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L'inspecteur Lucide Wilde du Profil est habitué à traiter des affaires déconcertantes, comprenant un aspect psychologique important, et le voilà qui se retrouve à discuter avec une jeune fille qui lui explique à peu de choses près qu'elle chasse les démons et les fantômes ! ... Piqué, surtout curieux et peut-être aussi parce que son interlocutrice est charmante, il se laisse aller à discuter. Après tout, un éclairage, même irrationnel, peut à l'occasion donner une bonne idée pour juguler cet inquiétant phénomène de crises de folie qui éclatent à l'improviste, un peu partout... Trouver un motif, même surnaturel, permettrait de donner du sens... tout plutôt que de ne pas en avoir... 

 

Bibliographie

  • Sommaire : comprenant les liens vers l'ensemble des chapitres

 

 

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L’idée pouvait ressembler à un tableau gigantesque constitué de dizaines, de centaines, de milliers de photographies, chacune révélant une dominante colorée, avec un recul de plus en plus grand, pour finalement révéler une image composée de ces innombrables fragments comme autant de touches et notes, ces instants que rien pourtant ne semblait lier quand on les examinait de près.


L’idée était semblable à un jeu qui consisterait à décrire une personne en examinant plusieurs lieux, les uns où elle avait l’habitude de passer ou vivre, les autres où elle n’avait fait qu’une halte, chercher à comprendre qui elle était, comment elle était à partir des éléments disséminés, épars, les fils d’une même toile et pourtant de couleurs et textures différentes tout en demeurant lié à une même origine.


L’idée rappelait la démarche de restaurateurs qui découvrent des fresques antiques en morceaux poussiéreux, dégradés, érodés, et s’appuyant sur des éléments de système parviennent à la recréation d’une logique d’ensemble qui donne sens à chacun et peuvent peindre ce qui fut avec assurance, présentant une nouvelle toile, pleine de couleurs éclatantes, vivantes et désormais accessibles pour tous ceux qui croyaient qu’il n’y avait rien et qu’il serait à jamais impossible d’en tirer quoi que ce soit.


Dans le motif, tout apparaissait lié, en une seule phrase, cohérente, coordonnée, complexe. Cependant ce qui est clair, transparent, évident pour tous au point de paraître lumineux et de s’imposer comme réalité, implique un cheminement nocturne. La gestation des idées est longue, incertaine et échappe largement à la conscience.


Sur la table se trouvaient à présent des piles de dossiers comprenant les récits des témoins et les expertises psychiatriques des « fous » qui étaient internés, en observation. Il y en avait bien plus à lire qu’elle ne l’aurait pensé et Lucide Wilde ne pouvait manquer d’avoir dans un coin de son esprit une pique sur les amateurs qui sous-estiment la masse de travail que représente une enquête de police, le nombre d’informations à traiter. Ce serait trop beau s’il n’y avait que des éléments utiles, des « pièces du puzzle » selon l’expression des détectives de fiction, malheureusement, il fallait faire avec toutes sortes de données parasites. Le chewing-gum sur telle scène de crime, était-il celui du meurtrier ou bien d’un passant qui l’avait craché un jour plus tôt ? La victime avait-elle une écharpe de soie rose dans sa poche droite du fait d’un rendez-vous galant avec le tueur ou simplement parce qu’elle l’avait oubliée là ?


Douter de tout revenait à ne pouvoir se fier à rien. Chercher dans les faits ce qui collait à une théorie initiale revenait à négliger tout ce qui l’invalidait en partant du principe que c’était là pour des raisons extérieures à l’affaire. Croire que tout devait être pris en compte aboutissait à se casser la tête à vouloir donner un sens décisif à quelque chose qui en était totalement dépourvu.


« Pas facile de trouver un profil derrière ces faits, hein ? » lança Lucide quand Amih reposa sur la table le dossier qu’elle avait fini de lire. En réponse elle soupira et s’étira longuement, le regard tourné vers l’intérieur et sa réflexion.


