Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le dégoût et l’horreur leur ôtaient les mots de la bouche alors qu’ils arrivaient enfin à l’hôtel de ville. Une foule, un vortex de spectres avides et vindicatifs ! Ils se pressaient, se bousculaient de loin, perdaient substance propre, devenaient une masse informe au point que Violette se demanda s’ils n’allaient pas se mélanger, fusionner, perdre définitivement toute individualité. Le magma spectral dégageait une lueur verdâtre malsaine tandis qu’il s’écrasait en une bouillie pour passer à travers la fêlure du deuxième cadran !

« Arsin, jure-moi que ce n’est pas normal ! Dis-moi que ce n’est pas notre faute ! Et surtout, promets-moi que tu sais ce qu’il faut faire contre *ça* ! »

L’interpellé parvint à s’arracher de sa contemplation morbide pour regarder Violette. La tension dans sa voix était encore éloignée de la panique mais elle appelait impérieusement une solution. A la voir, elle était sûre qu’il devait savoir quelque chose qui les sortirait sans mal de ce mauvais pas. Elle ne doutait pas un seul instant qu’il connaissait la réponse. Lui-même n’était pas du tout aussi convaincu d’avoir le moyen de faire cesser cette folie. Le choc de la prise de conscience de la quantité bien trop grande de spectres dans ces ruines mémorielles lui avait un moment fait perdre le fil de ses pensées.

Comment était-il seulement possible que tant d’êtres aient pu demeurer coincés entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts ? Ce n’était pas normal ! Ce n’était pas le coup d’état à Aven qui en était responsable, ça n’avait sans doute même rien avoir, tout au plus un concours de circonstances qui aggravait le problème, mais il devait être déjà ancien.

« Ces… spectres, commença-t-il, sont des résidus d’êtres humains, probablement d’anciens habitants d’Aven… Mais ils sont trop nombreux…

- Trop nombreux par rapport à quoi ? demanda Yainar glacial, totalement détaché de ses émotions, dans ce genre d’état dans lequel tuer se faisait sans le moindre état d’âme.

- Les fantômes, comprenez par là, les morts qui ne veulent pas quitter totalement le monde matériel où ils ont vécu mais qui ne peuvent s’attacher à leur corps pour différentes raisons… Ces êtres qui ne sont plus que résidus spirituels plus ou moins conscients errent dans le monde spectral. Au bout d’un moment, ils deviennent soit des créatures des ombres, telles ces choses que vous voyez, ou bien ils trouvent le chemin des royaumes des morts, ou bien ils trouvent moyen de s’attacher à un objet et le hantent…. Ce qui n’est pas normal, c’est la concentration d’autant d’entre eux. Ils auraient dû suivre leur destin, leur voie, ou je ne sais quoi.

- Est-ce que ça peut être dû au fait qu’ils sont tous morts en même temps ? l’interrogea Violette avec le même ton qu’elle aurait pu avoir en cours

- En principe, les êtres morts n’ont pas de raison de rester ainsi groupés. Franchement, ça vous tenterait de passer quelques siècles dans des ruines fluorescentes avec des résidus d’âmes avides ? Ce n’est pas directement lié à leur mort. Heureusement d’ailleurs, sans quoi il faudrait former des bataillons d’exorcistes pour nettoyer toutes les zones de guerre !

- Les Inquisiteurs sont bons en exorcisme, non ? remarqua Violette

- Oui, c’est un peu une des bases de leur travail, acquiesça Arsin. Bon sang ! J’ai écrit à Méluard… Mais je ne sais pas s’il a reçu ma lettre, ni s’il pensera que la situation est assez grave pour venir… Et même alors, il ira d’abord à Sainte Myriam !

- Est-ce qu’il pourrait « nettoyer » ça ? reprit Yainar

- Je ne l’ai pas vu en action, avoua Arsin. Enfin, pas exactement. Je sais qu’il a pratiqué un rituel pour purifier les lieux des meurtres dont j’avais été accusé. Apparemment il est considéré comme tout à fait compétent par ses collègues. Il semblait dire que ce n’était pas aussi compliqué que ça en a l’air. Les spectres sont des êtres spirituels, ils ont en commun avec les démons de s’attaquer en priorité absolue à des personnes qui ont un état d’esprit qui leur tape sur le système, typiquement quelque chose qui leur rappelle ce qu’ils détestent en eux et qui les a damné. Apparemment notre dégoût et nos interrogations ne font pas parti de ce que ceux-là haïssent et c’est pourquoi ils nous fichent une paix royale.

