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Ce n’était pas le monde matériel. Et il n’y avait aucun moyen de retourner en arrière, l’escalier avait disparu derrière eux, marche après marche. Ce n’était pas non plus le monde spectral. Les lumières fantomatiques avaient disparu, de même que la substance étrange de la matière ou bien les murmures persistants des murs.

Tout autour d’eux, une horlogerie démente et immense, pleine de rouages, d’écrou, de chaînes, d’encoches, de crans dentés, de disques, de pivots, d’axes… Dans ce domaine de l’ordre, le chaos ne se manifestait que par des pièces de rechange plus ou moins entassées sur certaines plateformes, des tâches d’huile qui suintaient et gouttaient de parties de mécanismes, de sabliers à taille humaine ou géante, mesurant un temps mystérieux avec une remarquable précision.

« Où sommes-nous ? finit par demander Yainar. »

Dans l’absolu, Arsin n’en avait pas la moindre idée. Mais il se doutait bien que ce qu’on attendait de lui n’était pas un simple haussement d’épaule. Il devait y avoir une explication à tout ce qui se passait. Que savait-il ?

En entrant dans le double spectral de l’hôtel de ville, ils avaient trouvé l’escalier du concepteur, celui qui devait permettre de sortir de la bulle du refuge pour retourner dans le plan matériel. Au lieu de quoi ils étaient arrivés ailleurs. Le fait que le décor autours d’eux évoquât une horlogerie délirante n’était sans doute pas étranger à la Tour du Cadran. C’était donc qu’un demi monde s’était créé ou bien avait été conçu à l’origine pour contrôler l’ensemble du mécanisme ?

« Je pense que nous sommes à l’intérieur de la partie enchantée de la machinerie de l’horloge de l’hôtel de ville. Il s’agit apparemment d’un demi – monde, une poche entre matière physique et spirituelle qui prend son autonomie et devient un lieu coincé pour celui-ci entre le Plan Matériel et Spectral…

- Par les Neuf Enfers ! » s’écria Violette en désignant quelque chose derrière des chaînes.  

Yainar répliqua en dégainant sitôt qu’il vit de quoi il s’agissait, mais apparemment il n’y avait encore rien à craindre.

« A quoi ça rime ? grinça le guerrier qui ne savait pas quel type de danger il devait affronter

- Je ne sais pas, concéda Arsin. Cet homme…

- Il y en a d’autres, là ! Et là ! montra encore Violette

- En tous cas, ça ne date pas d’hier, trancha Arsin. Vous avez vu leurs armures ? Ce sont des antiquités, on dirait presque qu’elles ressemblent à celles de guerriers du Sagreb durant la Guerre du Chaos.

- Mais ça remonte à plus de trois siècles ! protesta Yainar. Ils devraient être en poussière, alors que là, leurs cadavres ont l’air de dater de trois jours !

- Qu’est-ce que je peux te dire ? soupira Arsin. Je n’ai pas d’explication. Tout ici relève de la folie. L’ensemble des structures enchantées de cette satanée ville est névrosé. Apparemment ça ne date pas d’hier. Pour ce qui est de l’état des cadavres, ça peut venir tout bêtement du fait que nous sommes dans un lieu qui est saturé de magie. Ça conserve. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi les ruines de temples ou de tours de sorcier traversent les siècles en se moquant de l’érosion ? Tout bêtement pour ça, les courants occultes freinent, parfois même beaucoup, les méfaits du temps.

- Je vais peut-être poser une question stupide, fit Violette, mais, est-ce que vous savez ce qui est arrivé à Aven lorsqu’elle a été prise par les armées du Sagreb ?

- Aucune idée, répondit Arsin. L’histoire locale, moi…

- Non, oui… Moi non plus, s’empressa d’ajouter Violette. Ce que je veux dire, c’est qu’une des armées les plus sauvage et brutale que la terre ait porté a dévalé sur cette ville… Elle l’a donc prise, pillée et incendiée j’imagine. Pourtant le bâtiment de l’hôtel de ville date de l’époque.