« Nous savons que ces gens ont tous eu des crises de folie et qu’elles ont abouti systématiquement à dessiner des figures. Les photographies de celles-ci me font penser à des symboles que j’ai déjà vus, gravés ou peints, sur des rochers, dans les montagnes. On dit qu’ils datent de l’ancien temps, avant la colonisation artlandaise, que le peuple disparu d’alors les avait laissé pour des raisons qui nous échappent. Les chasseurs avec qui j’en parlais une fois me disaient qu’ils en avaient vu dans des grottes et sur des rochers aux abords de sites… »


De peur de passer pour encore plus étrange et irrationnelle que ce n’était déjà le cas, elle préféra ne pas dire qu’ils bordaient des lieux où un teuth pouvait être deviné. Ces êtres liés à des lieux étaient des étrangetés de la nature, ou peut-être étaient-ils la nature elle-même ? Arbres séculaires, rocs extravagants, chutes d’eau prodigieuses, partout où la majesté sauvage s’imposait comme une évidence se trouvait un teuth. Sorte d’esprit quasi divin, il naissait de la beauté du monde et générait à son tour une énergie de vie et un émerveillement proprement magique. Le surnaturel générait-il les teuth ou les teuth donnaient-ils naissance au surnaturel ? Elle était incapable de le dire et peut-être n’y avait pas de réponse. Le sentiment de sacralité et de révérence, d’amour même, se dégageait du domaine d’un teuth qui irradiait autour de lui une énergie à laquelle il était possible de puiser pour créer, animer, guérir… Bosquets enchanteurs, clairières fleuries, promontoires impressionnants, sources chantantes ou prairies aux herbes ondoyantes devenaient des échos autant que des seuils des Terres crues.


« Je ne connais rien à tout cela, admit Lucide, il faudrait peut-être que je voie un spécialiste de la période, il aura peut-être quelque chose à dire d’intéressant, ne serait-ce qu’une piste pour expliquer le sens de ces figures.


- Pour ma part, je sais seulement qu’ils gravaient ces images sur des sites sacrés. Les anciennes croyances s’intéressaient aux voyages de l’esprit, dans le monde onirique, les limbes, les terres crues…


- Qu’est-ce que c’est que ça ?


- Voyons… eh bien… »


Amih voyait qu’elle avait le choix entre essayer de changer de sujet ou s’enfoncer en expliquant comment fonctionnait une fraction du monde telle qu’elle le voyait, le comprenait et le vivait :


« Les esprits sont immatériels, ils peuvent aller et venir dans ce monde mais sont plutôt attirés par d’autres destinations. L’onirique, comme le spectral, est une sorte de zone tampon qui relie toutes les réalités. Le premier est fait de rêves… et ça risque d’être long si je dois développer ne serait-ce que les trois principaux niveaux de rêve… Le second est un reflet déformé, il est l’image émotionnelle de ce monde et de ses habitants. Ensuite… Les Limbes sont le séjour des défunts neutres si j’ose dire, ceux qui sont encore proches du monde des vivants parce qu’ils ont des proches en vie par exemple… Je dis qu’ils sont neutres parce que les vraiment bons, lumineux, ils vont dans des mondes au-delà des terres crues, ce qu’on appelle souvent le « paradis ». Les autres, les vraiment tourmentés, soit ils fuient la mort et restent coincés ici, soit ils plongent dans un monde qui est à l’image de ce qui les a le plus marqué, leurs désirs dominants, l’état de leur conscience… ou de leur inconscient d’ailleurs. On désigne ce monde souvent comme étant « l’enfer ». Ah oui, j’allais oublier, les terres crues, on les appelle comme ça pour les opposer aux contrées du « cuit », où l’humanité évolue, et c’est donc le monde des esprits sauvages.