- Moi qui croyait que c’était parce qu’on était trop loin pour qu’ils nous remarquent ! s’étonna Violette

- … Eh non ! sourit malgré tout Arsin. Disons que nous sommes à une distance où les spectres ne se considèrent pas comme agressés par notre présence. Par contre, si nous émanions la vibration qui les intéresse, ils nous chargeraient, tu peux me croire.

- Ta barrière de lumière tiendrait le coup ? s’enquit Yainar

- En principe oui. En pratique, je ne tiens pas à le vérifier.

- Qu’est-ce qu’on fait alors ? demanda Violette. On attend qu’ils soient tous sortis par le trou ?

- Si nous n’avons rien pour les affronter, ce n’est pas la peine d’aller nous faire tailler en pièce, remarqua Yainar. »

Bien sûr. Foncer ne rimerait à rien. Il fallait trouver comment agir. Il savait qu’il avait la solution à portée de main. Il sentait qu’il la frôlait sans cesse. Qu’est-ce que c’était ? Il fallait trouver au plus vite. Si ces spectres dévalaient dans le monde matériel en plein centre d’Aven, alors on pouvait s’attendre au pire. Mais penser au pire le déconcentrait et l’éloignait des réponses qu’il cherchait. Alors il ne restait plus qu’à vider son esprit des images de terreur et faire le point calmement.

Quelles pensées avaient été les plus proches de la solution ? Il avait senti qu’il était proche… La cause de tant de résidus d’âmes. Des bouts d’esprits vindicatifs. Avides. Comme ceux du cauchemar de Violette. Une telle malveillance torturée aurait dû trouver son chemin vers Morne Val !

Morne Val, région incertaine et peut-être légende des plans. Pays au bout d’une marche pleine d’amertume, au-delà d’une vallée de larmes. Des épines, des rocs acérés, l’air de plomb qui transformait chaque pas en torture. Pourtant les esprits désincarnés les plus mauvais s’y sentaient attirés. Tous ceux qui n’étaient qu’exilés par un exorcisme imparfait trouvaient leur route vers un lieu qui n’est guidé par nul sentier ni direction.

Pourquoi n’y étaient-ils pas ?

… Cette barrière d’ombre autours de la ville ? Ce pourquoi ils avaient dû traverser un vortex pour y entrer ? La clef du refuge… Le secret de ce refuge serait alors cette prison des âmes ? Étaient-ils à présent prisonniers ? Avait-il commis une erreur épouvantable en les amenant ici ? Violette le regardait encore. Elle brûlait de lui poser des questions mais se retenait pour le laisser réfléchir à sa guise, du moins, dans les moins mauvaises conditions possibles.

Ne pas se laisser distraire par l’inquiétude, surtout pas. Il n’échouerait pas. Cela faisait en réalité peu de temps qu’ils étaient là. Il connaissait de nombreuses techniques. Il ne s’abandonnerait pas à la moiteur de la langueur morbide et étouffante qui régnait ici !

Ces émotions qui avaient été ressenties étaient si constantes, si intenses, qu’elles en avaient finalement « irradié » tout l’air, du moins ce qui en faisait office. Pourquoi ces sentiments ? Quels étaient-ils ?

Arsin ferma les yeux. L’exercice n’était pas difficile, juste déplaisant. Il fallait ouvrir ses perceptions pour accueillir la sensation tactile de « l’ambiance ». A partir de la manière dont son corps s’accordait intérieurement sur cette rythmique émotionnelle et spirituelle, il pouvait avec le détachement de son être rationnel, parvenir à interpréter à rebours l’état d’esprit et le genre de pensées qui allaient avec. C’était un raisonnement à l’envers. Plutôt que de dire qu’une omelette se compose d’œufs battus, crème, sel, persil, il en était à goûter le plat pour  déterminer ses ingrédients.

La respiration devenait lente, poussive, comme si une sueur de plomb l’avait intégralement couvert, rendant chaque mouvement infiniment épuisant. Ses veines lui paraissaient ouvertes, il sentait le sang qui le quittait aux poignets d’abord, puis distinctement aux chevilles et dans la nuque à la base du crâne. Une infinie lassitude, tristesse, résignation. Son cœur était oppressé comme manquant d’air, ou craignant d’être assassiné, mais sans être capable de reprendre courage et colère. Lâcheté ? Tout plutôt que de … Ce lieu, il le ressentait malsain. Il savait que les esprits malades aussi. Pourtant ils avaient préféré rester hanter ces ruines virtuelles !

Quelle folie !

