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Impression confuse, des bribes de perceptions. Le soir était bien avancé, la nuit allait tomber. Qu’il faisait doux ! L’air était parfumé et vibrait des chants des grillons. Des mouvements dans les feuillages, des appels dans le lointain. Son corps était lourd mais son esprit y sommeillait en paix. Par moment elle entrouvrait les yeux et discernait un ciel clair comme transparent. Il semblait que l’on pourrait toucher les étoiles qui commençaient à apparaître. Une fraction de vide d’inconscience.

Ses cheveux dénoués courraient sur son visage, des brins d’herbes et de fleurs séchées entremêlées. Une profonde inspiration qui la fit émerger à la surface de sa conscience. Avant même d’ouvrir les yeux elle prit conscience de tout ce qui l’entourait. Ses sens étaient de nouveaux aiguisés et prêts à répondre à sa commande. Il lui semblait qu’en à peine moins qu’une poignée d’heures elle venait de se reposer davantage qu’en une semaine d’oisiveté.

Du foin, du bois, des pierres, un intérieur de bâtiment peu usité plongé dans la pénombre. Ce qui lui avait tenu chaud alors que la nuit devenait plus fraîche était un vêtement qui ne lui appartenait pas. Une odeur d’homme. Dans la pénombre il était difficile de juger de la coupe ou de la couleur du tissu. Ses doigts fouillèrent à la recherche d’une indication. La tunique avait une texture et une usure qui signalaient un port régulier. Bonne qualité, style classique.

Un bout de son esprit trouva à plaisanter sur le fait qu’heureusement la sueur de son sauveur n’était pas rance. Quelque sympathique et affectueux soient certains, leur peau dégageait malheureusement une odeur âcre qui la dégoûtait purement et simplement. Dans ces conditions, devoir quelque chose à quelqu’un était véritablement embarrassant, partagée entre le sentiment de dette qui la rapprochait alors qu’elle ne voulait que s’éloigner. Plutôt que d’être redevable à un homme à la sueur aigre, elle aurait presque préféré devoir péniblement se réveiller dans la grotte ! « Merci pour ce sauvetage, mais vraiment, je me lèverais toute seule dans quelques heures. Oui, oui, je sais que j’aurais froid et des courbatures dues à l’humidité, mais non, je ne veux pas être sauvée par quelqu’un qui a une odeur corporelle aussi... J’ai mon orgueil ! » Il était difficile dans les faits d’être aussi franche sans risquer de vexer le malheureux qui était plein de bonnes intentions. Un instant de perplexité. L’hypocrisie était-elle une nécessité humaine ? Elle n’avait son rôle à jouer que lorsque les sensibilités étaient en jeu. Il arrivait alors immanquablement le dilemme : détester ne pas pouvoir parler franchement, et désirer ne blesser aucune fragilité. Pour la peine, il lui était transparent qu’elle était particulièrement susceptible au niveau de sa faculté à s’en sortir seule et à comprendre par elle-même ce qu’il convenait de faire. Être sauvée était donc plutôt agaçant car lui signifiant clairement ses limites.

Parvenir à songer négliger de l’aide signalait toutefois qu’elle était de nouveau en bonne forme. Un bon point, de quelque manière qu’on le prenne. On ne pense pas suffisamment aux vertus des lits de foin pour le rétablissement des blessés ou de qui que ce soit qui a été éprouvé. Restait à présent à savoir à la tête de son sauveur, découvrir si le test de la sueur était concluant ou si elle n’allait pas tarder à préférer la grotte en devinant dans la pénombre son nez crochu, sa pomme d’Adam saillante, son ventre rebondi, son haleine fétide…

Faim. Quelle poisse ! Elle avait manqué au moins trois fois de mourir aujourd’hui et son estomac trouvait le moyen de jouer au privilégié. Ne comprenait-il pas qu’il y a des priorités dans la vie ! Par exemple ? D’abord rester en vie, et ensuite manger ! « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger », tiens-le toi pour dit et tais-toi. Oui, oui, je t’ai entendu, et j’ai bien compris, pour toi le « Qui dort, dîne », c’est du grand n’importe quoi, ça ne marche absolument pas.

Si son sauveur avait quelque chose à manger, elle était prête à même lui passer un physique disgracieux… Oui, ce n’était pas très gentil, mais voilà : être sauvée était déjà suffisamment pénible, il fallait bien une consolation à son orgueil blessé !

