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Le matin approchait, pas seulement dans la disparition des étoiles baignées dans l’or pâle et transparent de l’aube, le dernier regard de l’étoile du berger, mais aussi dans la douceur de l’air qui chantait de dizaines d’oiseaux pas plus grands que le poing. Comme tout devenait étrange, un début de journée qui aurait pu être anodin… Lucas venait de partir à cheval pour Aven. Apparemment il n’était pas trop inquiet, il semblait croire que tout se règlerait pour le mieux sitôt que les instances officielles s’en mêleraient.

Eux-mêmes n’allaient plus tarder à partir, Madame de la Tour Blanche leur avait fourni les indications du lieu probable d’apparition d’Élisabeth, une grotte en forêt près d’un étang. Il faudrait sans doute chercher un peu, aucune carte précise n’étant disponible. Après, il serait temps de vérifier si sa théorie était bel et bien fondée, cette possibilité de rejoindre d’un trait la tour du Deuxième Cadran…

Arsin avait préparé les chevaux seul après avoir étudié les cartes de la région. Outre celles-ci, il portait une belle longue dague, même s’il était plus redoutable en termes de combat magique. L’inconvénient de cette manière d’agir était le temps de concentration, il fallait y consacrer quelques précieuses secondes, ce qui en situation périlleuse était plus que suffisant pour tuer trois fois un homme à l’épée.

Le départ était proche, Violette ne tarderait plus longtemps. Il savait qu’elle n’avait aucune envie de s’aventurer une nouvelle fois dans le monde spectral, pourtant elle prenait sur elle de retenter cette expérience. Il avait le vague sentiment que c’était une marque de confiance plus que de témérité. Une pensée agréable en fait.

Des pas légers. Quelqu’un approchait doucement. Arsin ne releva pourtant pas immédiatement, plongé qu’il était dans ses rêveries. Violette ? Non, elle se serait assurément annoncée… Une deuxième personne ! Cette fois il était brutalement ramené dans le présent immédiat, sur ses gardes.

De là où il était, Yainar observait attentivement. L’art de demeurer presque invisible et de guetter, il avait mis plusieurs années à l’apprendre, à présent il y parvenait presque sans effort. Cette nuit, il avait hésité à se manifester quand Violette et son compagnon étaient retournés à l’université. La perspective de devoir s’expliquer avec un inquisiteur l’avait retenu et maintenant il attendait le moment de pouvoir s’entretenir avec elle pour la ramener à Passifloriane avant que les choses ne finissent de dégénérer.

Mais un homme apparut avec un air relativement anodin et curieux. Un des deux plus jeunes de la délégation de Rangar. Ils avaient des raisons d’être curieux, comme tout le monde ici au vu des événements. Pourtant, malgré son sourire, son allure n’était pas avenante :

« Eh bien ! Vous partez ? demanda Carol à Arsin

- Oui, pour la journée sans doute. J’ai à faire.

- Deux chevaux ? Vous êtes accompagné ?

- Oui. Mademoiselle Rouge Gorge viendra avec moi. Elle prépare le panier repas et nous nous mettrons en route sitôt qu’elle arrivera. Vous vouliez me parler de quelque chose en particulier ?

- Oh, pas vraiment, c’est juste qu’avec toute cette agitation… Une promenade galante en forêt est assurément la meilleure chose à faire ! Je regrette de ne pas avoir eu le temps de faire connaissance d’une ravissante étudiante durant le temps que j’ai passé ici… »

Malgré son badinage, le ton de l’homme s’était durci, crispé. Il ne termina pas sa phrase. Tout le temps qu’il avait parlé, il s’était rapproché insensiblement d’Arsin, maintenant il lui sautait presque dessus, le prenant contre lui à bras le corps ! Son complice attendait dans les buissons, il en jaillit avec une sorte de matraque qu’il abattit sur la tête d’Arsin qui vacilla sous le choc.

Carol l’entraîna à terre tout en assurant sa prise plus fermement. Le prochain assaut de Paulson serait assurément bien plus douloureux et peut-être mortel, Yainar au milieu de la végétation en avait conscience. L’inquisiteur se débattait et sans doute qu’à un contre un, il aurait de bonnes chances de l’emporter malgré le coup à la tête… Mais la situation était grave, l’issue imminente. Fallait-il agir ? Un inquisiteur de moins sur Terre ne serait pas une grosse perte.

