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Goûter l’été, un fruit mûr dont la sève se coule sur la langue, émerveille les sens, éveille l’esprit au plaisir d’être simplement vivant, allongé, plongé dans l’immensité d’un ciel bleu, infini. Il était aberrant de vouloir tuer, dissimuler, enquêter, mentir par un temps pareil. Comment pouvait-on seulement mourir quand tout autour criait la vie ?

S’inquiéter aurait été plus aisé en automne ou en hiver, des jours entiers d’un brouillard épais plongeaient immanquablement l’esprit dans une torpeur angoissante. Il semblait parfois que le printemps ne reviendrait jamais. Les réserves de légumes séchés ou entreposés dans la cave du château diminuaient. Certaines tournaient de l’œil. Les repas de février à mars, parfois même avril voire mai selon les années, étaient les pires. Dans le meilleur des cas, la viande ou le poisson étaient frais et non pas en salaison…  

Heureusement pour lui, il n’avait jamais connu de réelle disette… Enfin… L’année de la grande peste était un souvenir flou, gris… Cela remontait à tellement loin ! Quel âge avait-il alors ? Quatre ans ? Guère plus. Sa famille avait su, semble-t-il, mettre de solides réserves de côté quand le mal avait démarré ? La maladie avait commencé en été. Cela, il l’avait appris bien après. De même qu’il y a deux sortes d’épidémies, celles qui apparaissent vers novembre sont généralement liées à des infections respiratoires, le froid et la faim affaiblissant les vieux qui les premiers mouraient. Les épidémies d’été s’il était possible de les appeler ainsi, se montraient souvent beaucoup plus virulentes, attaquant les intestins, le sang, la peau… Avec les mois chauds, les miasmes devenaient insupportables, davantage encore dans les villes qui devaient évacuer les corps.

Par de beaux jours comme celui-ci, vingt ans auparavant, des gens mouraient en souffrant horriblement.

Lucas se perdait dans le ciel infini au point d’avoir l’impression d’être curieusement collé à un plafond et que rien ne l’accrochait en fait, il allait tomber vers le « bas », dans le bleu transparent. Partout. De temps à autre un nuage paresseux, un cotonneux discret qui hésitait à parler de pluie.

Dormir ne lui faisait pas envie. Trop chaud ? Trop lourd ? Trop épuisé surtout pour trouver le sommeil. Alors il avait décidé d’aller se reposer à l’extérieur et réfléchir à ses dernières découvertes. Violette n’était pas dans sa chambre, ni dans la bibliothèque. Peut-être était-elle sortie faire un tour elle aussi ? En digne citadine, elle avait toujours aux yeux de Lucas quelque chose de… Elle ne semblait pas vraiment à son aise au milieu de rien, loin des murs. Apparemment le principe de marcher pour le seul plaisir de regarder de beaux paysages lui était incompréhensible. A l’entendre, faire quelque chose d’aussi inutile et improductif n’avait qu’un intérêt limité. En fait, elle ne maîtrisait qu’avec peine des réactions de peur face à toutes sortes de gros insectes… Les coléoptères noirs qui vrombissaient tranquillement d’une fleur odoriférante à un autre la faisaient sursauter à chaque fois. Sans doute que les rats la laissait indifférente puisqu’ils étaient plutôt courants en ville, surtout dans les quartiers les moins bien entretenus…

Soupir. Difficile de rester concentré quand on manque de sommeil et qu’on est finalement sur le point de s’endormir, allongé sur l’embarcadère, les pieds nus frôlant la surface de l’eau. Elle devait être bonne, mais le jeune homme était bien trop fatigué pour même songer que ce serait une idée que de plonger dans l’étang, se laisser chatouiller par les carpes qui agrémentaient régulièrement la table de l’université. Oui peut-être, la pensée l’effleura, réveillant aussitôt ce ridicule point du règlement sur les baignades habillées…

Lui-même, malgré les usages et son respect de ceux-ci, avait fini par enlever ses chausses pour s’allonger simplement en chemise longue. Une légère brise agita le feuillage de l’arbre qui lui offrait une ombre partielle, aussitôt un rayon éblouissant le porta à ôter ses lunettes et protéger ses yeux de ses bras. Les planches de bois étaient chaudes et agréablement inconfortables, de ce genre qui rappelle que le corps est plein de perception et non pas seulement engourdi et absorbé par ce ciel immense et vertigineux à tomber dedans.