D’un mouvement fluide et déterminé, elle se releva. Une seconde l’oreille aux aguets, elle ne perçut rien de particulier et entreprit de s’étirer dos, bras, articulations, muscles assoupis. Sa robe ne la gênait pas directement, son ampleur autorisant pratiquement n’importe quel mouvement de combat, en revanche elle ne se « sentait » pas réellement efficace dans cette tenue. Le tissu de la jupe pouvait s’accrocher dans les feuillages ou bien à un rebord ou quoi que ce soit de contrariant, la poitrine n’était pas bien tenue ce qui était franchement inconfortable s’il fallait courir. En plus de cela, en blanc, on la verrait de nuit bien plus aisément que dans sa chère tenue noire... Elle détestait laisser l’avantage.

Son « héros » devait bien être dans les parages, il n’avait certainement pas fait cadeau d’une de ses tuniques préférées. Tunique ? Serait-ce celle du rangarais ? Cet inquisiteur, Arsin… Quelle poisse ! Typiquement le genre de personne dont il est impossible de se débarrasser une fois qu’il a commencé une enquête. Il voudra être tenu au courant de tout, fouillera partout… Soupir intérieur. Finalement, même si le lascar était loin d’être laid, c’était peut-être pire d’être secourue par un Inquisiteur que par un bossu qui louche et à l’haleine aigre !

Courage !

Violette s’avança vers la porte entrouverte de la grange. De pâles rayons lunaires caressaient le paysage nocturne, forêt et prairie parfumée. L’odeur entêtante d’un tilleul en fleur embaumait les environs.  Les herbes étaient hautes, des fleurs partout. Un instant immobile, hors du temps, une révélation sur la beauté de la nature. Elle qui avait toujours renâclé à quitter la ville de peur de s’ennuyer, elle se voyait emportée par une quiétude presque surnaturelle et pourtant pleine de vie. Une légère brise parcourut les feuillages dans un frisson de plaisir des sens. Partout la beauté de la nuit, la douceur chaleureuse de l’été.

L’homme restait immobile, debout au milieu de la prairie, apparemment perdu dans sa contemplation de la voûte céleste. Par ce temps clair, les étoiles auraient pu être des milliers de poignées de sable argenté lancées par des milliers de mains. Le vertige qui lui prenait était de simple joie sans mélange, le plaisir d’admirer quelque chose d’immensément beau, infini, incompréhensible, majestueux, divin et pourtant qui aurait pu presque être touché. S’il appréciait ce spectacle merveilleux, alors tout membre des forces de l’ordre qu’il soit, son cas n’était peut-être pas désespéré. Sourire aux lèvres, rire dans la gorge, cœur battant joyeusement, elle marcha vers lui d’un pas sautillant et oubliant du même coup toute rancune quant au fait de ne pas l’avoir laissée se faire lacérer.

Silence. Elle était arrivée tout juste à côté de lui mais il continua quelques instants de se perdre dans les cieux, simple sourire radieux. Le temps paraissait s’étirer, chaque seconde durant des heures. Cela faisait plusieurs siècles qu’ils étaient là. Le monde tout entier n’était qu’un ciel étoilé parfumé de tilleul et caressé d’un doux zéphyr. L’océan nocturne infini en était tellement immense et tellement vivant, plein des promesses qu’il appelait les rêveurs, qu’il consolait les peines, qu’il dansait, impalpable, inaccessible, et pourtant ses embruns emportaient dans un éclat de rire silencieux tous ceux qui ne s’étaient pas perdus dans le sommeil.

Dire quelque chose, oui, mais quoi ? Le jour, elle aurait su faire preuve de répartie, sans effort, une réplique cinglante ou piquante à la langue. Il lui semblait que cela aurait été faire preuve d’une brutalité de rustre à présent. Ce n’était pas une heure ni un lieu de défi.

