Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’air avait été comme agité en tout sens depuis son arrivé. Le résultat n’aurait pas été plus radical si on avait secoué un nid de guêpes ! Sa seule présence bourdonnait et emplissait d’autant plus la pièce que Madame de la Tour était réellement épuisée, ne tenant plus éveillée que par sa seule volonté et plusieurs tasses de café. Malgré cela, il était difficile de suivre le Professeur Segette, dynamique enseignant de la faculté de droit. Sitôt qu’il avait été appelé auprès de la future doyenne, car ce titre, personne n’en doutait, lui reviendrait, il avait été ravi et bouillonnant de ce qu’il avait appris en peu de temps.

Mais cela ne suffisait pas ! Il fallait connaître le fin mot de l’histoire ! Faire toute la lumière sur les turpitudes de Phenal, pour peu que ce soit bien son véritable nom. Afin de vérifier son hypothèse, ils s’étaient rendus dans la partie des archives judiciaires de la bibliothèque. Le problème était de savoir comment retrouver l’affaire qu’ils soupçonnaient. Ils ne disposaient ni du présumé véritable nom, ni de la date du procès supposé.

Au hasard, en partant du principe que beaucoup de changements avaient eu lieu dans les mois et toutes premières années suivant la fin de la Grande Peste, Segette s’était lancé dans les cartons contenant des documents sur l’activité des hautes cours de justice du sud. Par chance, dans le cas d’affaires aussi importantes que celles qu’ils imaginaient, le jugement avait lieu dans des tribunaux régionaux dont les décisions étaient rendues publiques, imprimées et distribuées sous forme de bulletin juridique. L’intérêt était double : avertir les autorités des territoires sous juridiction de Passifloriane des actes les plus sérieux et donc constituer un embryon de suivi des accusés ; et pour ce qui concernait une université, servir de vivier d’exemples tirés de la vraie vie afin que les étudiants puissent apprendre de la jurisprudence la manière de traiter les cas particuliers qui ne manquaient jamais de se présenter.

En plus de la région et de la période supposée, ils cherchaient des procès pour trahison ou tout autre crime pouvant être qualifié de gravement déshonorant.

Le droit des pays de Passifloriane considère l’honneur comme un droit en même temps qu’un assortiment de devoirs. Tout le monde ne peut pas se présenter en justice et prétendre au titre de « citoyen honorable ». Non seulement il faut être indemne de tout crime ou délit, mais il faut aussi être respectés de ses pairs et voisins ! Des mœurs dissolues ne conduisent à aucune peine juridique, mais la réprobation sociale envers les débauchés ou les adultères leur interdit pour un bon moment le droit au statut particulier « d’honorable ».

Concrètement, être simplement dans son droit plutôt qu’honorable ne pose pas de problèmes dans la grande majorité des cas. Seules quelques situations particulières, comme de se porter garant au niveau juridique, en tiennent compte. Au final, seule la noblesse avait tendance à mettre justement un point d’honneur à ne jamais déchoir de ce statut qui au sens de beaucoup est un moyen de légitimation des quelques privilèges liés à la naissance.

Les difficultés de protéger cette respectabilité sont grandes, car il suffit qu’une seule personne d’une famille soit condamnée pour un acte infâmant et c’est toute la lignée liée qui est déshonorée, moralement et juridiquement, même si par ailleurs reconnus comme innocents et irresponsables. C’est justement là que peuvent avoir lieu des demandes faites auprès de la justice pour retrouver son honneur. Le fils demeuré pur d’un clan corrompu jusqu’à la moelle se rend au tribunal, expose la situation, le tort que lui a causé le ou les crimes commis dans sa famille, son déshonneur insupportable… Comme le nom de sa lignée est irrémédiablement entaché, il peut réclamer une adoption juridique. Cet acte se distingue d’une adoption normale en ce que l’individu peut parfaitement être majeur, ses véritables parents encore en vie… En outre, ce n’est pas un particulier qui adopte le demandeur, mais une institution, une personne morale… 

Suite à cette procédure, un nouveau nom est donné afin que celui qui a été ignominieusement déshonoré puisse se désolidariser des coupables et fonder une famille honorable, totalement libérée des actes du passé. Ainsi, Phèdre Phenal avait-il dû faire appel à une telle procédure pour se dégager de quelque tare familiale. Malheureusement, si les crimes de sa lignée étaient des meurtres ou des complots, il en avait gardé le penchant !

« Je l’ai ! » explosa Segette, réveillant presque Allicinde qui tenait de plus en plus mal son manque de sommeil, au point que ses yeux fussent douloureux et se fermassent même contre sa volonté.

« Eh bien ? demanda-t-elle presque en bâillant

- Nous avions raison ! J’en étais sûr ! De toute façon, ça ne pouvait pas être autre chose !

- Quel crime ?

- Ah oui… Ils ne sont pas très clairs dans le jugement d’adoption juridique… Son véritable nom est Marquis Phèdre de Valbuffon. Apparemment le domaine est dans une zone frontalière avec Silvenige.

- Trahison ?

- Sans doute. Quant à en déduire la nature précise… Voyons… Qu’est-ce qu’ils disent là ? Hum… Pas palpitant… Et là ? … On dirait qu’il s’agissait d’un problème de double vassalité. Le chef de famille avait prêté un serment à deux seigneurs, l’un sur un domaine de Passifloriane, et l’autre en Silvenige… Rau…chen…den…stein ! Bon sang qu’ils ont une langue barbare ! Je m’étonne à chaque fois qu’ils puissent prononcer ça d’une traite !

- La même grande Maison que Maître Lucinde ?

- Ça m’en a tout l’air. En tant que tel, ce genre de coïncidences ne me plaît jamais ! Je peux facilement imaginer que dans sa traîtresse de famille… Ah, eh bien, c’est là. Procès Valbuffon. Il est dit que parmi les accusés, le père s’est suicidé. Le beau fils, donc le beau – frère de Phenal, d’ailleurs je crois que nous devrions continuer à l’appeler ainsi puisque c’est son nom depuis plus de quinze ans… Bref, la sœur avait épousé un type de Silvenige, de la famille des cailloux qui fument. Ce n’était pas Lucinde, mais ça n’empêche pas que notre bon Phenal a pu garder des contacts dans le pays et c’est sûrement comme ça qu’il a pu mettre relativement aisément son plan au point avec leur soutient.

- Il va falloir envoyer au plus tôt un nouveau courrier.

- … Une autre chose un peu étrange vu toutes ces morts qui traînent autours de l’histoire d’Aven : Phenal avait un cousin, Brutus Carme Valbuffon, de la lignée cadette de la famille. Il était un peu plus âgé que Phenal et il est dit plus ou moins qu’il était à Aven pour la chasse aux sorcières. A l’époque il semble avoir été décrit comme une sorte de brute, pour le coup il porte bien son prénom… Je crois qu’on l’a, notre lien entre Silvenige et Aven. »

Tag(s) : #Refuge