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La pile de cahiers, de notes de synthèse et de livres d’Eginard l’encombrait, elle aurait dû prendre un sac… Aucune importance, sous peu elle serait débarrassée du paquet. Maintenant il convenait surtout de se concentrer sur ce qu’elle allait voir. Le plus petit détail pourrait avoir son utilité, d’autant plus qu’elle ne savait pas exactement ce qu’elle cherchait.

Une profonde inspiration. Bloquer. Expiration contrôlée. La porte était de bois sombre et épais. Une sorte de figure de lion de face à hauteur de visage. Un heurtoir dans sa gueule. Tout le pourtour de la serrure et le mécanisme de la poignée étaient d’ornementations baroques à mi-chemin entre des cheveux au vent et des végétaux. Typiquement la complexité de motifs qui pouvait dissimuler toutes sortes de symboles à potentiel magique, imbriqués et par suite à même de foudroyer sur place l’audacieux qui tenterait d’entrer sans avoir la bonne clef.

Clef ? Elle se rappela celle d’Élisabeth, enfin, celle qui était dans la faïence. Apparemment ce n’était pas le bon gabarit… Une serrure de moins.

La porte entr’ouverte était une invitation. Vangrance l’attendait comme il l’avait dit, pourtant Violette préféra utiliser au préalable le heurtoir. Un mouvement dans le fond et une voix. Elle n’avait pas tout à fait entendu mais le ton semblait lui dire de venir sans crainte.

Quelques pas en avant. Cette odeur de fauve ! Il y avait donc une ménagerie en lien avec cet enseignement ? Peut-être pour tester l’efficacité des sorts de domination ? Violette frissonna en s’imaginant dans la cage d’un ours ou bien pire encore, la bête à jeun depuis trop longtemps et elle devant l’amadouer…

Cette salle de cours était parfaitement sinistre. On avait utilisé les mêmes pierres noires que pour les murailles de Passifloriane, ce qui dans un sous sol déjà sombre par nature n’aidait pas, les quelques sources de lumières, d’assez jolies lampes, ne parvenant qu’à donner un éclairage lugubre à cette sorte de cave au plafond en berceau et régulièrement soutenu de colonnes. Les pupitres des élèves étaient associés aux murs, deux alignements de bancs et bureaux qui se faisaient face d’un côté et l’autre de la pièce. Logiquement l’enseignant devait aller et venir entre eux, disposant de toute la salle pour ses démonstrations, un tableau occupait l’essentiel d’un troisième mur, éponge, brosse, chiffon, craies. Ainsi, si l’on exceptait l’ambiance délibérément glauque du lieu, cette salle de cours n’avait rien d’extraordinaire. Même pas de crâne ou autre fœtus dans l’alcool comme dans certaines salles de médecine.

En plus de celle derrière elle, deux portes qui se faisaient face aux deux extrémités de la salle. Quelques pas pour approcher de la plus proche d’elle. C’était en fait une prolongation de la salle de classe avec du matériel pédagogique : cartes, livres, quelques curiosités dont une petite collection de statuettes de multiples origines… Rien d’effrayant là non plus. Peut-être qu’Eginard avait largement exagéré le côté sulfureux de ses cours et des recherches de Vangrance ?

Celui-ci arrivait par l’autre porte qu’il ouvrait justement. A la surprise de Violette, il manifestait une réelle bonne humeur. Si tant est qu’un grand moustachu aux cheveux courts et blancs avec une dégaine de soldat pouvait avoir l’air guilleret et content de lui, cela aurait été le cas !

« Eh bien, Mademoiselle Rouge Gorge, vous ne nous avez pas habitué à rester plantée sans savoir quoi faire !

- … Eginard m’a tellement dit que tout ce qu’il étudiait était particulièrement important et dangereux que j’ai fini par me demander…

- Ah oui ! Bien sûr ! Mais vous n’avez pas songé à vous inscrire ici ?

- Non, je ne me sentais pas vraiment d’affinité avec les sorts de contrôle…

- Ils ont souvent mauvaise réputation je vous l’accorde. Mais ce serait dommage de vous laisser intimider par des rumeurs, non ? Vous savez bien sûr que les sorciers ne sont pas à l’origine de la Grande Peste ? Il s’agissait tout simplement d’un phénomène naturel. Déplorable, mais accidentel. Les peurs de la populace ne doivent pas limiter la recherche.

- Je suis d’accord, je voulais juste dire que je me sens plus proche de l’état d’esprit des sorts d’altération.

- Vraiment ? Mais expliquez-moi donc ce que vous mettez derrière ce genre ? Que signifie donc l’altération d’après vous ?

- Comment ? bredouilla Violette qui s’était davantage attendue à des pièges qu’à un examen surprise sur les quatre grands genres de magie : altération, destruction, guérison, contrôle.