Pourtant Violette l’appréciait et peut-être davantage. Elle avait déjà perdu sa mère et son frère. Quant à sa relation avec son père… Sans aller plus loin dans ses pensées, Yainar leva son arbalète et tira, abattant celui qui tenait ce qui ressemblait à une matraque. Frappé dans le dos, le carreau perça le poumon.

L’inquisiteur et son premier agresseur ne s’étaient pas arrêtés pour autant, ils luttaient en roulant au sol. Il semblait que l’Inquisiteur reprenait le dessus, mais par habitude prudente, Yainar rechargea son arme sans attendre tout en observant les alentours. La lutte n’attirait personne pour l’instant.

Malgré la douleur à la tête qui le désorientait, Arsin gagnait du terrain, parvenait à faire rouler Carol sous lui. Sitôt qu’il fut en position d’immobiliser son adversaire, il lui asséna quelques coups de poings, cassant le nez de Carol et lui faisant partiellement perdre conscience, l’hébétant pour quelques instants, le temps pour Arsin de se relever, assurer quelques pas de distance de sécurité, reprendre son souffle, jeter un œil sur l’autre assaillant.

Mort ?

L’homme avait reçu un carreau d’arbalète bien placé, il était apparemment mort sur le coup. Carol reprenait ses esprits, gémissait et tenait son nez qui saignait abondamment… Il se tut, bouche ouverte, souffle court, accroupi, sidéré, incapable de comprendre ce qui avait pu se passer. Quelques instants plus tôt, il était fier, orgueilleux, menaçant, sûr du meurtre qu’il allait commettre, et maintenant il demeurait au sol, tétanisé, son regard fuyant de toutes parts pour trouver l’origine de la menace.

Moment de flottement. Arsin cherchait des yeux le tireur, mais la végétation était dense. Avec un honnête camouflage, on pouvait pratiquement disparaître de la vue. Il prit le pari que le coup avait été tiré pour le défendre et se concentra sur celui qui était à présent son prisonnier pour quelques minutes.

 « Pourquoi cette attaque ? demanda l’inquisiteur d’un ton qui n’incitait ni à garder le silence ni à tergiverser.

- … Nos supérieurs dans l’université du Corbeau nous ont demandé de te tuer. Tu dois payer pour tes meurtres ! Démoniste !

- C’est faux ! se récria Arsin. Même l’inquisition a admis que je n’avais rien à voir dans cette histoire ! Le vrai coupable a été découvert, un fou furieux ! Je n’y suis pour rien ! Pourquoi refusez-vous de l’admettre ? »

Alors celui qu’il avait pris pour un inquisiteur était en fait un accusé innocenté et amené ici pour échapper à ceux qui le poursuivaient ? Cela changeait beaucoup de choses pour Yainar. Le Sicaire aurait moins de raison de s’étouffer en apprenant les choix de sa fille, c’était déjà ça ! Mais surtout, il devenait envisageable d’aborder Violette lors de sa promenade d’aujourd’hui sans trop de risques. De toute façon, si cet homme était amené à avoir une place dans la vie de la jeune femme, autant qu’il s’habitue à ce que les ombres puissent prendre forme humaine.

Quel sac de nœuds que cette université ! Voilà que le troisième larron de Rangar pointait le bout de son nez ! Visiblement furieux en remarquant la mise défaite et le nez en sang de Carol, puis choqué de trouver le cadavre de Paulson :

« Quelle est cette folie ? s’insurgea Guy de Corbel

- Apparemment vos hommes avaient décidé de se venger de la mort de gens que je n’ai pas tué, répondit Arsin sur ses gardes.

- Et qui a abattu Paulson ? demanda Guy

- Aucune idée, admit Arsin. Il y avait un tireur dans les bois. Vous pouvez risquer votre vie à le chercher si vous y tenez.

- … !? »

L’homme lança un long coup d’œil effrayé à la végétation. Fallait-il qu’il se jetât à terre pour sauver sa vie ? Le danger était-il passé ? Pourquoi quiconque aurait-il frappé ? Définitivement, les choses devenaient incontrôlables à Sainte Myriam ! Déjà qu’il avait dû fouiller les appartements du doyen après sa mort… Pour trouver quoi ? Quelques papiers inintéressants, quelques broutilles mais au final pas ce que justement il recherchait. Plus grave : le sergent inspecteur, représentant de la loi dans le village, était sur place, il faisait le point avec Madame de la Tour depuis peut-être deux ou trois heures. Ils n’allaient plus tarder à découvrir le cadavre du vieil homme, il valait mieux filer avant que ce ne soit le cas !