Arrête, tu n’es pas en train de tomber amoureuse d’un *Inquisiteur* ?! … Non, ce serait pire que tout ! Si je me pâme, ce sera pour la nuit, j’ai toujours aimé la nuit et celle-ci est magnifique ! … Cherche– toi des excuses ! En attendant,C’est possible, mais dans l’immédiat on s’en fiche, ce qui compte, c’est que je ne reverrais sans doute jamais une pareille merveille. Tout est parfait, les milliers d’étoiles, la caresse du vent, le tilleul qui bruisse, les herbes qui me chatouillent les jambes…

 « Je suis content de voir que tu t’es remise ! Les premiers voyages dans les plans sont souvent déroutants et épuisants. Était-ce d’ailleurs réellement ton intention d’utiliser cette clef ? »

Dans sa paume ouverte, la clef de refuge comme l’avait appelée la colérique bête infernale. Elle l’avait complètement oubliée et ne s’était pas du tout inquiétée de sa perte. Sous le choc, elle se sentit rougir et pâlir, mais en pleine nuit rien ne se voit. En revanche on entendit le silence qu’elle laissa durer, quelques instants, bouche entrouverte, puis fermée, à réfléchir sur les ennuis qu’il lui causerait…

« Tu n’as pas à t’inquiéter. Il n’est aucunement dans mes intentions de faire renvoyer une étudiante trop curieuse pour sa sécurité. »

Sa voix était calme, posée, presque douce. Il aurait pu rassurer n’importe qui de n’importe quoi de ce ton qui n’était pas exempt d’une touche de malice bienveillante. Sa détermination n’était néanmoins pas à mettre en doute dans la tranquille fermeté de ce qu’il ajouta :

« En revanche j’aimerais comprendre ce qui se trame ici. C’est de la folie. Et encore aujourd’hui, la décision du doyen de précipiter les départs des étudiants…

- Quel départ ?

- Cela s’est donc passé après ton entrée dans le monde spectral ?

- Aucune idée… Je suis tombée dedans vers le début d’après midi, environ deux heures après le déjeuner je dirais.

- En même temps, je comprends ta surprise, je n’étais absolument pas au courant non plus. J’ai passé mon après-midi à me promener. C’est le hasard qui m’a mené à la grotte où tu es ressortie des ombres. J’avais remarqué les signes d’un ancien lieu de culte. J’ai voulu aller voir de plus près. En m’approchant j’ai senti que quelque chose n’allait pas et tu as de la chance, je suis arrivé à temps pour chasser cet espèce de félidé infernal.

- C’est à n’y rien comprendre ! Juste avant elle m’avait sauvée !

- … Malheureusement, les infernaux sont précisément déroutants parce qu’ils sont prisonniers de leurs pulsions. Chacun en a une ou plusieurs qui le dominent totalement. En dehors de ce trait d’instabilité passionnel, ils sont dotés d’une conscience comparable à la nôtre. Cependant le plus petit événement qui peut être lié à leur passion peut les plonger dans une frénésie effroyable. S’il est vrai qu’il est difficile pour les mortels d’être confrontés à des démons du fait des destructions épouvantables qu’ils peuvent causer, eux-mêmes sont prisonniers de leurs désirs et ce n’est pas un sort enviable.

- Il n’y a rien à faire alors ?

- Si, bien sûr, il est possible d’aider de telles créatures à se libérer de leur fardeau… Il paraît qu’une compassion infinie en est capable… L’exercice de la Raison aussi, sur les plus évolués qui ont généralement une forme au moins vaguement humaine… Quoi qu’il en soit, cela demande beaucoup de temps et d’énergie. Je t’avoue qu’il m’a paru plus simple, rapide et moins fatiguant de faire fuir ton félin à piques d’os. »

Un instant de vide dans l’esprit de Violette. Son Inquisiteur faisait preuve de miséricorde envers ce qu’il identifiait comme un démon inférieur, tellement pris dans ses passions de rage et de colère qu’il en avait acquis une forme qui ne lui permettait pas de faire appel à une réflexion « humaine ». Il paraissait tout à fait sincère. S’il ne l’était pas, c’était le meilleur menteur qu’elle ait jamais croisé ! Mais… Cette attitude tellement souple pour ce que beaucoup appelaient sans appel le « Mal » ?

Le silence de la jeune femme durait et plutôt que de reprendre la parole, Arsin attendit patiemment qu’elle mette de l’ordre dans ses pensées. Prenant conscience de cette attention, elle manqua de sursauter, d’autant plus gênée du sourire simplement chaleureux qui ne le quittait pas sous ce ciel étoilé. Surmontant son embarras, elle l’examina d’un long coup d’œil. Dans la pénombre omniprésente, ses cheveux et ses yeux noirs rappelaient étrangement un feuillage qui serait vivant, les anciennes légendes sur les peuples cachés dans les frondaisons, qui connaissent les secrets des sentiers, qui dansent au clair de lune, murmurent leurs messages dans le vent…

Qui était-il réellement ? Le Rangar connaissait beaucoup de métissage en tant que terre d’échanges et de commerce, mais lui avait un type plutôt rare, exotique ? Peut-être avait-il du sang d’un de ces nombreux peuples barbares des Montagnes Bleues ou au-delà ? Dans ce cas, il ne devait être qu’un demi-sang, il était loin d’avoir des traits qu’on associait généralement à ces brutes en peau de bête… Menton affirmé, yeux assez enfoncés, iris et cheveux d’un brun presque noir, mais des lignes dans le visage et la silhouette qui étaient plus fines.