- C’est sûrement très intéressant sur le plan symbolique, mais j’ai du mal à suivre, surtout à voir à quoi ça nous sert, ce que ça nous amène ? demanda Lucide


- Eh bien… euh… les sites sacrés avec les dessins, ils sont associés aux terres crues, et les chamanes y accèdent par la transe ou par l’incubation…


- De quoi ?


- L’incubation ? Ah ! Non, rien avoir avec les microbes ! Il s’agit de la pratique divinatoire consistant à dormir dans un sanctuaire dans l’attente d’un rêve envoyé par la divinité comme réponse pour résoudre un problème. L’idée est que la déité est dans son monde supérieur, céleste et lumineux, et que le pèlerin en allant au sein de l’espace sacré se trouve sur le seuil de cette autre réalité. Le rêve n’est qu’un vecteur qui traverse le monde onirique, lien entre les plans, une sorte de raccourci de sens, une nacelle qui transporte le message en retour à la prière.


- Donc, déduisit Lucide Wilde plutôt sceptique mais curieux de cette vision magique du monde, tu penses, si je te suis bien, que des signes peints près d’un sanctuaire des terres crues impliquent une signification liée au rêve ou aux esprits de la nature ou les deux ?


- Eh bien oui…


- Sauf que nous sommes dans une enquête criminelle… ou psycho-médicale… et toute intéressante que soit cette perspective mythologique dans l’absolu, je ne vois pas ce que je peux en tirer d’utile, très concrètement.


- Le point commun, hésita Amih, dans leurs rêves peut-être… Ou bien dans le fait qu’ils se soient rendus chacun dans un sanctuaire, d’une manière ou d’une autre ça a pu les imprégner. Cela n’apparaît pas dans les dossiers, mais ça pourrait se vérifier. Je ne sais pas… une contagion spirituelle… comme pour une maladie du corps, cela pourrait passer par la fréquentation d’un lieu « hanté » par exemple. Je ne parle pas de hantise de fantôme au sens strict, le terme peut s’appliquer à tout espace régulièrement habité par une entité intangible qui est ambiguë à dangereuse. Il y a des légendes qui parlent de gens qui deviennent fous parce qu’ils se sont rendus sans initiation dans certains lieux « tabou ».


- Une maladie de folie provoquée existerait ? s’étonna Lucide Wilde, toujours intéressé, mais sceptique. L’idée est séduisante en un sens, mais elle me gêne : la folie reste un mal propre à un individu, alors comment admettre qu’elle puisse être provoquée par la rencontre d’un esprit ou d’un Grand Ancien pour reprendre une terminologie qu’on retrouve dans l’œuvre de certains romanciers de l’horreur et de la folie.


- Si j’avais une réponse assurée, je n’en serais pas là à me casser la tête, admit Amih. Cependant, j’ai le sentiment qu’il peut y avoir du sens dans ce chaos, et pas juste de la superstition et de la pensée magique. La logique ne disparaît du surnaturel que lorsque l’ignorance dilue les liens de causalité et conséquence. »


Une moue brève, elle se perdit un instant à jouer avec un stylo bille, souffla et s’étira, tournant la tête en direction des fenêtres et notant qu’il commençait à faire nuit :


« Les fous appartiennent aux dieux.


- Comment ça ? Qu’est-ce que c’est encore que ça ? Il y a des dieux maintenant ?


- C’est sans importance… essaya-t-elle d’expliquer


- Il faudrait savoir, la coupa Lucide ironique, si le coupable est un dieu, ça peut nécessiter des modalités particulières pour l’arrestation, et je ne parle même pas de l’adaptation du reste de la procédure qui serait à revoir en profondeur. J’imagine bien un juge prononcer la prison à perpétuité pour un dieu, et les juristes s’interroger sur le sens de ce terme pour une entité théoriquement éternelle… rit-il à demi


