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Les cris avaient changé. De toutes parts au début, les voix diverses avaient fui vers l’extérieur de la ville qui prenait de plus en plus l’aspect de son double spectral décharné et dévasté. L’orage grondait de plus en plus fort et près au point que la scène n’était pas sans rappeler quelque épisode apocalyptique.

Un instant tout les Vivants se figèrent.

Il y avait comme un tambour, ou un battement de cœur à l’agonie, irrégulier et insistant. Un son sourd qui résonnait dans les murs transfigurés, pratiquement des ruines fumantes et spectrales pour beaucoup. Ce n’était pas seulement un son, mais aussi une vibration qui entrait en résonance avec la chair même comme autant de coups.

Peut-être était-ce son imagination, mais Méluard se demandait presque si cette musique funeste et ces échos de chants sinistres n’étaient pas des bribes des célèbres hymnes de l’Ancien- Empire – dont – on – ne – prononce – plus – le – nom, tombé en ruine après avoir ravagé et tenté de conquérir des territoires immenses voilà moins d’une poignée de siècles. Les légendes étaient encore aujourd’hui effrayantes, pleines de démons et de spectres. Il était question dans certains récits de musiciens qui accompagnaient les armées en campagne. Ils jouaient sous les murs des cités qu’ils s’apprêtaient à dévaster.

Était-ce réellement leur musique ? La cité était-elle en train d’être coupée du monde matériel après l’irruption de ces ombres depuis la Tour du Deuxième Cadran ?

D’autres étaient encore plus paniqués que lui. Apparemment les mercenaires barbares recrutés pour le coup d’état à Aven considéraient qu’ils n’avaient pas signé pour « ça »

Une bonne moitié de la quinzaine d’hommes qu’il discernait, pourtant bien armés et bien équipés, arguait confusément d’une rupture de contrat ou de mensonge sur les conditions de travail. Ceux qui ne protestaient pas trop se voyaient apparemment proposer une paie augmentée.

L’affaire semblait entendue.

Méluard se dissimula derrière des arches et colonnes fantômes effondrées dans un bureau au mur à présent éventré. Il n’appréciait pas trop de se coller à ces constructions spectrales bleuâtres, mais au moins aucun de ceux qui déguerpissaient vers la sortie ne le remarqua.

Des guerriers qui se tenaient encore il y a peu au milieu du couloir, il n’en restait plus que deux. Ils voulaient aider un camarade blessé et hésitaient à se venger de quelqu’un barricadé dans la pièce à côté à ce qu’il semblait. Qui que soit l’assiégé, il se défendait contre les mercenaires barbares et en avait mis deux hors de combat, c’était donc un allié. Et il avait besoin d’aide.

Ces hommes ne seraient soutenus ni par ceux qui venaient de fuir, ni par ceux qui étaient dans les étages pour continuer leur mission à prime augmentée. Un contre deux, c’était jouable. Surtout si l’assiégé se rendait compte de la situation et sortait à son tour. Même sans ça, les deux guerriers semblaient davantage avoir peur que de vouloir se battre.

La preuve ? Lorsqu’ils virent Méluard avancer à découvert et sans aucun effort pour se dissimuler, l’un d’eux alla en arrière avec le blessé qu’il bandait tandis que l’autre dégainait son épée avec hésitation, tout en jetant des coups d’œil anxieux à la porte de l’assiégé.

Combattre et tuer des guerriers démoralisés au risque d’être lui-même inutilement blessé, n’était pas dans les intentions de Méluard. En revanche… Quelques informations ne pourraient pas être de trop, si tant est qu’il fût possible de tirer quelque chose de ces barbares.

Pour signe de sa relative bonne volonté, l’Inquisiteur continua d’avancer avec Bénédiction en garde, mais simplement par prudence et cela se voyait.

Un instant le guerrier qui lui faisait face, lui aussi en position de se défendre, sembla se demander s’il n’allait pas régler le problème par la force brute. Mais un spectre traversa un pan de couloir à ce moment-là, sans crier gare.

Le duel se trouva résumé à ce que Méluard demeurât maître de lui et que le mercenaire sursauta et recula. Il n’arriverait plus rien entre eux, le rapport de force était établi.

« Vous êtes les mercenaires qui ont été engagés pour faire chuter le gouvernement d’Aven ?

- … Oui. Et vous êtes ?

- Méluard du Rangar, Inquisiteur.

- Un … Inquisiteur ? Alors vous savez quoi faire avec ces ombres ?

- Combien êtes – vous ?

- Ce n’est plus le problème, il y a les spectres maintenant !

- Les hommes qui sont montés, aux ordres de qui sont-ils ?

- Phenal. Un mage. Pas commode. Vous allez avoir du mal avec lui. Une huitaine de guerriers, des vétérans, le suit. Ils ont tous des armes et des amulettes pour se battre et se protéger contre les créatures surnaturelles. Seul, vous n’avez aucune chance.

- Votre camarade, vous avez de quoi le soigner ?

- Brûlure magique, mais elle est bizarre.

- Sûrement un effet proche d’une décharge de magie sauvage…  C’est à cause des courants occultes, ils sont très nombreux et puissants dans le monde spectral. Laissez-moi le voir.

- … Alors ?

- Je crois que ça ira. Évitez quand même si possible les potions de soin alchimique, elles ont parfois des effets toxiques indésirables quand elles entrent en interférence avec les résidus de sorts. De toute façon, les blessures de sources magiques ne sont pas comme les coups d’épée : elles ne s’aggravent pas en bougeant, ne s’infectent pas non plus normalement. Emmenez-le loin d’ici dans un endroit tranquille, il se rétablira de lui-même. »

Au final, ceux qui avaient été ses ennemis quelques minutes auparavant partaient à présent presque en le bénissant, tout au moins en le remerciant. C’était exactement ce genre de situations qui lui avait toujours fait détester les guerres : combattre un inconnu pour des raisons floues, de principe, et au final, en arriver à massacrer et détester des gens qui auraient certainement été indifférents en temps normal, voire pire, des amis.

La relation avec les guerriers mercenaires aurait sans doute été compliquée si l’assiégé s’était manifesté durant leur face à face. Les barbares se seraient rappelés qu’ils avaient juré de venger leur ami mort et celui grièvement blessé et l’altercation aurait été inévitable, sans doute tout autant qu’un combat. Et cela simplement parce qu’ils auraient risqué de perdre la face.

Étrange comme tout se joue parfois à peu de choses.

C’était sans doute une pensée vaguement similaire qui traversait l’esprit de l’assiégé qui déblayait le chemin qu’il avait consciencieusement bouché  pour se glisser dans l’entrebâillement de la porte.

Sitôt que le jeune Lucas quitta le bureau qu’il avait occupé, celui-ci se laissa gagner par la contagion spectrale et changea d’aspect.

Tag(s) : #Refuge