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Un semestre de cours dense et une actualité "Esteren" chargée, je n'ai pas eu le temps de poster régulièrement, pas plus que de lire & prendre des notes autrement que rarement et brièvement. Cette période s'achève et je devrais pouvoir reprendre les recherches, en particulier pour ma thèse, ainsi qu'avancer par touche plus régulières les différents chantiers.

 

Bibliographie & Articles connexes

 

Au travers de la surface (4)

 

 

 

Maintenant, que faire ? Tout s’étiolait, le chemin se défaisait et elle pourrait errer ici des milliers d’années hors du temps, jusqu’à oublier qui elle était. Non ! Il devait bien y avoir une issue, au pire, il suffisait de remonter, retrouver le tunnel ! C’était facile, il n’y avait qu’à se rappeler qu’elle voulait se battre, après plus qu’à se laisser guider par le désir d’en découdre…


Un rire nerveux, un gloussement, et elle bondit sur ses jambes. Emportée par l’élan elle trébucha et sautilla un peu plus bas, et c’était amusant. Ha ! Non, si le labyrinthe croyait qu’il était le chef, ça n’allait pas se passer comme il le pensait, elle était bien meilleure que lui ! D’ailleurs, il croyait qu’elle se contenterait de suivre les marches, et bien sagement passer les seuils, mais non, non, elle allait faire autrement, d’une manière qu’il n’aurait jamais imaginée depuis les éons qu’il existait : elle allait sauter vers un autre escalier ! Oui, oui, c’était bien ! Hum, le suivant n’était pas tout proche… Oh, il n’y aurait qu’à prendre son élan convenablement, elle en était bien capable ! Oui, oui, quelques pas en arrière, bien viser l’objectif… Et maintenant, vite, des foulées rapides, une puissante détente et voilà ! Elle planait une seconde dans le vide, presque en apesanteur, non ? Si, un peu, en fait c’était comme si la gravité était irrégulière, aléatoire. De quoi la dérouter ? Certainement pas ! Maintenant qu’elle touchait le dallage du bout des orteils pour se réceptionner artistiquement et avec style, se retournant pour apprécier le trajet parcouru, il était évident qu’une variation démente des lois de la physique absente n’allait pas la déranger, pas vrai ? Il n’y a que les gens bornés et limités qui se laissent déconcerter par l’étendu de la folie, non ?


… Non ?


Glacée, elle se tint de nouveau immobile, se rappelant qui elle était dans un sursaut de conscience rebelle à perte de son être. Un peu plus et elle aurait fini par faire corps avec l’horreur ici, celle de ne même pas exister, de n’avoir aucune échappatoire. C’était tellement tentant d’arrêter de réfléchir, de résister, de se laisser aller… Telle est la puissance des Enfers : amener à désirer l’anéantissement. La souffrance pouvait parfois être telle que tout devenait préférable à la pire angoisse d’incertitude et d’absence de contrôle. Autodestruction, cruauté, abjection… Au moins, dans le pire, il y a une existence, une forme de pouvoir, de contrôle de son environnement.

Si je peux détruire, c’est que je suis plus fort que la création, la vie, les normes. Je suis au-delà de ces limites dérisoires. J’ai le pouvoir !


L’horreur succédait à la folie qui avait pris la suite de la rage sans borne.


Tout autour devint sombre, dégoulinant comme une encre poisseuse. L’extinction méprisante d’une errance insupportable. Il n’y avait plus d’horizon infini, plus d’escaliers capricieux, aucune opposition à sa toute puissance. Rien. Quelle obscure satisfaction que l’étrange certitude d’avoir dissout et anéanti un plan d’existence. À cet instant, elle était certaine que sa volonté avait dominé le Quatrième Enfer, qu’elle l’avait broyé et qu’elle marchait avec un contentement méprisant sur les vestiges calcinés de son ossature. Quelle puissance ! Quelle jouissance que l’assurance d’un pouvoir infini et dominateur !