- Et ? demanda Arsin

- Et je pense… Enfin, se rattrapa Violette… Je me demande si nous ne sommes pas dans une sorte de piège, de mécanisme de défense dans lequel ces hommes sont tombés quand ils ont voulu détruire le lieu et où nous sommes tombés parce que nous n’avions pas le bon mot de passe ou je ne sais quoi…

- Mais nous avons la clef du Refuge, protesta Arsin.

- Mais nous ne sommes pas vraiment entrés par la porte, nuança Yainar.

- Qu’est-ce que c’est encore ? »

Des coups répétés en échos, comme quelqu’un frappant du métal ou une boîte. Difficile de savoir d’où cela venait, mais il leur semblait entendre des remous de chaîne provenant d’un lieu proche. Un fracas de brisures, aussitôt suivi de chutes d’une multitude de pièces détachées qui apparaissaient de nulle part pour tomber dans le vide blanc indéterminé qui servait de fond, d’horizon, de ciel et d’abysse.

Chaînes et gémissements poignants et suppliants.

« C’est pas vrai ! C’est horrible ! s’écria Violette, il y a un des enchaînés qui est encore vivant ?! Il faut le sortir de là !

- Attends, dans ce genre d’endroit, ça ne veut rien dire, la retint Arsin

- Je suis d’accord, ajouta Yainar, c’est peut-être un piège tendu par un esprit

- C’est possible, concéda Violette, mais de toutes façons nous sommes coincés ici, alors nous n’avons vraiment rien à perdre à aller voir ! »

Partir à la suite des soupirs et des plaintes réclama toute leur attention et concentration pour longer les mécanismes géants, les roues qui tournaient à l’infini, plus ou moins vite, seules ou accompagnée d’une séries de semblables plus ou moins hautes. Étrangement, il suffisait d’avancer d’une dizaine de mètres pour que vide paraisse passer du blanchâtre trouble au gris de nuage et chimie, voire virer au noir d’encre éclairé de lanternes flottantes.

Même s’il fallut se résoudre à récupérer une chaîne à dimension humaine pour assurer les passages les plus difficiles et les quelques sauts au-dessus du vide, l’avancée hors du temps se fit sans trop de mal jusqu’à ce qui apparaissait comme le but de leur escalade. Une vaste plateforme flottante se dégageait de tout le reste des mécanismes, reliée au reste uniquement par quelques chaînes et ce qui tenait d’un chemin de roues dentées comme autant de pierres plates sur lesquelles sauter pour traverser une rivière.

Il n’y avait aucun doute sur le fait qu’il s’agissait là de l’issue de leur avancée surréaliste. Ce qui se trouvait sur la place dallée était suffisamment atypique et sinistre pour être considéré comme un nœud du problème, sinon son cœur.

La plateforme était ornée de deux colonnes classiques, apparemment en marbre blanc, chargées de chaînes qui se rejoignaient avec une débauche démentielle de moyens, verrous, menottes, serrures, cadenas, simplement pour maintenir crucifié un homme. Les récits de légendes abondent de démons enfermés pour ne plus semer le chaos et la destruction, mais le supplicié bénéficiait d’une illusion majeur et magistrale si jamais il était autre chose qu’un quadragénaire inoffensif à la calvitie avancée et marqué de douleur autant que de peine suffocante.

Derrière ce spectacle choquant, un panneau de mur ornementé de sculptures et mécanismes d’horlogerie entourant une haute porte de vois à double battant, du genre qui n’aurait pas dépareillé à l’entrée d’un sanctuaire ou d’un palais impérial tellement elle était haute et ouvragée de bois massif renforcé de fer forgé cloué par endroit dans la structure, évoquant finalement la grille d’un cimetière sinistre ou d’une demeure maudite.

