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Au détour d'une flânerie dans la bibliothèque Denis Diderot, j'ai découvert que Jules Verne était véritablement passé à la postérité puisqu'il avait un rayon rien qu'à lui en Littérature, rayon dont la taille vaut bien celui de Céline... J'avais beaucoup lu de ses romans au collège et au lycée, mais cela faisait longtemps que ne m'étais pas repenchée sur son oeuvre. Trouvant là des études sur ses récits et un grand nombre de romans, dont plusieurs que je n'avais pas lus, j'ai décidé de me pencher sur les voyages extraordinaires avec une lecture orientée sur ce qui pouvait être utilisé en Jeu de Rôle (JdR) en particulier dans le développement de la contrée "Artland". Me plongeant dans 20 000 lieues sous les mers, je me suis rendue compte que si l'ensemble a encore du charme, beaucoup de choses sont définitivement inutilisables, mais ce qui m'a paru intéressant, c'est que le matériau que j'estime inexploitable est aussi celui qui est le plus "daté" de son époque, celui qui a pu paraître normal ou faire rêver par le passé mais qu'on ne peut présenter à un lecteur ou un spectateur ou un joueur de nos jours. Ce qu'on peut accepter d'un livre de 1870, on ne le tolèrera pas d'une production contemporaine.

Ainsi donc, voici un premier article sur ce qui me semble inutilisable et intéressant du fait même du fossé qu'il montre entre notre époque et celle de l'écriture du roman. Je regroupe ces données dans les "Caractéristiques inattendues", car c'est bien d'étonnement qu'il s'agit.

Caractéristiques inattendues

L'humour

Une première particularité du roman de Jules Verne qui frappe par rapport aux productions actuelles de fantastiques et d’aventure, tient à l’humour, souvent présent dans les dialogues entre les trois aventuriers, l’enthousiaste narrateur français, Pierre Arronax, son serviteur flamand, le très pragmatique Conseil et le harponneur québécois Ned Land qui pourrait être de la famille du Capitaine Hadock des Aventures de Tintin. S’il s’agit d’une histoire d’aventures merveilleuses et de découvertes, il n’en demeure pas moins que la légèreté domine, y compris dans certaines situations dramatiques. Les personnages sont ainsi dans une situation où ils manquent de se noyer et ne sont sauvés que de justesse par celui qu’ils ne savent pas encore être le Capitaine Nemo, et pourtant la lecture n’inquiète pas. Il n’y a jamais vraiment de doute que toute ira bien, que le trio sortira vivant de toutes ces aventures, et le second degré, voire le caractère incongru, humoristiques de remarques ne manque pas de conférer un aspect récréatif aux moments les plus dangereux.

L'absence de femmes et la hiérarchie sociale rigide

Un second élément dérangeant pour le lecteur contemporain tient aux rapports sociaux avec une stricte hiérarchie qui n’est plus concevable, en tous cas pas à ce degré. En premier lieu l’histoire ne met en scène que des personnages masculins, ce qui est de moins en moins acceptable par rapport aux représentations sociales, et encore moins dans le cadre d’une transposition dans un passé contemporain comme Artland. Il est tout simplement invraisemblable qu’il n’y aucune femme sur tout un équipage de culture artlandaise, et même d’ailleurs issu d’une autre civilisation de l’univers. L’absence de personnages féminins n’est néanmoins peut-être même pas le problème le plus important.

La césure entre les classes sociales est en effet vraiment gênante. Que penser de Conseil, le domestique tellement dévoué qu’il n’a aucune vie personnelle, aucun loisir, aucune famille, rien ? Qu’il soit flegmatique et dévoué est une chose, mais sa perfection en fait la synthèse idéale entre un robot ménager et un ordinateur, déchargeant le narrateur scientifique de toutes les corvées telles que faire lui-même ses valises ou classer ses fossiles précisément.

Le dévouement anormal des serviteurs

Dans le même ordre d’idée, l’équipage du Nautilus est d’un dévouement de machine : aucun ne semble avoir trouvé anormal de construire un vaisseau mystérieux sur une île déserte, aucun ne se plaint d’avoir quitté sa famille et ses amis à terre sans espoir de les revoir, aucun ne trouve gênant de ne vivre, chaque jour et chaque nuit, que pour le confort et les idéaux de leur Capitaine qui tient d’avantage du maître charismatique d’une secte que du simple meneur offrant à chacun une satisfaction personnelle au sein d’une nouvelle utopie sous-marine. L’équipage n’est qu’un objet nécessaire à l’accomplissement de la vision misanthrope et libertaire du Capitaine Nemo.

 De toutes évidences, les revendications sociales des travailleurs et des femmes n’ont pas encore été intégrées comme des « normes » au moment où le roman a été écrit. Au contraire, il y a très clairement « deux mondes », ce qui ne choque pas les protagonistes. Ainsi le professeur Arronax, personne de qualité, est invité à manger à la table du Capitaine Nemo tandis que le serviteur et le harponneur sont conduits à leur cabine où ils pourront manger. La séparation entre les dominants, l’élite, et les subordonnés est tellement habituelle qu’elle ne suscite de surprise que pour un lecteur d’une époque postérieure qui est aisément choqué à une telle atteinte au principe d’égalité. La différence de traitement se poursuit dans le logement, cabines d’équipage d’un côté et chambre luxueuse de l’autre…

Le luxe dans le style éclectique

Si le luxe de l’accueil du narrateur sert l’impression de merveilleux, il dessert en revanche la vraisemblance. Pourquoi un misanthrope comme le Capitaine Nemo aurait-il pensé à avoir réservé sur son Nautilus une magnifique chambre d’amis quand il répète sans cesse ne pas en avoir ? La logique utilitaire qui prévaut dans les navires, sur ou sous l’eau, est hostile à la mise en place d’un espace rigoureusement inutile le plus clair du temps.