Ce délicat plaisir vertigineux, cet absolu nauséeux et amer au gout de sang se mêlait d’un malaise de plus en plus fort. Il faisait toujours noir, ça ne partait pas. Elle avait pu détruire ces misérables escaliers, elle les avait désintégrés, et voilà qu’elle ne savait plus que faire. Son pouvoir avait été absolu, il n’y avait plus rien. Que pouvait-elle faire ? Dans ce vide, il n’y avait plus qu’elle, et ce néant, c’était tout ce qui restait. De plus en plus oppressée, son estomac la faisait souffrir, elle aurait voulu vomir alors même qu’elle se sentait tout aussi vide qu’autour d’elle… Elle ne voyait rien, n’entendait rien, et à force de tendre les oreilles, elle se mettait à imaginer des grésillements qui l’écrasaient, ses tympans, la pression et la dépression simultanément. Mal à la tête, des vertiges, et ses entrailles qui se rebellaient comme si après avoir détruit l’extérieur, il ne restait plus que l’intérieur à anéantir.


Pourquoi ? Elle ne se reconnaissait plus, elle avait de moins en moins l’impression que ce corps était le sien, en tous cas, pas entièrement, et elle ressentait le besoin d’expulser quelque chose qui se tordait jusqu’à la rendre malade et lui faire couler des larmes malgré elle au bord de la panique. Tout son malaise était démultiplié, elle était perdue, elle allait se dissoudre ou être dévorée par un trou noir dans son ventre, un néant vorace en elle qui finirait de la réduire à moins que rien. Pour lutter contre ça, il fallait dévorer, manger, beaucoup, tout, le monde entier, l’univers, tout, encore ! Une faim infinie, toujours plus, c’était le seul moyen de se défaire un instant de ce vide intolérable !


Un hurlement strident jaillit de sa gorge, mais elle n’en reconnaissait pas le timbre. Cela aurait pu être une harpie et ses doigts des serres, avec l’envie de se lacérer la poitrine, simplement pour sentir quelque chose d’assez intense pour passer au-delà, au-travers de cette coquille d’obscurité qui l’emprisonnait.


Ce léger fil encore tout près d’elle, qui était-ce déjà ? D’ailleurs que faisait-elle là ? Combien de temps cela faisait-il ? N’avait-elle pas voulu quelque chose ? Mais ce petit rien, c’était mieux que rien du tout et elle avait une faim telle que n’importe quoi pourrait faire l’affaire. Sa gueule déformée plongea pour gober ce vermisseau. Pas facile d’avaler une bobine de fil étiré ! C’était aussi désagréable que pour un poisson qui gobait un hameçon, et elle cherchait à avancer en déglutissant et avalant, et ça la tirait, encore…


Moira avait été sur le point de se perdre totalement, quand elle avait perçu la lumière. Ce n’était qu’une minuscule lueur, mais en contraste elle paraissait aussi éblouissante qu’un millier de soleils. Cela la faisait atrocement souffrir, ses os se distordaient à l’intérieur de sa chair, elle hurlait de toutes ses gueules affamées. La harpie polycéphale qu’elle était devenue reprenait une forme humaine, celle d’une jeune femme, une petite âme toute nue et choquée, comme s’éveillant d’un cauchemar pour comprendre qu’elle était dans un autre rêve imbriqué dans le premier. Seulement cette fois-ci, sa conscience n’était pas aussi inaccessible, elle se rappelait son nom avec un frisson. Orgueilleuse, elle s’était crue capable de plonger dans les Enfers pour retrouver la trace d’Elvénémariel. Il fallait se rendre à l’évidence, c’était un environnement bien plus hostile que ce qu’elle avait pu imaginer. Plus elle avait plongé, et plus la pression s’était accrue jusqu’à la priver de toute lucidité.