« Victime innocente ou apprenti sorcier douteux ? fit Yainar.

- Aucune importance, personne ne mérite de mourir comme ça ! affirma Violette

- Je ne suis pas sûr qu’il puisse réellement mourir, murmura Arsin

- Comment ça ? s’étonna Violette

- Eh bien…commença Arsin. Nous sommes dans un demi – monde d’horlogerie et mécanisme, il est analogiquement lié au temps. Il suffit de voir l’état des morts suspendus dans les chaînes, ils sont…  On pourrait presque dire qu’ils sont « frais » alors qu’ils datent certainement d’il y a presque quatre siècle, à quelques décennies près. Tout se conserve…

- Alors, tu es en train de dire que cet homme pourrait agoniser ici depuis… continua Violette en essayant de calculer précisément

- Je ne peux pas croire que quelqu’un puisse être crucifié depuis quatre cent ans, dit Yainar. Est-ce que vous vous rendez compte de ce que c’est ? Un homme dans cette situation meurt d’asphyxie et d’épuisement, il ne parvient plus à respirer. Les clous servent à faire de chaque inspiration une torture, l’instinct de survie est plus fort que la douleur…

- Ça suffit, coupa Violette. Rien à carrer depuis combien de temps le lascar est atigé. Allons directement lui demander pourquoi il est ceinturé par des chaînes. »

A chaque fois que l’agacement pointait, l’argot des voleurs revenait. Sans plus attendre, elle partit rejoindre l’inconnu, surtout sans croiser le regard de ses compagnons dont l’expression aurait pu émousser sa détermination. 

« Alors ? » exigea-t-elle du supplicié alors qu’elle arrivait à ses pieds avant les deux hommes.

Le crucifié ne réagit par immédiatement. Arraché à ses pensées morbides, il lui fallut quelques instants pour pleinement comprendre que quelqu’un attendait de lui qu’il dise qui il était et ce que signifiait tout ce qui les entourait :

« J’ai vu Carnifex. Je suis devenu Carnifex, le bourreau à la langue arrachée. Le supplicié enchaîné. Un monstre lié aux deux versants, la surface qui coule et le sépare de son reflet d’âme, d’un côté le gardien presque humain, et de l’autre, la créature hybride. Un sacrifice, un martyre, un témoin muet à la langue arrachée. L’enchaîné à la construction, l’ombre prise au piège de l’édifice, la mesure de l’ombre du concepteur infiniment liée. Des larmes figée sur sa face défigurée, emmailloté dans une camisole de force, pris dans le carcan épineux d’une plante carnivore, enchaîné et lié à un sceau de convocation. »

Dépitée, Violette soupira en serrant les dents :

« Arsin, tu entreves son boniment ?

- … Je crois, au moins dans les grandes lignes. »

Une profonde inspiration pour reprendre son calme, Violette reprit :

« Qu’est-ce que ça veut dire ?

- Le « Carnifex » qu’il évoque est un monstre. Littéralement cela signifie l’arracheur de chairs, et donc par suite un bourreau. J’ai lu une fois qu’un médecin avait reçu ce surnom dans l’ancien temps. Quelque chose me dit que ses patients n’appréciaient pas le traitement. Ce Carnifex est une horreur qui a été prise au piège et dont la souffrance ressentie dans sa prison et paradoxalement, loin des dangers qu’elle combattait auparavant, est bien plus grande. Il est pris au piège entre deux mondes, d’où son double visage, celui de son corps humain et la monstruosité des plans spirituels. Mais plus que la laideur de la haine, il est la représentation du désespoir et de l’individu qui se laisse rompre par une prétendue destinée, abandonnant toute lutte au profit de son devoir.

- Ce Carnifex existe vraiment ? s’étonna Yainar pour une fois

- Je ne comprends toujours pas, dit Violette en même temps

- … Carnifex, reprit Arsin, est une figure littéraire présente dans quelques poèmes d’auteurs du Sagreb. Je connais assez mal.

- « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé à la tour abolie » ? proposa Violette

- … Hum, non, ça c’est de la poésie d’Artland, sourit Arsin. Mais c’est vrai que l’ambiance est la même, « ma seule étoile est morte »… Il y a plus intéressant, la mesure de l’ombre. Mais notre hôte veut peut-être lui-même nous en parler ? Non ? Alors je continue. Je commence à croire que vous êtes le concepteur du Second Cadran. Mais pour vous assurer que tout fonctionnerait parfaitement et que l’hôtel de ville, bien qu’édifice public, aurait une âme, vous avez utilisé l’antique pratique de la mesure de l’ombre !

- Mais qu’est-ce que c’est ? osa demander Violette tandis que Yainar ne semblait pas plus comprendre

- Mesurer une ombre, expliqua Arsin, est un ancien rituel des artisans constructeurs et des architectes. Normalement, un esprit s’incarne dans le seuil d’une nouvelle maison. Cela vient de temps immémoriaux, quand les habitations n’avaient qu’une porte et même pas de fenêtre. On prenait une belle pierre pour tailler le seuil, et cela même si l’intérieur devait être de terre battue. Les esprits peuvent plus facilement s’infuser dans la pierre, l’eau vive et le bois. Celui du seuil est un des plus important, il est le gardien des murs, il est le protecteur désigné contre les revenants et les spectres. C’est à lui de s’assurer qu’aucun extérieur malveillant ne circulera à sa guise, c’est lui qui sacralise l’espace du foyer et trace la frontière entre le monde sauvage et le monde civilisé, entre le public et le privé.

- C’est très bien tout ça, mais où veux-tu en venir ? le pressa Violette

- Regarde-le, il sait de quoi je parle et il sait que j’ai raison, reprit Arsin d’un ton froid. S’il est enchaîné ici, c’est qu’il l’a bien voulu. Il a signé un contrat sans réfléchir à quoi il s’engageait ! Je n’en reviens pas d’une telle inconscience. Mais au moins, c’est votre ombre que vous avez mesuré et celle de personne d’autre ! …J’ose l’espérer.

- Alors, c’est lui qui a causé tous les problèmes du Refuge ? demanda Yainar qui se concentrait sur la seule information qui lui paraissait claire.

- Mesurer une ombre, expliqua Arsin, concrètement, c’est faire passer quelqu’un devant les ouvriers au moment du creusement des fondations ou bien de certaines phases particulières de la construction. Comme tout procédé occulte, s’il est pratiqué à un moment critique, son efficacité est plus grande. De toute façon, le moment importe peu. On s’intéresse à l’ombre d’un homme, ou bien de n’importe quelle personne ayant une âme « consciente », ce qui exclut en principe les animaux. On appelle ce rituel une mesure d’ombre car on mesure la hauteur de celle de l’homme que l’on sacrifie pour habiter la maison. Les artisans notent l’encoche, dans le sous sol ou dans les murs, sous le plâtre… Peu importe, car l’individu est de toute façon lié au bâtiment dorénavant. A sa mort, il deviendra l’esprit du seuil, l’âme de la demeure, du moins son gardien…

- Il n’y a rien à faire pour empêcher ça ? s’inquiéta Violette

- Tu sais, répondit Arsin, c’est une forme de magie de contrôle, donc en substance, il s’agit d’un effet qui cherche à faire croire à ton esprit qu’il est obligé de faire une chose, de s’y soumettre. Si tu parviens à rester calme et lucide, il est possible de s’échapper.

