elles seraient un raccourci pour rentrer chez elle. Surprise par la pluie, deux longues nattes qui pendaient, l’une sur sa poitrine, l’autre dans son dos, elle s’était abritée sous un bout de toit. La gouttière était crevée, l’orage claquait et Moira serrait plus près d’elle son pardessus humide, espérant que le débit allait diminuer un peu, se donnant cinq à dix minutes, sinon elle rentrerait en courant et serait trempée en arrivant chez son père. Ses parents étaient déjà séparés à l’époque et elle revenait d’un cours de musique, sa flûte traversière bien à l’abri dans son étui, celui-ci enveloppé précieusement à l’intérieur de sa veste, totalement épargné par les intempéries.


Tout s’était passé très vite, et pourtant les événements lui avaient laissé une impression de temps suspendu, étiré, long. Une fusillade, quelques coups tirés, un corps projeté sous l’impact, mort avant de toucher le sol. Du sang se mêlait à l’eau en grande mares. En fait il avait certainement fait trop sombre pour qu’elle puisse voir, mais son souvenir avait pris une teinte écarlate qu’elle avait appris à connaître depuis. Peut-être qu’elle avait façonné sa mémoire pour rendre l’événement plus étrangement beau, une poésie funeste et macabre alors qu’il ne s’agissait que d’un règlement de compte. L’essentiel lui avait échappé, et puis Il était sorti des ténèbres, achevant le dernier soupir d’un homme d’un coup de feu qui l’éblouit et l’assourdit, comme s’il s’agissait soudain d’un coup de tonnerre et d’un éclair qui sortaient du canon du pistolet de l’homme.


Ce fut alors qu’il tourna la tête vers elle, remarquant qu’une forme avait bougé sur sa gauche. Moira aux longues nattes était paralysée, enfoncée contre le mur de briques froid, cherchant à s’effacer dans les ombres mais ne trouvant nulle part de refuge dans les débris et les caisses de bois grossier entassées. Il marchait lentement, ces quelques pas avaient duré des siècles.


« Dis-moi ton nom, petite. »


L’enfant se voyait déjà morte. Morte. Un concept tellement abstrait à l’époque.


« Moira Willima » murmura-t-elle, étonnée même qu’un son puisse sortir de sa gorge nouée et de son souffle éteint, à peine consciente de ce qui se passait, terrifiée, n’osant même pas supplier pour sa vie, tenant son précieux étui contenant sa flûte traversière comme s’il avait encore plus de valeur que son existence ou qu’il pouvait par un miracle improbable apporter ici une lumière salvatrice qui la sauverait du sort inéluctable et fatal qui ne pouvait manquer de la frapper. À ce moment, la seule pensée qui ressemblait à la femme qu’elle était devenue était « Plutôt faire face à la mort que me faire tirer dans le dos et mourir face contre terre, visage dans la boue. » Mais l’homme acquiesça comme s’il prenait bonne note d’une information importante, reprenant :


« Moira Willima, jeune fille, tu as vu des choses bien laides ce soir. Penses-tu pouvoir les oublier ?


- … Comment ?... Je ne sais pas…


- Tu ne sais pas ? Cela ressemble à un non. Écoute bien, si tu en parle à quelqu’un il se produira un malheur.Tu comprends ? »


Bien sûr qu’elle comprenait. En revanche elle ne comprit que bien plus tard pourquoi il lui avait pris son collier qu’elle portait tous les jours, ses mains sentant la poudre qui frôlaient son cou pour le détacher ; elle incapable de bouger, de dire qu’elle y tenait. C’était une évidence à présent. Mais son père n’avait pu accepter la promesse de silence que sa fille choquée avait donnée et il avait l’avait interrogée, encore et encore jusqu’à obtenir le récit complet des événements et qu’il ait prévenu la police en dépit des supplications de Moira qui était sûre que l’homme saurait qu’elle avait manqué à sa parole. Son père cependant avait insisté et bien expliqué qu’il ne fallait jamais céder à l’intimidation, et de toute façon qu’une promesse arrachée sous la menace d’une arme n’avait aucune valeur. Ce n’était que des années après sa mort qu’elle put accepter cette terrible leçon.