Il avait enroulé ses chausses pour improviser un coussin, posé à côté de lui un carnet avec de quoi écrire. Sans doute que Violette n’approuverait pas, mais il avait besoin d’écrire les éléments clefs de sa réflexion, même sommairement, pour réfléchir efficacement.

Surtout qu’il y avait un peu de neuf. Voilà un peu plus d’une heure, suivant en cela le conseil avisé de sa complice, il s’était préparé à dissimuler les cahiers de Honau quelque part dans la bibliothèque, quand quelque chose lui parut étrange. La couverture du journal de l’année de la grande peste était un peu trop épaisse. S’il n’y avait pas eu la clef cachée dans une faïence, sans doute n’aurait-il même pas songé à la possibilité que quelque chose en plus y fût, entre la protection extérieure et la première page collée à la couverture. Persuadé qu’il se faisait des idées pour rien, il découpa néanmoins une fente sur toute la longueur de la page, fit bailler l’ensemble et se rendit compte qu’il y avait bien quelque chose. Une lettre. Elle avait été ouverte mais était adressée à Vangrance.

Pourquoi était-elle cachée chez Honau ? La seule explication qui lui apparaissait était que le vieux professeur avait trouvé la missive après le suicide d’Élisabeth. Bien qu’elle ne lui soit pas adressée, il l’avait ouverte par curiosité, et constatant le contenu, il avait décidé de la mettre quelque part et de l’oublier.

Apparemment cela avait été un mode d’action normal pour cet homme puisque c’était à peu près la même chose qu’il avait faite concernant sa découverte dans les Montagnes Bleues. Observer, amasser les informations, tenir les tenants et les aboutissants d’une affaire périlleuse, et puis tout enterrer… Pourtant, s’il avait vraiment voulu être tranquille, il aurait dû aller jusqu’au bout : brûler la lettre d’Élisabeth, inventer une version quelconque pour son retour précipité, ne pas chercher à en savoir plus.

L’indécision l’avait peut-être miné durant toute sa vie. Agir ou se protéger ? Jusqu’à quel point pouvaient aller les concessions pour ne pas mettre en péril son confort ou sa sécurité ?

Pour Honau, la réponse avait été de privilégier le « un tient » plutôt que les « deux tu l’auras ». Une vie dans des papiers rangés plus ou moins soigneusement. Des années et des années de journaux intimes… Et puis plus rien. Sans cesse, l’image de ce bureau lui revenait. Pourquoi cette obsession ?

La peur.

Venir à Sainte Myriam était une manière de fuir sa position de dernier né, celui dont on ne sait pas quoi faire et dont on espère qu’il se débrouillera sans qu’on ait besoin de s’en occuper… Qu’il entre dans les ordres ou dans l’armée ! La fonction publique fera aussi bien l’affaire. En devenant étudiant, Lucas s’offrait quelques années pour souffler et voir venir. Du moins c’est ce qu’il croyait. Il fallait pourtant se rendre à l’évidence que si la vie d’un mage enseignant titulaire n’était que papier, encre et poussière, des murs pour se boucher les oreilles au fracas du reste du monde, des lunettes pour le voir comme avec des œillères…

Que faire ? Les vies qu’il voyait défiler étaient autant de leçons, d’illustrations, de sujets de réflexion... Peut-être qu’en comprenant ce qu’ils avaient fait comme erreur il lui serait possible de ne pas les commettre à son tour ? Le Pr. Honau était ce qu’il devait éviter de devenir, le piège d’une existence d’un ennui mortel. Vangrance… Difficile à dire. Élisabeth ?