Pour compléter sur le luxe tel qu’il est présenté, là aussi on touche à un domaine qui perd de son sens pour la sensibilité contemporaine utilitariste. Le design a durablement imprégné la vision de ce que devait être une « bonne » décoration d’intérieur. Quelqu’un qui aurait aujourd’hui les moyens matériels invraisemblables dont disposa le Capitaine Nemo pour réaliser son rêve ne me semble pas porté à accumuler les trésors éclectiques dans un ensemble où ils se juxtaposent et se dissimulent les uns les autres : coquillages extraordinaires, verreries, porcelaines, tableaux de maîtres… La démarche désormais est à mettre une œuvre en valeur ou plusieurs en dialogue, de manière à favoriser leur contemplation, et non plus un bavardage du superlatif de vitrines et murs trop pleins, « surdécorés ». Ce penchant est typique du XIXe siècle et si une certaine ampleur autant que monumentalité est nécessaire pour rendre l’ambiance, la retranscription penche tout de même vers une réinterprétation assez sobre par rapport aux canons esthétique de l’époque du « style éclectique ».

Trop de doctes leçons

L’aspect didactique qui fait du lecteur comme de plusieurs personnages des apprenants, des élèves sur les bancs de l’école, ne peut plus être utilisé. Il met le lecteur comme les autres personnages en position d’infériorité avec une forme d’arrogance du savoir absolu qui n’est plus du tout d’époque. L’enseignement sous la forme de cours magistral, dans lequel le savoir se transmet directement par le discours est désormais considéré comme une technique dont l’usage doit être limité au strict minimum. Désormais l’accent est mis sur l’appropriation du savoir cognitif, affectif et technique, par la recherche individuelle notamment. 

Par ailleurs, le savoir absolu lui-même est remis en cause. Avoir des certitudes assure d’être bientôt contredit. Les vérités universelles sont vérifiées, mises à l’épreuve, attaquées, et parfois remplacées par un paradigme plus efficace pour décrire la réalité du monde qui nous entoure. En ce sens, la récitation de connaissances est très rapidement dépassée et rend obsolète les exposés après quelques années. 

Une tendance importante chez Jules Verne semble consister à avoir à chaque fois un personnage qui sait déjà tout, qui ne découvre plus le monde, mais le revoit. Dans ce cas, il n’y a plus véritablement de mystère et l’enjeu dramatique manque singulièrement. La confiance que les protagonistes placent dans le personnage savant érode la tension et l’inquiétude. Il n’y a plus véritablement d’adversité et l’auteur en réintroduit de manière un peu artificielle, avec des savoirs qui ne peuvent se transmettre : un chien qui ne dira pas où il était, des ruines oubliée sur lesquelles la vérité ne peut être que spéculation, les défunts qui ne pourront jamais dire ce qu’ils ont appris…

La Bible comme référence

La religion ne peut plus de nos jours être associée de manière aussi naïve et affirmative à la science ou à la personne des héros. Dans le roman, le narrateur fait à plusieurs reprises référence à la Bible en la considérant comme digne de foi, comme pour l’histoire de Moïse, ou la création du monde en six jours, qui est toutefois à considérer de manière plus symbolique, en six ères. Si les références à l’Apocalypse ne sont pas rares dans la fiction, plus particulièrement le contemporain-fantastique, l’écofiction et la science-fiction, le discours va à un vernis de justifications scientifiques plus ou moins fumeuses pour les étayer. À l’exception des écrits s’adressant à un public très religieux, la Bible seule ne suffit plus pour affirmer une vérité du monde au lecteur.

L'écologie

L’écologie dans laquelle nous baignons actuellement nous imprègne tellement que la notion « d’espèce en voie de disparition » induit une forme de réflexe de retrait, elle doit être respectée et protégée. Dans l’immense majorité des fictions actuelles, le méchant est le cynique égoïste qui maltraite et massacre des animaux sans défense ou des espèces menacées. Rien de tel, au contraire, dans le roman. Les héros tuent des loutres et dugong en les qualifiant d’espèces menacées dans le biotope où se déroule la chasse. Mieux, le narrateur s’attend à leur disparition. Cela le retient-il ? Point du tout. Il n’y a aucune culpabilité à tuer ce qui peut-être les derniers individus d’une espèce ! Par ailleurs, la mer est décrite comme ayant des ressources tellement prodigues qu’elles dépasseront toujours l’avidité des humains… Il n’est pas nécessaire de souligner à quel point, 150 plus tard, cette assertion est douloureuse et combien elle est éloignée de la vérité. De nos jours, il me parait impossible d’écrire un éloge de la chasse à la baleine ou d’écrire plaisamment le massacre d’une espèce en train de disparaître, c’est à se fâcher durablement avec le public…

Engraving of Captain Nemo viewing a giant squid from a porthole of the Nautilus submarine, from 20000 Lieues Sous les Mers by Jules Verne. (1870) | Wikimédia Commons

Engraving of Captain Nemo viewing a giant squid from a porthole of the Nautilus submarine, from 20000 Lieues Sous les Mers by Jules Verne. (1870) | Wikimédia Commons

Tag(s) : #Inspirations, #Mer & Océan, #Civ - Artland, #Littérature