- Honnêtement, je n’ai pas affaire aux dieux, je n’ai qu’une connaissance théorique, et je ne suis même pas sûre qu’il soit nécessaire de se pencher sur leur cas. Ce que je veux dire, c’est qu’ils évoluent dans une sphère d’existence tellement éloignée et différente de la nôtre, que c’est comme de s’inquiéter de ce que pensent des gens qui vivraient sur des planètes tournant autour d’autres soleils, quelque part dans l’univers. C’est abstrait. Bon, je vais essayer de mieux m’expliquer. Dire que les fous appartiennent aux dieux, c’est une sorte d’aphorisme, c’est comme de dire que je sais que je ne sais rien, ou bien encore que la certitude est l’assurance de l’erreur et bien d’autres petites phrases toutes faites qui sont un condensé de pensée. Dans le cas présent, elle signifie que les fous appartiennent à une autre réalité, qu’ils ne sont pas eux-mêmes, qu’ils ne sont pas responsables de leurs actes, qu’ils sont ailleurs, qu’ils sont habités par quelque chose d’extérieur tout en étant à l’intérieur d’eux. Donc en fait, ils sont des seuils, des zones de contacts, comme les domaines des teuth. Dans cette histoire, je veux dire, dans mon aphorisme, « les dieux » désigne simplement une réalité inconnaissable qui nous dépasse et non pas des dieux véritablement, même si en théorie, ça pourrait être le cas, ce n’est juste pas nécessaire.


- C’est dans des moments comme ça que je me rappelle avec plaisir que j’ai raison d’être un rationaliste qui ne croit que ce qu’il voit. J’apprécie le jeu de logique surréaliste, irréaliste, fantasmagorique, je trouve ça plutôt intéressant, pas pour son contenu en tant que tel, mais parce que ça suscite des idées. Cependant je reste dans l’idée qu’on s’éparpille pas mal avec cette approche. Je vois bien que ça te tient à cœur, mais tu n’arriveras jamais à convaincre le grand public de tes idées avec des théories aussi compliquées, critiqua doctement Lucide Wilde.


- Ce n’est pas compliqué, c’est juste complexe. Mais la réalité, la nature, l’humanité, l’esprit, l’univers, tout est complexe ! protesta Amih. Une multitude d’éléments se combinent, s’influencent et la plus grande part de ce qui nous entoure nous est inaccessible, invisible, trop petit ou trop grand, trop éloigné, trop différent. Le surnaturel est une dimension de l’émotion et de la beauté, du souhait, de l’élan de vie, de l’impermanence, de lien entre tout ce qui est.  


- Peut-être, mais… »


Lucide Wilde s’interrompit et se retourna pour voir un collègue qui passait : « On m’a dit que tu étais encore là, tu fais des heures supp’ ? Moi j’y vais. Pendant que le Profil galère sur ses dingues en liberté, tu peux te dire qu’au Réseau, c’est pas mieux en ce moment ! Allez, bonne soirée ! ». Passant la tête derrière un écran, à l’adresse d’Amih : « Mademoiselle », puis il disparut de nouveau après, accompagné de salutations d’usage de l’enquêteur qui commençait à fatiguer à discuter de métaphysique appliquée à la résolution de problèmes.


« Sur quoi travaillent-ils au Réseau ? demanda Amih


- Comme d’habitude, et comme d’habitude c’est secret. Leur spécialité c’est la criminalité organisée, donc ils remontent des organisations, cherchent à établir les liens entre les personnes, les dynamiques, et surtout parvenir à chopper les gros poissons, pas juste les petits envoyés en première ligne, les petites frappes jetables. Le problème, c’est que c’est un boulot qui prend beaucoup de temps pour être bien fait, et pour arriver à remonter la toile, il faut souvent laisser certains continuer de sévir alors qu’on les a identifié, et ce faisant, la difficulté, c’est de savoir quelle est la limite de la tolérance au crime qu’on peut admettre. C’est encore plus délicat pour les agents qui travaillent sous couverture, ceux-là sont obligés de commettre eux-mêmes des infractions et doivent parvenir à garder malgré tout un sens des limites à ne pas franchir alors qu’ils peuvent être facilement gagnés par un sentiment de toute puissance et d’impunité. On en récupère parfois à préparer psychologiquement au préalable ou à débriefer après coup.