- Je vous en prie, posez ces livres là, vous serez plus à votre aise.

- Merci. Eh bien, pour répondre à votre question… L’altération, comme son nom l’indique, revient à manipuler la matière, les éléments souvent, condenser les courants occultes qui forment la magie, le tout afin de donner lieu à des créations temporaires ou permanentes : statues, colonnes de pierre, tunnels, bulles de savon…

- Fort bien. C’est effectivement l’application première. Mais avez-vous déjà entendu parler des créations corrompues ? Des altérations détournées ?

- … Vous voulez parler des sorts d’altération qui, au lieu d’être utilisés sur une matière inerte, le sont en fait à des fins de destruction ?

- Précisément, oui. Je parle de ces enchanteurs qui ne connaissent théoriquement aucun sort de « magie noire », entendons par là qu’ils négligent totalement les genres de destruction et de contrôle, mais qui abattent leurs ennemis en gelant ou portant à ébullition l’eau qui se trouve dans leur corps.

- Ce n’est certainement pas dans ce but que j’étudie !

- Non, je n’en doute pas un seul instant. Je voulais vous inciter à comparer cet enchanteur avec un sorcier qui peut endormir ses ennemis plutôt que de les tuer, ou un nécromancien qui connaît les moyens d’apaiser les âmes des défunts malheureux. En fait, altération et contrôle se rejoignent : les deux genres cherchent à influer et modifier, l’un sur la matière et l’autre sur l’esprit.

- Il y a toujours le principe de l’harmonie des émotions avec la magie, et d’après lui, les sorts de contrôle…

- Oui, oui, mais cette loi est plus souple qu’on ne vous l’enseigne en première année. L’altération réclame un sens du jeu et de la créativité. Pour peu que l’esprit du lanceur de sort soit fondamentalement pervers et malsain, on arrive facilement à des abominations. La destruction de son côté est un genre assez simple puisqu’il réclame uniquement colère et agressivité, en terme de défaut, ses spécialistes ont seulement une primarité regrettable. Mais son opposé, la guérison se trouve déjà plus ambigu : les sorts de protection sont facilement déclenchés par la peur, tandis que les soins réclament au moins de la compassion si ce n’est de l’affection pour la cible, or peur et attachement font mauvais ménage en combat, l’un domine toujours et peut gêner l’autre. On pourrait même se demander si les meilleurs mages en sorts de protection ne sont pas les pires lâches ? Or, qui dit lâche en général suggère un état d’esprit permanent de fuite et de consensus honteux…

- … Vous parlez du doyen ? murmura Violette atterrée songeant qu’il était un des spécialistes dans ce genre, de même que Madame de la Tour Blanche.

- Ai-je dit que tous les spécialistes de ce domaine ont perdu pied ? La peur peut être domestiquée et dominée, répondit-il sans trop de conviction.

- Et pour les sorts de contrôle alors ?

- J’allais y venir. Alors, dites-moi, quelles sont les émotions liées à ce genre ?

- De la même manière que pour l’altération, il ne s’agit pas d’émotions « brutes », colère, fuite, désir… Les sorts de contrôle réclament pour être maniés la confiance en soi du lanceur de sort ce qui est réputé aller de paire avec un sentiment de supériorité…

- Croyez-vous vraiment, en toute sincérité, que la modestie soit une qualité ?

- Je ne comprends pas la question… avoua Violette, fronçant les sourcils un instant

- Le fait de critiquer les spécialistes du contrôle vient de ce qu’on leur reproche d’être convaincu de leur supériorité, de leur croyance de pouvoir maîtriser toute situation… Mais ces genres de traits sont largement répandus parmi les notables de toutes sortes. Le leur reproche-t-on ? Non, parce qu’ils le dissimulent derrière un verni hypocrite de modestie. Ce défaut n’est rien d’autre que vouloir se convaincre qu’on ne vaut pas ce dont on est capable. Attention, je ne parle pas d’humilité qui revient à avoir conscience de ses limites !

- … Non, bien sûr… murmura la jeune femme qui avait du mal à comprendre le but de cette démonstration

- Comprenez-vous où je veux en venir ?

- … Eh bien en fait…

- Mademoiselle Rouge Gorge, vous êtes une élève intelligente et vous avez une approche intuitive et efficace des choses magiques…

- Merci, mais je suis aussi parmi les pires cancres…

- Ne m’interrompez pas.

- …

- Vous perdez votre temps à vous infliger un cursus classique, je l’ai assez rapidement remarqué. Votre approche est non conventionnelle par rapport à la norme de Sainte Myriam et vous vous êtes faite une réputation de forte tête. Précisément, cette confiance en vous, qui est décriée dans les matières à application stricte, est le genre de chose qui permet de réussir dans la spécialisation du contrôle.