« Vous… Tu ? … Hum… Tu avais parlé du départ des étudiants cet après midi, mais à ce moment, je devais déjà être dans le monde spectral. Je voyais bien des lumières s’agiter, mais de là à savoir de quoi il s’agissait…

- Tout semble s’être décidé rapidement. Le doyen a dû vouloir éviter d’aggraver le scandale en éloignant tous ceux qui n’ont rien à faire ici durant cette crise.

- Comment se fait-il que tu n’en saches pas davantage ?

- Quand je t’ai trouvée dans la grotte, ce qui est n’est rien d’autre qu’un heureux hasard je te le rappelle, je me suis inquiété de ce qui se passait à Sainte Myriam. J’avais un peu de mal à comprendre comment un artefact dans le genre de cette clef avait fini entre tes mains. Tu me pardonneras, mais j’ai pris la liberté de te laisser dormir dans la grange et suis allé me renseigner discrètement…

- Discrètement ?

- Je n’aime pas attirer l’attention tant que je ne comprends pas les tenants et les aboutissants.

- … Tu as parié un peu facilement sur mon sommeil de plomb. Je n’ai pas l’habitude de dormir comme une masse.

- Ne m’en veux pas, mais dans l’état d’épuisement où je t’ai trouvée, j’ai pensé qu’un sommeil réparateur s’imposait…

- … Un quoi ?! La prochaine fois que tu penses à utiliser tes sorts sur moi, tu me demandes !

- Toutes mes excuses, j’étais pressé de pouvoir me faire sauter à la gorge par une voleuse au meilleur de sa forme !

- … Cela signifie-t-il qu’il faut que je te remercie ?

- Non, du tout. Voir quelqu’un se plaindre d’avoir été soigné, c’est assez distrayant en tant que tel.

- … Je me couvre de ridicule, changeons de sujet, cela vaudra mieux pour ce qu’il reste de mon amour propre.

- A ta guise. Je me suis donc rendu à la tombée de la nuit à Sainte Myriam. Il y a un nouveau mort, le Pr. Vangrance, un accident provoqué semble-t-il.

- J’étais là. Quelqu’un a saboté ce qui retenait la bête prisonnière dans les salles de recherche de Vangrance. Tout ce que je sais, c’est que ça ne pouvait pas être Phenal, il était avec Vangrance et est arrivé peu après moi…

- … ?

- Oh, c’est un peu long à raconter…

- La nuit est belle, j’ai tout mon temps. Et si tu as un peu froid, nous pouvons aller dans la grange. J’ai ramené du pain aux noix, un pot de beurre, du fromage qui a dû fondre et de la viande séchée

- Tout ça ?

- Il est courant que ceux qui s’éveillent d’un sommeil, disons « profond », aient un solide appétit… Et puis je commençais aussi à avoir un petit creux, la marche au grand air, avec ou sans « fardeau » supplémentaire…

- … Mais comment as-tu fait pour obtenir tout ça ?

- … Disons que j’ai emprunté une clef qui se trouvait dans une certaine armoire, dans le couloir donnant sur la cuisine.

- … ! Très bien, tu apportes le menu, et moi… je me mettrais à table… »

Comme agent des forces de l’ordre, il était difficile de trouver plus conciliant, d’une écoute tranquille et bienveillante, s’amusant quand n’importe quel officier aurait grondé. L’initiative de Lucas concernant le mystère Honau, les incartades de Violette, ses explications à demi en argot sur le cambriolage, l’incursion de Thibotin qualifié de cafard répugnant, le meurtre d’Eginard qui aimait tant le chocolat, la lettre de Honau qui signalait qu’il avait prévenu un poste frontalier, les documents qu’il avait laissé et qui évoquaient vaguement la découverte d’une troupe dans les environs, leur possible direction vers Aven, puisqu’il n’y avait rien d’autre à attaquer d’intéressant dans les environs, et puis Élisabeth qu’avait rejoint Vangrance après avoir presque littéralement été taillé en pièce …

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