- C’est intéressant… comment les uns font-ils pour garder le sens des limites quand d’autres n’y parviennent pas ?


- De ce que j’ai pu voir, ça peut dépendre de toutes sortes de choses. Il faut avoir avant toute chose bien à l’esprit que les gens vraiment vicieux sont rares, la plupart sont des « bons » dans un « bon » contexte, et deviennent des salauds ordinaires dans un « mauvais » contexte. La maltraitance par exemple dépend largement de l’isolement social, de la pauvreté, de la fatigue, du manque d’estime de soi… autant de facteurs qui sont étroitement liés à l’environnement. Il y a même des auteurs qui vont jusqu’à dire que devenir délinquant dans un milieu toxique est une réaction saine. Il y a aussi le cas de l’obéissance à l’autorité : la très grande majorité des gens font tout ce que leur demande une autorité considérée comme légitime et qui paraît sûre d’elle. Cela peut aller jusqu’à accomplir des crimes sans pour autant se sentir responsable, et c’est d’ailleurs à mon avis très problématique. On a ainsi des commanditaires qui disent qu’ils n’ont rien fait et des exécutants qui considèrent n’avoir fait qu’obéir aux ordres. Au final, personne n’est coupable. Personne ne se sent coupable. L’un ne s’est pas sali les mains, l’autre est dans un état psychologique qu’on qualifie d’agentique, il ne s’estime plus être un sujet pour ce qu’il a fait. »


Prenant une inspiration plus longue, Lucide sourit un instant, une expression difficile à déchiffrer, bienveillante mais sans explications, croisant le regard d’Amih une seconde. Gênée malgré elle, elle chercha à se donner contenance en fixant ses yeux sur un objet anodin, le plus banal possible. Dans le lointain une sirène d’ambulance se fit brièvement entendre, sans doute juste le temps que les voitures qui la dérangeaient se dégagent.


« Cette absence de sentiment de responsabilité, reprit Lucide, c’est comme une folie des gens sain d’esprit si on veut. Ils agissent, mais ce n’est pas eux. Sur le plan du droit, ils sont bien sûr responsables, mais s’ils n’acceptent pas la culpabilité que la sentence leur reconnaît, ils n’accepteront pas non plus la condamnation et parviendront à se sentir victime d’injustice, ce qui ôtera toute vertu « curative » ou « rédemptrice » ou « correctrice » à la peine. La prison n’a du bon que si le condamné accepte sa condamnation comme étant juste. C’est important ce sentiment de justice, il est nécessaire à la bonne marche des sociétés, à leur pérennité.

- Je ne me rendais pas compte que la justice pouvait être si importante ?


- La justice, je ne sais pas, mais le sentiment de justice et le sentiment d’injustice, ça oui. Et le sentiment d’impunité lui aussi est très problématique.  Il apparaît quand un individu croit qu’il n’aura à subir aucune conséquence pour aucune des transgressions qu’il commet, quand il se sent assuré de pouvoir faire ce que bon lui semble au présent, sans qu’il n’ait jamais à en souffrir personnellement. Cela concerne toutes sortes de personnes : de puissants hommes d’affaires qui se croient intouchables par la vertu du pouvoir de leur argent et de leur réseau ; des tueurs en série qui ont déjà plus d’une dizaine de victimes à leur compte et qui constatent que la police est très loin de les soupçonner ; ou bien un mercenaire qui voit bien qu’il peut violer et massacrer des civils du camp ennemi à sa guise. Celui qui jouit du sentiment d’impunité se sent progressivement tout puissant et progressivement il voit de moins en moins de raison de se limiter. Toutes les règles qu’il pouvait encore s’imposer s’érodent progressivement.