Car l’homme avait su.


La police était venue chez eux, pour l’interroger, faire un portrait robot, relever les preuves et amener les dépouilles à la morgue, une voiture en faction devant chez elle, deux agents qui dormaient dans le salon. Mais ils ne pouvaient imaginer la manière dont il l’interrogea. Cette nuit, il vint jusque dans son rêve, s’assit auprès d’elle et lui demanda si elle avait su tenir sa langue. Terrifiant et fascinant croquemitaine qui pouvait chasser les cauchemars ou en créer à volonté. Comment cacher qu’elle avait tout dit finalement ? Ce n’était pas possible, pas pour l’enfant qu’elle était. Il revint cette nuit-là et les tua tous. Sauf elle. Pourquoi pas elle ? Il ne l’avait pas dit. Pour la faire souffrir ? Par jeu ? Parce qu’il avait vu quelque chose en elle, qu’il avait pressenti qu’elle pourrait finalement devenir comme lui ? Ou bien était-ce par ce drame qu’elle avait été façonnée, formée ? N’avait-il pas par la suite utilisé la voie des rêves pour lui apprendre à mieux voir le monde ? Son mentor était le meurtrier de son père. Devait-elle y lire un symbole délibéré au sens obscur, une forme de sacrifice, une nécessité inéluctable?


Quelques années plus tard alors qu’elle apprenait avec détermination tout ce qui pouvait lui servir pour détruire des monstres tels que celui qui avait tué son père et les policiers présents, il revint vers elle. Non en personne mais par le rêve. Adolescente elle l’avait sans cesse rencontré, vu, revu. Il venait dans ses cauchemars, non pour la tourmenter mais pour lui dire qu’il veillait sur elle, qu’elle n’avait aucune crainte à avoir. Sous sa protection, bénéficiant de la bienveillance d’un démon d’une nature incertaine elle pouvait dépasser la peur, faire appel à de sombres puissances pour combattre et détruire ses semblables sous une infinité de visages brutaux et violents. Il lui avait donné son nom une fois, dans un rêve. Était-ce véritablement un nom ? Avait-il un sens à la hauteur de l’impression troublante qu’il lui avait faite ?


Elvénémariel.


Cela sonnait comme un mystère, un secret, une clef qui viendrait d’un pays de sable où le divin minéral se trouverait dans l’absence même de la vie qu’il est dans le vent de l’orage qu’il amène. Dire qu’ici il pleuvait tant que le nom du pays en venait ! Un homme minéral aux pupilles qui se fondaient dans un iris totalement noir, insondable, abyssal. Dans la symbolique des exorcistes la pierre était liée aux morts, le bois aux vivants, fallait-il en déduire quelque chose d’utile ?


Pourquoi son ennemi l’avait-il poussée à devenir ce qu’elle était ? Pourquoi un prédateur formerait-il une chasseresse pour ses semblables ?


D’une certaine façon il incarnait sa fatalité, son destin ; elle qui tranchait le fil de vies qui la défiaient, première prisonnière de son inéluctable voie qui s’imposait à elle autant qu’elle l’imposait aux impudents qui refusaient l’ordre qu’elle représentait. Elle ne montrait pas plus de pitié que lui autrefois envers elle… Et devait admettre qu’elle avait développé un même sens étrange du sursit, accordé à ceux pour lesquels elle espérait avoir perçu un germe du changement. Cela signifiait-il qu’elle était devenue la semblable d’un monstre meurtrier qui tuait par calcul ou pour un pari sur le futur d’une personnalité ?