Devenir un démon était si facile… Il suffisait de s’enfermer en soi, en étant convaincu d’avoir les meilleures raisons du monde… Un dogme, des passions, une obsession, l’ivresse d’un pouvoir absolu de destruction… Songer qu’elle n’existait déjà plus, qu’elle avait réellement perdu conscience, jusqu’au moment de voir cette infime étincelle. Peut-être aurait-elle été détruite et dévorée de l’intérieur jusqu’à ne plus être même capable de la percevoir ?


Mais qu’était-ce au juste ?


« Réveille-toi. »


Il y avait comme un sourire dans la voix qu’il lui semblait percevoir, mais en fait, elle n’était même pas sûre que ce soient vraiment des paroles, peut-être qu’elle les avait imaginées ? Après tout elle était vraiment dans son corps cette fois, et elle retrouvait le contact de sa tête sur ses bras un peu engourdis. Elle avait vraiment perdu conscience… Cela faisait un peu mal, elle se rendait compte qu’elle s’était cogné et cela ne l’avait pas réveillée. N’aurait-elle pas été dans le coma pendant un moment ? Quelle heure était-il ?


… Cette expérience terrifiante avait duré presque une journée !


Depuis Moira n’avait pas tenté de nouveau de savoir qui exactement était Elvénémariel. L’idée même de l’abîme dont il était issu la privait de ses moyens. Si elle était allée si loin en suivant le fil, c’était qu’il venait au moins du Cinquième Enfer, et peut-être plus bas si c’était encore possible ? Non, à la réflexion, cela lui paraissait convenir et lui ressembler, même si cette intuition était confuse et qu’elle était bien en peine d’argumenter. De trop nombreuses questions et elle avait peur, une angoisse profonde qu’elle n’osait pas vraiment s’avouer. S’interroger sur la part la plus noire en elle, celle qui aspirait à devenir cette harpie, c’était comme revenir dans l’abîme du Cinquième Enfer et elle se sentait perdre la raison, devenir complètement folle à force de terreur. Pour sa propre sécurité, il valait mieux ne pas aller dans ces régions de son esprit.


Jamais elle n’avait su ce qui l’avait sauvé… Pas plus qu’elle n’avait la moindre idée de comment Elvénémariel avait pu échapper à l’horreur absolue.


Une lumière au plus noir de la nuit…


Toute cette neige, fragilité immaculée qui s’obstinait à nimber et couvrir la crasse, la poussière, le goudron, le béton, comme s’il était possible de les absoudre, de les apaiser et de les transfigurer. Impossible et pourtant elle voyait tout ce qui l’entourait disparaître. C’était étrange. Chaque hiver… Morte saison… Après le pourrissement de l’automne et la boue venait la rupture de la glace. Tout était immobile, le grand blanc faisait disparaître ce qui paraissait évident et amenait à tout voir différemment. Les choses perdaient de leur individuation, elles se fondaient dans le grand tout unificateur du manteau qui les enveloppait. Sous la surface cependant la substance ne se modifiait guère, seulement davantage humidifiée et isolée des froids les plus intenses. Un oubli protecteur, qui isolait un temps, qui calmait l’irritation du contact avec le monde et son agitation constante. Quelques jours, quelques semaines de silence et de repos de l’âme. Quand enfin elle fondait, tout était semblable et pourtant différent, identique et nouveau à la fois. Cela s’appliquait-il aussi aux humains ?


Cette beauté éphémère, Moira la sentait crisser sous ses pas décidés.  Non seulement elle était trop fragile, mais elle n’était qu’un cache-misère : sous la surface, la même laideur persistait à guetter quand agir enfin. Un masque qui ne tenait pas, un baume vain et trompeur. Sous la glace fendue du lac se trouvaient des abominations qui pressaient de se déverser. Elles auraient dû rester où elles se trouvaient, certainement enfermées, des horreurs pareilles ne devraient jamais sortir des profondeurs où elles étaient bannies, peu importe par qui ou quand.