- Mais est-ce que ça touche tout le monde ? s’inquiéta Amih


- Pour ma part, je ne pense pas, mais si tu demandes à la plupart des cyniques qui se croient réalistes, ils te répondront que le pouvoir corrompt. Pour eux, le seul fait de donner une capacité absolue à quelqu’un en fera un être mauvais, avide, lubriques, capricieux, violent. Ce qui m’a toujours fait rire, c’est de voir que d’autres défendent la thèse radicalement contraire, selon laquelle le seul système politique juste pour tous, serait un pouvoir absolu aux mains d’un tyran bienveillant et éclairé. Ce gouvernant rare, d’une exceptionnelle qualité est décrit comme un individu capable de s’oublier volontairement au profit des autres alors qu’il a toute latitude pour obtenir tout ce qu’il pourrait vouloir. En revanche, ces auteurs idéalistes n’expliquent jamais par quel miracle leur tyran bienveillant est devenu cet être incroyable et quelque part inhumain, ni comment il a convaincu tous les autres de lui confier tous les pouvoirs…


- J’aurais tendance à voir ce tyran bienveillant comme une espèce de mythe d’un père parfait, un parent qui veillerait à tout, et donc ce modèle reviendrait à appeler de ses vœux une éternelle enfance idyllique. Je n’ai pas mal vécu cette période de ma vie, mais je ne peux imaginer quelque chose de pire que de s’aliéner par confort et par besoin de sécurité. Ça me rappelle une citation que j’avais croisée au détour d’une lecture, en histoire politique je crois, ça disait quelque chose comme : un peuple qui est prêt à renoncer à un peu de sa liberté pour un peu plus de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux. »


Disant cela, elle voyait dans ses lambeaux de mémoire séculaire, Ninquae Osto, la blanche cité des dévots. Enfer magnifique et aride du dogme et des lois rigides, des garanties stériles, des principes de sécurité, une ville immaculée et pourtant toujours comme imprégnée de la fine poussière du désert qui l’entourait. Le ciel était perpétuellement lourd de fumée et d’incendies aérien, tandis que la terre tout autour, ivoirine, n’était que rocs, sable et sel. Il n’y avait là nulle eau à boire ni pour redonner vie aux nombreux arbres desséchés, leurs troncs noirs comme calcinés, leurs silhouettes tourmentées raidies ne trouvant jamais à danser au moindre souffle de vent. Le plus effrayant pour elle avait été de découvrir que les damnés de ces lieux étaient convaincus d’être au Paradis.


« Le pouvoir ne corrompt pas, il révèle. » reprit Lucide. « Il met en lumière tout ce qui dormait dans l’ombre. » Puis il continua :


« Peut-on échapper à la révélation de ses ténèbres ? Peut-on se préparer à leur manifestation ? Est-il possible de se préparer à avoir le pouvoir sans se laisser déborder ? Comment d’ailleurs être prêt à un vécu aussi intransigeant ? Le pouvoir sans limite ne souffre aucune faiblesse, il s’insinue dans toutes les failles de la psyché, il rappelle tout ce qu’on aurait pu vouloir oublier…  Au final les personnes qui tiennent le coup, de ce que j’ai pu voir, ont certaines caractéristiques communes. Déjà, elles n’ont pas de frustrations, de colère rentrée, de « je ferais ce que j’aime plus tard » ou « j’attendrais la retraite pour faire ce qui me plait » ou encore « je dois porter un masque pour me faire admettre ». Ces gens vivent au présent. Ensuite, ils se connaissent bien, ils sont lucides sur leurs capacités, motivations, forces et faiblesses. Les limites, ils les posent en pleine conscience, volontairement et parce qu’elles leur conviennent. L’éthique n’est pas subie, elle est libre et vivante. »


Conscience, masque, folie, abolition du discernement, pouvoir, limites, désir.