Heureusement, suite aux événements de la nuit, ils avaient pris la précaution de faire leurs bagages, il suffisait de récupérer leur paquetage et de prendre leurs chevaux dans l’écurie ! Lui-même avait déjà apporté ses affaires sur place quand il constata qu’il ne trouvait pas ses deux collègues.

Maintenant qu’ils avaient un blessé grave et peut-être même un mort eux-mêmes… Au pire, si on leur posait des questions, ils plaideraient pour une attaque de brigands en forêt. La région était relativement calme, mais on n’est jamais à l’abri d’un forestier excentrique déterminé à arrondir ses fins de mois !

« … Carol, ramasse Paulson. Et vous, monsieur…

- Vous devriez demander l’aide de Madame de la Tour Blanche, c’est une guérisseuse expérimentée à ce qu’il paraît, conseilla Arsin avec détachement.

- Ah oui ? murmura Guy l’esprit ailleurs, regardant le sous-bois avec inquiétude.

-  J’ose espérer que vous penserez à expliquer à ceux qui vous ont envoyé me tuer qu’ils se trompent de cible ! Il est temps que cela cesse ! Cette fois un homme est presque mort, et ça aurait pu être moi, mais la prochaine fois, la situation sera certainement plus grave ! Posez-vous la question, cela vaut-il la peine de me poursuivre pour l’antipathie infondée que ressent un notable local ? insista Arsin

- Cela ne changera rien à la situation, mais je n’étais pas pour cette agression, lui confia Guy. Je ne vous promets rien, mais je tâcherais de mettre un terme à cette chasse dénuée de sens. Cela dit, un rôdeur qui ne s’est jamais illustré dans le bien-être d’une communauté…

- Je sais.  »

Si on l’avait accusé, c’était dû aux marques de mage sur son corps, mais aussi à son absence totale de réseau de relations. Quelqu’un qui n’est lié à rien ni personne, comment pourrait-il se montrer honorable ou digne de confiance ? Pourquoi ne serait-il pas un de ces semeurs de chaos et de discorde ? N’était-il pas envisageable que même s’il n’avait pas tenu le couteau des meurtres, il les avait inspirés, par magie ? Forcément, par magie… La sève et le sang pulsaient de cette énergie occulte, partout, pourtant… Pourtant la réalité d’un fait ne garantit pas sa vérité ou son évidence dans l’esprit.

Demeuré seul avec les chevaux, Arsin s’approcha du sous bois touffus et appela Violette. Sans résultat. Il n’avait pas vraiment cru qu’elle pourrait s’embusquer ainsi pour tirer dans le dos d’un homme, même en cas de péril imminent… Cependant…

Il se massa le crâne. Par chance le coup n’était que superficiel.  

Qui avait pu juger bon de l’aider et sans doute de le sauver, lui, celui que les uns prenaient pour l’incarnation honnie d’une justice inquisitoriale ; que d’autres traitaient de démoniste ? Pour qui présentait-il de l’intérêt ? Ou de la pitié ?

 Si jamais il parvenait à faire échouer un complot et à faire arrêter les meurtriers de Sainte Myriam avec leurs complices, il pourrait dire son nom, ne plus se sentir menacé… Et surtout, il n’y aurait plus de suspicions à son encontre ! Cela, plus que la soif de vérité, lui donnait envie d’être de ceux qui résoudraient l’affaire.

Regard vers l’écurie. Du mouvement. Apparemment, ceux du Rangar se dépêchaient de disparaître dans la nature. Fallait-il les arrêter ? Au fond, cela n’aurait pas beaucoup de sens : ils étaient là pour de menues tractations illégales, rien de bien méchant, tout juste de quoi leur valoir l’opprobre du milieu universitaire pour quelques mois ou années. A condition même que ce soit rendu public, car les meurtres éclipseraient certainement des tractations douteuses comme il devait y en avoir à chaque fois qu’une université se sentait bridée et qu’une autre disposait d’une relative autonomie.

Un nouveau coup d’œil vers la végétation.

Le tireur était-il toujours là ? Si oui, alors il valait mieux éviter de parler tout de suite de l’agression à Violette… Quelques feuilles et de la poussière sur le sang du blessé, une main passée dans ses cheveux pour tâcher de les faire reprendre une apparence anodine, épousseter la poussière de ses vêtements…

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