Pour la troisième fois, Lucas, reprit sa lettre d’adieu en songeant qu’il faudrait au moins la donner au Pr. Adémar Vangrance, qu’il sache ce qui s’était passé voilà vingt ans :

« Mon cher Adémar,

Le temps me manque de nouveau. J’aurais voulu que les choses se terminassent différemment. Je voulais t’attendre ici, à Sainte Myriam, pour que nous nous retrouvions après toutes ces épreuves.  Il faut croire que Dame Fortune a refusé de nous sourire. Destin aveugle et cruel ! Je hais cela. Le passé me tourmente maintenant que je vais sans doute mourir et je n’ai jamais autant voulu être vivante. J’ai tellement peur, si tu savais. Mais j’ignore même si tu es encore vivant… Tu n’as pas cédé, pas toi ! J’ai supplié, en vain… Je n’ai pas la force de revoir mes bourreaux. Il fallait que je te le dise avant de fuir une fois pour toute. Si Sainte Myriam n’a pas été le refuge que je cherchais, je crois que j’en connais bien un autre. C’est risqué, mais sans doute un meilleur choix que quoi que ce soit d’autre. Je ne vois pas d’alternative.

Mais peut-être nous retrouverons-nous ? La clef qui m’ouvre de nouveaux horizons peut t’amener à moi un jour ou un autre ? A ton retour ou bien plus tard ? Je ne sais pas trop comment considérer ce passage…

Je sens que je deviens confuse, pardonne-moi j’ai perdu pied avec la réalité quotidienne, matérielle, évidente… Depuis quelques temps déjà… Le cachot a manqué de me rendre folle. Quand enfin j’ai trouvé l’occasion de déjouer leur surveillance, je ne trouvais pas comment fuir en étant sûre qu’ils ne me captureraient pas aussitôt.

Peut-être que Dame Fortune est moins cruelle que je le croyais, je ne saurais le dire à cette heure, tant que j’ignore ce qu’il adviendra… Je suis arrivée dans la tour de l’horloge, dans le cœur même du Double Cadran. Tu n’y es jamais allé, tu doutais de sa magie. Laisse-moi te dire une chose : s’il est bien un lieu enchanté et chargé de puissance, alors c’est celui-là. Je ne suis pas totalement sûre de son fonctionnement, mais il me vient sans cesse ces deux mots : temps et espace. Ils sont liés dans le deuxième cadran, celui qui est aberrant. Dans notre monde, nous voyageons entre longueur, largeur et hauteur. A l’intérieur du passage, temps et espace sont deux dimensions, il me semble que la troisième est l’émotion. On y trouve finalement ce que l’on y cherche. Plus ou moins.

Adémar, je voulais un refuge. Je croyais qu’ici, à Sainte Myriam… Mais la peur est venue ici aussi, elle empoisonne les esprits. Ils sont étroits comme tu le disais, incapable de voir l’importance des recherches planaires ! Je ne renie rien de ce que j’ai vu à tes côtés. Nous aurions dû nous entourer de davantage de précaution, les foules ne savent rien d’autre que hurler à mort…

Quittons ce pays ! Cela n’a aucun sens de continuer à vivre ici et ainsi. Partons, peu importe le lieu ou ce qui en fait office.

Ce soir, la lune sera pleine… La nuit sera belle. Je crois que j’aurais moins peur si je bois un peu de vin.

Je ne veux pas continuer à écrire, je me remettrais à songer à ce que je fuis et qui je laisse…

Élisabeth. »