- Je ne comprends pas, fit Violette en secouant la tête. Si cet homme qui s’obstine à nous regarder muet comme une carpe après avoir lancé cette stupide énigme… Il est vivant ou mort ?  Je veux dire… Tu avais dit que c’est l’âme qui est mesurée et que l’individu est mort quand son esprit est appelé…

- C’est vrai, admit Arsin. Quelque part… Pour un gardien à la langue arrachée, j’ai trouvé que tu avais pas mal déblatéré au début, et maintenant, je te soupçonne de prendre ton plaisir à nous voir essayer de comprendre tes devinettes. »

Le crucifié qui auparavant semblait si pitoyable, parut soudain sourire d’un air dément teinté de cruauté.

« C’est ce que je pensais, murmura Arsin. Tu as créé le Refuge comme un lieu idéal. Du moins c’est ce que tu as dit à ceux qui te l’ont commandé. Ce qu’ils ne savaient pas, c’étaient les risques de corruption de l’enchantement, non seulement de part leur état d’esprit mais aussi fondamentalement par les moyens utilisés pour créer l’ensemble. Un lieu de passage, une ville, le métal omniprésent sous forme de rouages et engrenage, l’utilisation de la mesure d’ombre pour être assuré que l’ensemble serait « vivant » et donc puissant, la terreur des réfugiés, leur élitisme, les tortures et chasses aux sorcières… Ton œuvre ne pouvait que se corrompre. Je te soupçonne même de l’avoir d’une certaine façon toujours su. J’ignore quelle disposition d’esprit il faut avoir pour s’enfermer dans sa création… »

Une vision traversa leur esprit, celle du Deuxième Cadran avant que tout se mît à aller de travers, bien avant qu’ils aient voyagé dans le monde spectral.

« Tu es en train de nous expliquer que tu as constamment pu conserver un contact avec le monde extérieur ? traduit Arsin. Que le Deuxième Cadran était ton cœur, du moins celui de ce demi-monde ?

- C’est pourquoi l’heure allait de travers ? conclut Violette. C’est formidable de savoir tout ça. Mais je ne sais pas vous, plus je vois ce type, et plus j’ai envie d’inscrire son nom dans le Livre des Morts, une bonne fois pour toute. Un pervers pareil, ça me débecte.

- A mon avis, nuança Arsin, son état actuel de malveillance est surtout le fait de cette chasse aux sorcières et de toutes les tortures qui ont eu lieu au sein de l’hôtel de ville. Si une âme peut habiter les murs et influencer ce qui s’y passe, l’inverse est vrai aussi, les émotions entrant finalement en osmose. Je ne pense pas qu’un homme prêt à mesurer sa propre ombre ait pu avoir dès le début la jouissance de voir se débattre… »

Sans crier garde, Yainar tira violemment Arsin en arrière pour frapper de sa lame enchantée une chaîne munie de pinces qui auraient emprisonné le pied de l’élémentaliste. Tout à sa réflexion, il n’avait plus été autant aux aguets. Le fer brisé et éclaté net par le coup, les trois voyageurs planaires en revinrent à se rapprocher les uns des autres pour faire face à une attaque directe.

« Il faut sortir d’ici ! dit seulement Yainar

- La porte ? On ne peut pas l’ouvrir ? demanda Violette

- Tu peux toujours essayer, répondit Arsin, mais je crois qu’elle ne s’ouvrira que si nous trouvons quelque chose.

- Mais quoi ? s’agaça Violette

- Il y en a d’autres qui arrivent ! grinça Yainar. Faites ce que vous voulez, mais trouvez vite une solution ! » ajouta-t-il tandis qu’il éclatait les anneaux des chaînes animées qui venaient se saisir d’eux.

Violette allait utiliser sa magie, mais Arsin le sentant, la retint en la prenant par le bras :

« Pour l’instant ça va, il n’y en as pas encore beaucoup. Il vaut mieux garder la magie en réserve. Si rien ne va plus, je te ferais partir avec la clef de Refuge…

- Mais… ?! protesta Violette

- Non, tu m’écoutes. Je peux utiliser la magie de l’artefact pour te projeter dans le monde spectral. Tu trouveras une issue vers le monde matériel, une cave, une grotte ou une ombre, peu importe.