Face à l’horreur, la vérité était un luxe dispendieux.


Ne pas savoir, ne jamais avoir même à s’interroger, voilà ce qu’il aurait fallu. Un coup d’œil sur sa gauche, elle passait dans une petite rue, devant une boutique fermée aux boiseries extérieures peintes en rouge profond. Les articles et livres proposés derrière la grille touchaient à l’occultisme. On promettait aux acheteurs qu’ils pourraient savoir, connaître et maîtriser les mystères et les secrets du monde. Un instant prise dans le flot de ses pensées elle s’arrêta, prenant pour prétexte de lire les titres et d’évaluer leur sérieux grâce à son expertise chèrement acquise : De la mémoire des rêves, Le sens de la douleur, La divination des maîtresses du feu, Les secrets du vent dans les feuillages, Le savoir des Anciens, La gnose transcendante de la Neuvième Porte


Gnose, secret, savoir ? Mais à quoi bon ? Elle-même était intelligente et formée à ce que bien peu connaissaient, et puis quoi ? Certes, elle tirait une fierté farouche de ce sentiment d’exception, mais elle était également consciente du fait que ça ne la rendait pas heureuse. Parfois il y avait matière à se demander si l’excellence était vraiment un don.  L’horreur prenait la forme d’une révélation qui s’était imposée à elle : elle n’avait eu que le choix entre devenir la meilleure et mourir, avec une variante à baver prisonnière d’une camisole de force. La folie n’est qu’une mort de l’âme, dévastée, obstinément accrochée à un corps. Amusant comme ces deux dimensions insondables, folie et mort, ces deux conséquences évidentes à l’horreur, étaient des moyens de faire taire, un peu comme s’il s’agissait de s’assurer que les témoins ne parleraient jamais de l’insupportable vérité qui s’était déversée en eux.


Pourtant Moira n’était ni morte ni folle… S’il y avait d’insondables puissances aux mystérieuses motivations, elle avait dû échapper à leur domination. Elle savait, elle était forte et belle… Cependant, n’était-elle pas devenue membre de cette étrange société de la nuit ? Si elle avait survécu, n’était-ce pas uniquement parce qu’elle était devenu comme « eux », peu importe qui cela désignait précisément. Cette idée était aussi dérangeante que les autres questions auxquelles elle avait décidé confusément de ne pas chercher à répondre.


Aucun intérêt, elle n’irait certainement pas faire ses courses ici.


Des années à ne pas penser, à éviter ce qui faisait plonger le souvenir de ses rêves dans un abîme obscur.  Par moment il se produisait quelque chose qui refusait d’obéir, un détail, une idée qui tournait en boucle. Et si elle était « eux » ? Si elle n’était pas folle ou morte simplement parce qu’elle était en train de devenir une sorte de démon ? Elvénémariel l’aurait poussée, aidée, instruite, parce que malgré elle, elle était contaminée, initiée par l’horreur ?


Cette idée la troublait tant qu’elle s’arrêta au milieu d’une rue enneigée. Les néons d’un hôtel luisaient doucement d’une teinte vert pâle qui se reflétait doucement sur les surfaces blanchies. Des fenêtres se devinaient une dizaine de petites scènes derrières les voiles et les vitres. Un théâtre d’ombre, autant de vies simples qui n’avaient aucune idée de ce qui se passait à l’extérieur des murs qui les abritaient. Leur conscience était tournée vers l’immédiat, le disponible et le simple ; elle ignorait le lointain, le compliqué, le rapport indirect.

Dans le coin sur sa gauche, un mouvement attira son œil. L’animal trottait déjà loin, mais sa silhouette ne lui laissait guère de doute quant à sa nature.


Un loup ?

 

 

http://images.metmuseum.org/CRDImages/ph/web-large/MM48720.jpg

 

Cabbage, halved

Edward Weston  (American, Highland Park, Illinois 1886–1958 Carmel, California)

Metropolitan Museum of Art

 


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