Repliant la missive pour la glisser entre les pages de son cahier, Lucas revint à toutes les pensées qu’elle lui avait inspirées. Dans l’ensemble, les informations n’étaient pas exactement claires et exploitables. Que ressortait-il de tout cela ? Élisabeth et Adémar Vangrance avaient été accusés pour sorcellerie. Elle-même admettait des « études planaires » qui n’étaient pas exactement légales. Au sens populaire et large, la « sorcellerie » désignait un peu n’importe quoi : fabrication de poison, études sur les plans et mondes parallèles à celui dans lequel les Humains prospèrent, utilisation de sorts de domination ou de destruction, cette paire étant alors traitée de « magie noire »… Pour les étudiants en occultisme, le terme s’appliquait plus précisément à l’étude des plans dits inférieurs : enfers, monde spectral, lieux intermédiaires. Étant donné que la faune de ces lieux n’est pas particulièrement réputée pour sa gentillesse spontanée, il y a toujours un doute sur le but réel de ces recherches. Si la compréhension scientifique pure était généralement avancée, avec l’argument tout à fait valable qu’il ne faut pas se laisser arrêter sous prétexte de sa peur, il n’en demeurait pas moins que ces penchants étaient soupçonnés aller de paire avec une personnalité morbide sinon perverse.

Ainsi donc Vangrance aurait eu une solide expérience dans l’étude des plans et ce serait à cause de lui qu’Élisabeth avait été accusée. Enfin, ça et la lettre de dénonciation qui avait été évoquée dans le journal de Honau. La question qui se posait à présent était de savoir dans quelle mesure Vangrance en tant que professeur titulaire continuait ou non ses expériences à la limite de la légalité… Voire franchement au-delà ? La cause de la présence d’un agent inquisiteur n’était pas encore tout à fait éclaircie. Il pouvait aussi bien s’agir des tractations en sous-main à l’occasion du colloque, qu’une recherche de preuves sur les secrets de quelqu’un qui avait échappé une fois au bûcher mais récidivait ?

Dans les pays de la Confédération Marchande, les bûchers ne brûlaient plus depuis plusieurs années déjà. Les peines de mort n’étaient prononcées qu’en cas de meurtre manifeste ou de participation à complot ; sans compter les cas de brigandage grave ou les voleurs inamendables, ou encore les traître… Lucas dut se rendre à l’évidence : la peine de mort était de son point de vue rural, peu appliquée, mais ce n’était qu’un point de vue qui négligeait les exécutions faites sur les grandes places des principales cités. L’exercice du pouvoir de vie et de mort revenait finalement aux gouvernements des villes, les villages se contentant d’arrêter les coupables pour les transférer. Sans doute était-ce dû aussi au fait que les tribunaux compétents pour prononcer ce genre de peine n’étaient pas si courants que ça ?

Peu importe. Rien à faire, son esprit battait systématiquement la campagne. Il suffisait qu’il soit un peu fatigué pour que les pensées dansent, courent, sautent, reviennent, lui tirent la langue à chaque tentative pour les discipliner.

Élisabeth… Comment avait-elle pu échapper à ses bourreaux le temps de trouver le passage du Deuxième Cadran, cela resterait sans doute un mystère. Ils l’avaient peut-être crue trop faible à un moment où ils lui apportaient à manger ? Mais en même temps, Lucas ignorait tout de l’organisation du tribunal en général et sous cette période de crise en particulier… Passant sur ce blanc, il se concentra de nouveau sur le passage du Deuxième Cadran.

Cette fameuse horloge complètement folle qui désigne deux heures en même temps, l’une montre le temps de notre monde matériel, mais l’autre… Si ce deuxième cadran était bien un passage au travers du monde spectral, alors il ne serait pas excessif de poser comme hypothèse que la seconde heure indiquée eut un lien avec ce plan spirituel…

Mettre la lumière sur ce mystère serait à coup sûr un exploit dont il pourrait être fier ! S’imaginant un instant remettre toutes les pièces du puzzle en place, Lucas se voyait faire une docte explication au doyen, à sa famille, à des notables… Peut-être même deviendrait-il célèbre, du moins dans le milieu de l’occulte, mais cela pouvait se révéler un bon début… Qui sait si une grande famille ne voudrait pas financer ses recherches à titre de mécène ? Ou bien même l’engager comme conseiller ou mage de la « Maison » au sens noble du terme ? Pour que tout cela puisse avoir lieu, il valait mieux sans doute ne pas prévenir Vangrance immédiatement, de part son expérience il comprendrait certainement rapidement de quoi il s’agissait et alors ce serait lui qui serait félicité pour tout !