- C’est hors de question ! s’insurgea la jeune femme. »

Mais le Gardien gloussait.

« Regarde notre situation, insista Arsin, je n’ai aucune idée de comment ouvrir cette porte ! »

Sur quoi, Violette ramassa le premier objet métallique à sa portée et qu’elle pût porter pour le lancer contre le portail dépourvu de serrure et de poignée. Mais rien d’autre qu’un bruit sourd. Aucun mouvement indiquant que les battants pouvaient s’ouvrir.

« Tu peux encore sauver ta jeune amie, mage » souffla le crucifié, allant dans le sens de la tentation d’Arsin de se vider de toute substance simplement pour faire partir une unique personne.

Un sacrifice.

« Arsin ! Ne t’avise pas de faire quoi que ce soit ! cria Violette, bouillonnant de rage. Yainar, je t’interdis de l’aider dans son projet de m’éjecter !

- Je te l’ai déjà dit, je ne sais pas… soupira Arsin

- Violette ! protesta seulement brièvement Yainar

- Non ! C’est vous qui allez m’écouter ! Vous n’êtes que des graines de martyre, comme cet abruti complètement dégénéré, pris au piège d’un monde de sa propre création ! Vous ne comprenez donc pas ce qu’il vous arrive ? Mais regardez-vous ? Vous voyez du désespoir et de la fatalité dans une stupide devinette ! Vous êtes en train de faire la même bêtise que moi quand je me suis perdue dans le Monde Spectral ! Vous vous laissez envahir par des émotions qui ne sont pas les vôtres ! Vous êtes des guerriers ! Vous êtes courageux ! Vous avez de la ressource ! Nous n’allons pas nous laisser arrêter par un crucifié ! C’est ridicule !

- Ce que tu ne comprends pas, murmura distinctement Yainar, c’est que parfois, il faut des sacrifices…

- Non ! Je n’en reviens pas ! Satanées graines de martyre intoxiquées à l’honneur et à la galanterie ! Vous vous êtes mis d’accord pour me protéger, comme deux idiots. Mais c’est pour ça que votre esprit est en train d’être pris au piège ! Arsin ! Rappelle-toi ce que tu m’as dit ! On ne peut pas emprisonner une âme, sauf à la persuader que la prison est réelle !  C’est exactement le cas ici !

- Se sacrifier est la plus belle chose… soupira le crucifié

- Imbécile ! Crétin ! Lobotomisé ! Obsédé ! Abruti ! Singe aveugle et sourd ! Et encore, ce ne serait pas si grave si tu faisais comme tes congénères qui se ferment la bouche ! Non, mais, je n’en reviens pas ! Tu sais ce qui ne va pas avec vous ? Oui, vous tous ! Vous croyez que protéger quelqu’un, c’est noble et digne. Vous voulez mettre vos êtres chers dans des sanctuaires, dans des refuges où jamais rien ne les atteindra. Vous me faites penser à ces hommes qui rêvent d’épouser des vierges innocentes élevées dans des couvents idéaux où elles n’auront eu aucune expérience du monde, où elles n’auront lu que des œuvres littéraires nobles et des loisirs qui élèvent l’esprit. Mais ça ne rime à rien ! Déifier l’individu qu’on aime et sacraliser sa sûreté, se sacrifier pour ça… C’est non seulement inutile, mais bien pire encore !