Moira éteignit la douche, sortit se sécher, un regard distrait devinant la ville au dehors, au travers des stores héliosins en bois. Beau temps. La neige commençait à fondre en ville, les rues seraient dégagées. Elle opta pour un complet noir à fines rayures plus claires, un gilet de soie dont les motifs floraux se révélaient dans les jeux de lumière et une chemise à col haut également noire, la seule note tranchant dans l’ensemble étant une large cravate gris perle, piquée d’une épingle ouvragée argentée. Un dernier tour dans la salle de bain pour nouer ses cheveux sombres sur la nuque en catogan et souligner ses lèvres de vermeil. Pour finir, des bottines à petits talons qui claquaient, des gants de cuir noir et un long manteau qui l’enveloppait, caressait sa silhouette et dansait à ses grandes enjambées décidées.


En peu de temps elle fut dehors en bas de l’immeuble, hésitant un instant : tramway ou taxi ? Ce n’était pas très loin mais les bagages que l’inconnue amenait pour son voyage pouvaient être encombrants. Taxi. Aucune difficulté pour en héler un à cette heure de la journée, ces véhicules électriques complétaient les transports en commun et permettaient à l’essentiel de la population de Sikaakwa d’aller et venir aisément. Les conditions techniques de transport et de stockages de l’électricité cependant ne permettaient pas de desservir les zones situées au-delà de la proche banlieue. L’extérieur de la ville restait sauvage, chevaux et chemin de fer à moteur à vapeur y dominaient, ponctuellement concurrencé par une automobile à moteur à explosion. Celles-ci consommaient un carburant importé d’Union, à un prix suffisamment dissuasif pour que la majorité des habitants du Regenland préfère alterner les sources d’énergie selon les besoins, électricité en ville, charbon et force animale dans les campagnes, contribuant à creuser le contraste culturel entre ces deux mondes, juxtaposition d’une technologie moderne offrant un grand confort, et de la nécessité de s’adapter aux forces naturelles d’un pays encore largement inexploré.


Derrière les vitres elle voyait défiler les édifices, immeubles et lieux publics. Le jardin botanique, vaste étendue admirablement mise en scène avec une élégance géométrique et épurée, des chemins de briques, des cascades chutant sur des blocs de béton entourés de pins, des exemplaires d’une multitude d’espèces de plante présentées et des zones de jeu, sport, détente… Elle aimait y courir quand le temps était meilleur et elle était loin d’être la seule à profiter de cette nature domestiquée, idyllique, une vue imprenable sur le grand lac dont on devinait à peine l’autre rive. Personne n’était encore parvenu à en mesurer la profondeur et beaucoup spéculaient sur les anomalies de courant et température. Moira pour sa part avait appris que cette eau noire insondable était habitée d’une étrange manière, par des consciences qui semblaient nager sous la surface, à la fois proches et incompréhensibles. Elle n’avait eu que peu affaire avec elles et ne s’en plaignait pas.


L’esprit perdu dans ses souvenirs, elle ne prêta pas attention au reste du trajet, sortant simplement de la voiture une fois arrivée à la gare. Un vent glacé soufflait ici, comme emporté sur le trajet des lignes de chemin de fer. Elle ne prit pas la peine de chercher à savoir. Les morts voyagent, nomades, sur les routes et les landes austères, appelés aux croisements. Ils portaient avec eux le froid qui les glaçait et le refus de l’acceptation du terme, s’égarant sans but dans l’hiver et la tempête, dans la brume et les heures sombres. Une étape de leur voyage sans but ou bien un appel impalpable, un frémissement que seuls des sens aussi évanescents pouvaient percevoir. Elle traversa vivement la place dallée devant la gare. Une bourrasque balançait et chiffonnait une page de journal, encore un article qui évoquait cette folie funeste, ces violences incompréhensibles, semblables et différentes à chaque fois, sans lien apparent en dehors d’un drôle de dessin récurrent griffonné par les auteurs des faits et pourtant incapables de l’expliquer, quand par chance, ils étaient vivants et en état de comprendre la question.


Une fuite en avant, une conscience absorbée par un présent perpétuel.

 

...

 

La suite au chapitre 3 "Égaré" ...

 

 


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5a/Frozen_Chicago_River.jpg

 

Chicago - 2007

Wikimedia Commons

 

 

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