En attendant néanmoins, tout n’était pas encore éclairci. Élisabeth était au cœur de l’horloge, mais elle parlait aussi de bureau… Ces deux phrases paraissaient plutôt incohérentes. Il avait visité une fois le bâtiment en question, cela datait un peu… Tout en haut, il y avait une pièce de maintenance des mécanismes. On se contentait de les remonter, nettoyer, graisser, mais jamais on ne touchait au fonctionnement même, certainement de peur de nuire au Deuxième Cadran qui était devenu si célèbre.

Si sa mémoire était bonne, directement en dessous de cette salle de mécanique, il y avait un bureau tout à fait luxueux, muni d’une belle baie vitrée de verres rectangulaires tout en longueur, assemblés à l’aide de plomb… Il se rappelait une impression de dorures sur des meubles d’importation lui semblait-il ; tout était admirablement vernis… Le seul élément vraiment incongru du lieu était une horloge qui lui avait laissé un vague malaise, une certaine appréhension ? Elle était grande, seule sur tout un pan de mur, face à la baie vitrée et donc à la rue, de même que le Double Cadran bien plus grand, un étage au-dessus. L’image était floue, il ne l’avait pas vue longtemps… Pourtant il lui semblait bien que des sortes de gargouilles ou de monstres de métal étaient tout autour du cadran… Mais non, rien de plus ne lui revenait.

Cela collait bien avec le peu que disait Élisabeth : elle s’était probablement retrouvée dans ce bureau temporairement vide. Effectivement, de là il devenait difficile de fuir dans la ville, sauter de trois ou quatre étages dans le vide pour tomber sur une rue pavée… Bien sûr elle aurait pu utiliser la magie, enfin, en théorie, car elle était probablement beaucoup trop épuisée pour ce faire… Sans compter les fortes chances que le bâtiment en tant que lié à une administration publique et judiciaire soit muni de tout le nécessaire pour qu’il soit impossible de lancer le moindre sort. Il fallait bien cette précaution faute de quoi aucune prison ne pourrait arrêter un voleur qui connaîtrait un rudiment en occultisme !

De fait, toute prison se voyait conçue pour que les courants occultes ne puissent venir et que toute énergie magique soit aussitôt dissipée quand quelqu’un cherchait à la concentrer pour un sort. Dans la nature il existe des lieux plus ou moins chargés de courants invisibles. Ceux qui le sont beaucoup plus que la moyenne sont désignés comme des « lieux magiques » et sont appréciés, tant pour édifier les sanctuaires de certains dieux, que pour y mener des recherches diverses. A l’inverse, certains endroits semblent presque vides de courants occultes, des déserts magiques pourrait-on dire. La question du comment et du pourquoi de ces irrégularités de flux n’était pas encore tranchée et aucune théorie ne faisait encore l’unanimité.

En attendant, il avait été observé que certains symboles géométriques, certains agencements architecturaux, favorisaient légèrement ou fortement la concentration ou dissipation des courants. Sans réelle théorie, la branche de recherche la plus dynamique sur la question s’attelait à tenter de réaliser une cartographie mondiale de ces fluctuations ! Une tâche qui risquait bien de durer des décennies voire des siècles tant la surface à couvrir était grande ! Sans compter le risque non nul pour qu’il y ait des variations à l’intérieur même de grandes tendances… Le groupe à l’initiative de ce mouvement d’étude cherchait à faire ouvrir des unités de mesure dans toutes les universités et dans les régions moins densément peuplées, il était fait de plus en plus appel à des particuliers, mages à leurs heures perdues. Il se développait au fil des mois et des années des réseaux d’observation de phénomènes divers : météorologie et magie pour l’essentiel, mais souvent aussi des anecdotes étaient notées pour le cas où des faits extraordinaires pourraient avoir un intérêt. Le Bulletin des Mesures recueillait les données chaque année et servait de référence pour chaque région qui avait le sien. Depuis combien de temps cela durait-il exactement et combien de villes, d’université et de pays participaient plus ou moins, Lucas ne le savait pas. Il se le pardonnait sans mal car ces registres n’étaient rien d’autre que des chiffres secs accompagnés au mieux de quelques maigres commentaires, souvent concernant le vent ou le ciel… Plutôt ennuyant.