- Violette, attention ! »

Remarquant soudain les serpents de chaînes qui l’approchaient, elle plongea et roula vers une grande barre de métal à usage technique et tenant de la massue. D’une large foulée décidée, elle retourna faire face à ses agresseurs et d’un ample coup rapide les projeta plusieurs mètres en arrière, au point que les chaînes tombèrent dans le vide. Conservant son arme par destination, elle ne se laissa pas démonter :

« Tu crois peut-être que tu vas m’arrêter comme ça ? C’est minable ! Ton problème, c’est que soit tu surestimes, soit tu sous-estimes ! Se sacrifier, c’est partir du principe que c’est foutu. Mais c’est bien plus grave encore que de croire que le futur est déterminé aussi sûrement que la mécanique d’une saleté d’horloge. Oui. Vous dites que vous voulez protéger, veiller sur les autres, continua-t-elle en ne s’adressant qu’aux crucifiés et à ses collèges de l’ancien temps, comme s’ils étaient encore là… Mais vous savez, vos réfugiés, à force d’être couvés, surprotégés, ils finissent par devenir comme ceux de *votre* Refuge, des âmes mortes, sans identité. Le sacrifice, c’est non seulement la croyance en la fatalité, et je la déteste, mais c’est un poison pour l’âme de ceux que tu as sauvé ! Tu les transformes en victime ! En innocents agneaux qui attendent l’abattoir ou le héros ! »

Tandis que Violette dissertait en troisième ligne, Arsin et Yainar se battait. De temps à autre ils se regardaient, mais aucun des deux n’avait de plan. Tout juste si l’élémentaliste conservait dans un coin de sa tête son plan d’évacuation pour la jeune femme qui protestait contre l’évidence : ils se battaient contre des choses qui ne connaissaient aucune fatigue.

Un coup d’œil au crucifié toutefois le fit douter. Peut-être que son raisonnement s’approchait de la clef de cette porte sans serrure ?

« Au final, continuait Violette sur sa lancée quoique un peu moins enflammée… Vous qui mourrez d’envie de protéger autrui, votre problème, c’est que vous voulez des personnes proches de vous, mais vous mettez un gouffre entre elles et vous. Vous n’avez pas confiance. »

Le bruit d’une rupture, d’un claquage métallique ou vitreux. Une large fêlure venait de traverser la grande porte.

« Violette ! s’écria Arsin. Je n’en reviens pas, tu as trouvé ! Le mot de passe, ça devait être la confiance !

- D’accord, ça commence à se scinder et à casser dans tous les sens, admit l’interpellée… Mais ça tient encore bien, ajouta-t-elle, geste à l’appui.

- C’est qu’il y a peut être encore une nuance… expliqua Arsin un peu dépité

- Une nuance sur la confiance ? demanda Yainar

- Oui, expliqua Violette. Vouloir mettre quelqu’un dans un refuge, c’est,  ne pas se croire capable de protéger la personne sans y perdre la vie et donc ne pas avoir confiance en soi. »

Nouveau jeu de fêlure et premiers éclats de métal se libérant.

« … Mais il y a aussi une autre forme de confiance que vous n’avez pas, continua Violette en accusant le crucifié qui se tordait le cou pour la regarder. Vous n’avez pas réellement d’affection ni de proximité avec vos protégés ! Vous êtes incapables d’avoir confiance en eux, en leurs ressources, en leur courage ! Vous partez du principe que le Mal sera le plus fort, que vous pouvez au mieux gagner un peu de temps en aidant vos soi-disant amis à fuir et les faire vivre éternellement suspendus dans un refuge qui ne devrait être qu’une étape. »

Confiance.

Confiance en soi, en ses capacités.

Confiance dans le monde, dans son absence d’inéluctabilité fatale.

Confiance en autrui, en ses propres ressources, différentes, mais réelles et ne demandant qu’à pouvoir se développer une fois la terreur surmontée.

Comprendre le sens premier du Refuge et son vice de conception fondamental fit éclater en milliers d’éclats le demi- monde. Sans plus attendre, Violette et Arsin partirent vers la salle des machines dans la tour de l’hôtel de ville.

Mais Yainar fut retenu un instant.

Le crucifié voyait ses chaînes se défaire, jusqu’à tomber pratiquement brisé au sol dans un lieu qui s’effondrait. Il croisa le regard du guerrier. Son expression était éloquente autant que limpide. Yainar l’acheva avant de quitter ce lieu.

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