A présent il voyait leur mémoire. Au travers des sensations fantômes il avait retrouvé les images entêtantes et obsédantes qui les avaient damnés ! Devenir volontairement prisonniers ? Il ne parvenait pas à traduire en pensées claires l’avalanche brutale de sensations et émotions obscures qui dévalaient sur lui.

« Arsin ! »

Quand il rouvrit les yeux, il se rendit compte qu’il avait perdu l’équilibre et que Violette l’avait rattrapé et aidé à s’asseoir. Il y avait un peu d’inquiétude chez elle, mais apparemment elle et Yainar tenaient bon. Des esprits imperméabilisés ? Tellement focalisés sur leur objectif qu’ils pouvaient mettre de solides barrières spirituelles entre eux et l’environnement émotionnel ? S’il n’avait pas cherché le fond du problème, il n’aurait sans doute pas été affecté non plus.

« Tous ces reliquats d’esprits sont des réfugiés d’Aven. Une partie de la population. Ils étaient des privilégiés. Les places étaient limitées dans le refuge. Ils craignaient les dévastations des armées du Sagreb lors des Guerres du Chaos. Leur mémoire n’est pas claire et ne m’a pas permis d’en savoir plus sur le cadre historique précis. Ils étaient rongés par la peur et la mauvaise conscience d’être à l’abri tandis que d’autres étaient peut-être horriblement torturés. Leur imagination a créé des images effroyables qui les ont, je crois, encore plus sûrement rongé qu’aucun chien de guerre sanguinaire n’aurait pu le faire. Le refuge du Double Cadran devait être le salut pour ces gens, mais en y restant plus que de raison, en se laissant obséder par leur terreur de l’extérieur, ils ont fini par perdre progressivement leur substance. Ils sont « morts » insensiblement, lentement, en se dissolvant.

- C’est … horrible ! murmura Violette, toujours à soutenir Arsin qui n’en avait plus objectivement besoin

- Mais le pire, c’est que cette issue était absurde. Ils auraient pu sortir. Il aurait suffit qu’ils le veuillent. Depuis tout ce temps, il suffisait qu’ils empruntent l’escalier qui donne sur la grotte sous l’hôtel de ville !

- Comment est-il possible d’en arriver là ? s’exclama Violette

- C’est difficile à dire… D’après ce que j’ai vu, le concepteur du Refuge avait insisté sur le fait qu’il fallait maîtriser ses émotions, y aller calmement. Les premières images du refuge n’avaient rien en commun avec ce que nous voyons maintenant. Le lieu était accueillant, plein de lumières de toutes les couleurs, des esprits de passage, des reflets agréables de notre monde… Mais quand ils sont venus en nombre avec leur haine, terreur de l’étranger, de l’extérieur, de l’avenir… Pire, beaucoup se projetaient uniquement dans leur passé, leurs souvenirs, dans un rejet total du temps qui passe et du changement. Toutes ces émotions… C’était comme un étang plein de vie qu’on aurait coupé de sa source et de tout contact avec l’extérieur. Sans air, avec des pensées angoissées et tourmentées qui se sont mutuellement empoisonnées…

- Que veulent ces monstres ? demanda Yainar

- J’ai l’impression qu’ils sont partagés entre dégoût de leur lâcheté, de leur bassesse d’avoir délibérément abandonné beaucoup de gens derrière eux ; avidité de sortir ; désir de vengeance à l’égard des êtres de l’extérieur…

- Dis, l’interrompit Violette, tu as parlé d’un escalier comme de la sortie normale du refuge, c’est toujours valable ou est-ce que ces larves spectrales l’ont pourri avec leurs pensées névrotiques ?

- … L’escalier… réfléchit Arsin… Il est en état d’être utilisé, oui. Il n’est pas loin. C’est un des morceaux les plus stables du refuge, il a été bien conçu par le créateur du lieu. De même que la barrière d’ombre qui était originellement un cocon pour se protéger des dangers du monde spectral… Mais l’escalier est toujours environné de lumière agréable dans leurs pensées émotions. Enfin, je dis agréable, c’est pour moi, parce que cette bienveillante tiédeur les terrifie de manière absurde, surtout si on pense que ce serait pour eux un moyen de se libérer au moins partiellement, de retrouver une part de conscience et de possibilité de choisir leur chemin vers les Mondes des Morts ou bien vers le Léthé, le fleuve de l’oubli dans lequel se baignent les âmes décidées de se laver de la mémoire de leur vécu pour renaître à une vie qu’elles espèrent meilleure ou différente… »

Tag(s) : #Refuge