- Mais… Je n’ai pas suivi les cours de première année, et je suis inscrite en altération, d’ailleurs ça me plaît assez…

- Ce n’est pas un problème. Eginard est mort et j’en suis désolé, c’était un gentil garçon… Mais la place qu’il occupait est libre. Non, écoutez-moi : pour ce qui est du retard, je ne crois pas qu’il soit véritablement un obstacle infranchissable. Vous restez ici cet été, vous pourrez étudier et vous préparer. Si vous le souhaitez, je pourrais vous prêter des manuels de seconde année en plus de ceux de première année d’Eginard. Votre inscription en altération n’est pas non plus un problème, il n’y a pas de chevauchement des horaires pour cette année du fait d’initiation à d’autres matières.

- Je ne sais pas quoi vous dire, je n’y ai jamais songé…

- Qu’est ce qui vous gêne tant ? »

Comment lui dire que ce qui la mettait tellement mal à l’aise tenait surtout en deux points ? Proposer de remplacer Eginard avec ce détachement qui lui était habituel en était une ; la seconde était sa méfiance viscérale à l’égard des propositions apparemment généreuses et gratuites. Que voulait-il d’elle ? Était-il raisonnable de croire qu’il insistait autant juste par bonté naturelle ? Violette avait déjà entendu quelques conversations qui évoquaient la couleur inhabituelle de ses yeux, une possible marque de magie, la preuve d’un don pour l’utilisation des courants occultes… Jusqu’ici elle n’avait jamais cherché à s’interroger sur le fondement de ce qu’elle considérait comme un complexe d’excès d’interprétation des observations, aussi typique d’après elle chez les jeunes étudiants de la faculté d’occultisme, que le fait de se trouver toutes les maladies du monde en médecine.

Dans le fond de son esprit une voix qui lui rappelait surtout une histoire qui l’avait terrifiée durant son enfance. Elle n’était même pas sûre qu’elle fût véridique… La seule chose dont elle se souvenait à peu près clairement était qu’un mage aurait enlevé des enfants qui justement avaient des particularités remarquables dans le but d’utiliser, le comment lui échappait, leur énergie ou quoi que ce soit de comparable afin de devenir plus puissant… Depuis la seule pensée des mages spécialisés dans le contrôle, la domination et la manipulation du vivant, la révulsait.

Ne désirant pas laisser percer la vague de panique qui lui hurlait de partir aussitôt, elle se raisonna et chercha une excuse à peu près acceptable par l’enseignant qui attendait qu’elle se sente honorée d’autant d’attentions :

« Vous dites que les sorts de contrôle ne sont pas aussi limités vers la « malfaisance » que les gens le disent, mais je ne vois pas vraiment vers quoi je me dirigerais dans cet enseignement.

- … J’ai un peu de temps avant un rendez-vous, je vais vous montrer les autres salles de cours et d’expérimentation dans ce domaine, cela vous donnera un petit aperçu. »

Les détours avaient été nombreux mais l’essentiel était qu’en fin de compte elle était invitée à faire un tour un peu partout ce qui n’aurait pas été le cas si elle n’avait pas, contre toute attente, bénéficié de l’attention de Vangrance. Même si c’était surprenant, c’était loin d’être aussi déplaisant et déstabilisant que les questions appuyées de Phenal à la fin de ses cours, son insistance à toujours s’appuyer à son pupitre plutôt qu’à celui de quiconque, sans compter les propositions de soutient, y compris dans d’autres matières que l’alchimie, au calme, dans son bureau… Pouah ! Heureusement, les rumeurs sur les aventures de Vangrance n’impliquaient pas de jolies étudiantes qui avaient besoin d’une un peu moins mauvaise note pour valider un examen !

Violette laissa derrière la salle de cours pour s’enfoncer dans le complexe de quelques autres pièces qui suivaient. Se reprenant après le temps de la surprise, elle se rappela qu’elle était là pour examiner les lieux le plus attentivement possible… Seulement, pour l’essentiel, il s’agissait encore de salles de cours.

A la satisfaction de son guide, elle manifesta un intérêt non feint pour les cercles de transmutation des ritualistes, ceux de convocation ou d’invocation, d’enfermement. Ces figures géométriques élégantes qui lui demeuraient hors d’atteinte servaient également de sceaux expliqua-t-il. Le meilleur moyen de se mettre à l’abri d’un ennemi qui puisait l’essentiel de sa force dans la magie. Comment cela fonctionnait-il ? Simplement, en dessinant un cercle et à l’intérieur, selon les besoins telle ou telle figure, puis en se plaçant dans ce territoire d’une certaine façon consacré. Oui, appuya Vangrance, la connaissance des sceaux d’enfermement ou de protection relevait bel et bien de l’enseignement du contrôle.

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