Les désirs aveugles font le démon, une conscience marquée par des soifs inextinguibles. La mélancolie et la langueur de vivre, les certitudes plaquées sur le réel pour le rendre maîtrisable, la colère et la passion pour se donner l’impression de vivre, la démesure pour défier l’absolu, l’horreur pour mettre à l’épreuve l’étendue de sa puissance, la haine pour nier la vulnérabilité et le besoin…Si tous rompent de manière semblable avec la réalité, ne serait-ce pas parce qu’ils sont dans une autre réalité qui leur est commune ?


« Quelle heure est-il ? demanda soudain Amih en songeant à son rendez-vous


- Eh bien, il commence à être tard ! remarqua Lucide en voyant l’heure. Je ne suis pas sûr qu’on ait vraiment avancé, à défaut on aura refait le monde. Tiens, ma carte, si jamais tu as une intuition géniale et plus courte que nos longs développements. Je suis plutôt sceptique sur le surnaturel, j’y croirais, j’allais dire quand je le verrais, mais surtout quand j’y trouverais un outil pour aider à la manifestation de la vérité… mais il ne faut pas que ça te dissuade de passer pour discuter… c’est intéressant et ça donne des idées, enfin, un angle de réflexion différent… je ne suis pas aussi borné que je peux en avoir l’air ! Au fait, il y a une adresse ou un numéro de téléphone auquel Manfred Wilkins puisse te joindre ? »


Une seconde Amih Kaïn se demanda pourquoi l’enquêteur Lucide Wilde (drôle de nom d’ailleurs) lui proposait de repasser alors qu’il n’était pas du tout convaincu, mais elle ne chercha pas à comprendre, elle se rappelait en effet qu’elle avait rendez-vous avec Moira et qu’elle ne savait pas exactement où se trouvait le bar où il était question de se retrouver. Elle pensait que l’inspecteur Wilkins devait assez bien connaître Moira pour ne pas avoir besoin qu’Amih laissât de nouveau ses coordonnées, mais Lucide Wilde la persuada de tout de même les donner, « au cas où ».


Absorbée dans la récapitulation mentale de leur discussion, Amih serra la main du policier sans même y penser, surprise de croiser un regard et un sourire malicieux. Il la raccompagna jusqu’à la sortie du commissariat et apprenant qu’elle ne savait pas exactement où elle avait rendez-vous, il prit le temps d’aller au coin de la rue pour lui héler un taxi, avec une remarque amusée sous forme de question quant au fait qu’elle ne semblait pas être de Sikaakwa. De nouveau, il lui serra la main en la regardant dans les yeux et conclut avec un « à bientôt ».


Depuis l’intérieur du taxi qui démarrait, elle devinait la silhouette qui repartait, remontant son col et mettant ses mains dans ses poches en marchant d’un pas vif. Elle-même percevait le chauffage du véhicule monté au maximum pour compenser le froid qui s’y engouffrait à chaque halte pour monter ou descendre un client. Plus que ça, elle se rendit compte qu’elle se trouvait les joues brûlantes, le cœur qui battait joyeusement et une certaine difficulté à se concentrer.


Il faisait sombre en dehors des lampadaires et la neige tombait de nouveau, blancheur floue sur fond d’obscurité. Les flocons s’envolaient et dansaient devant les phares, évoquant une scène de film, à la fois artificielle et sauvage. Une musique entêtante et nocturne à la radio la plongeait dans une douce somnolence tandis qu’elle voyait défiler les devantures, les escaliers, les rares passants. En cet instant, tout lui semblait beau, des secondes suspendues hors du temps. Un rêve urbain, une ville sans limite, un voyage plein de promesse, de nostalgie et d’attente à la fois.


La perception est subjectivité.

 

 

 

 

 

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Hammer Smashing Light Bulb

Harold Edgerton  (American, 1903–1990)

Metropolitan Museum of Art

 

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