De manière générale la zone de la bibliothèque dans laquelle étaient rangés ces registres, était peu fréquentée. L’endroit idéal pour dissimuler les cahiers de Honau ? Il faudrait peut-être plusieurs siècles avant que quelqu’un ne le consulte par erreur ! Le temps qui serait nécessaire pour trancher la question des fluctuations de courants occultes ?

Encore une digression ! Lucas se sentit prendre une profonde inspiration, sa poitrine se soulevait, restait immobile quelques secondes tandis qu’il retenait sa respiration. Il attendit que le sang batte à ses tempes pour relâcher sous souffle. Ce n’était pas grand-chose, mais souvent ça l’aidait à se concentrer lors d’interminables heures de révisions.

Presque tout à fait « réveillé » par ce modeste effort, il s’assit avec un peu de peine, les muscles engourdis d’être longtemps demeurés immobiles en extension. Il se détendit un moment, en tailleur et le dos rond, qu’il sentait se plaindre de cet étirement méditatif apparemment interminable à son goût.

La tête vide, Lucas passa quelques instants dans un silence cognitif reposant. Il ne s’entendait plus penser, ne s’en rendait pas compte, et tant mieux car cette observation seule aurait mis fin à cet état ! Le regard fixé sur la surface de l’étang, toujours intérieurement blanc, il se massa la nuque du mieux qu’il put, se frotta les yeux, puis reprit une profonde inspiration qui se mut en bâillement… L’eau semblait vraiment bonne… Son gros orteil en tous cas était de cet avis maintenant qu’il jouait un peu à écouter les clapotis qu’il provoquait.

Pourquoi pas ? Bien sûr les baignades étaient censées être interdites… Mais vraiment, qui irait lui reprocher ? Cela faisait déjà un certain temps qu’il sommeillait en chemise seulement et pas l’ombre d’un censeur à l’horizon. Difficile aussi d’imaginer un satyre à l’affût…

Élisabeth… Mieux valait ne pas penser à elle et à se baigner en même temps. L’association d’idées était par trop désagréable !

Que c’était-il donc passé dans ce fameux bureau du Deuxième Cadran ? L’évocation du cœur de l’horloge semblait suggérer un lieu avec justement, celle massive qui se trouvait dans cette pièce. Bien que moins connue que celle qui donnait sur la rue, cette mécanique était tout aussi ancienne. C’était certainement de là que venait la clef, celle dont Élisabeth parlait dans sa lettre et que Violette avait trouvée chez Honau. Si tout ce scénario était bon, alors cette clef était soit celle qui ouvrait la porte de l’horloge du bureau pour accéder au mécanisme, soit une clef liée au mécanisme lui-même… Le peu que Lucas croyait connaître du travail d’horloger lui fit préférer la première option, après tout cette clef avait l’air tout à fait anodin et non la pièce essentielle de quelque mécanisme dément.

Dans tout ce raisonnement, il fallait quand même supposer que la clef permettait de déclencher un enchantement de type « portail »… Un moyen de voyager d’un point à un autre, courbant l’espace pour que tout d’un coup la porte les relie. Ce genre de passage était un raccourci appréciable mais rare car nécessitant une haute technicité et une grande maîtrise de la magie. Seul inconvénient de ce système, pour peu que l’on tienne à se plaindre, il n’était possible d’atteindre qu’une seule destination, un peu comme la porte d’une chambre dans un couloir ne conduit qu’à cette unique pièce. A lire la description d’Élisabeth, il était évident que la porte de l’horloge, si elle était bien une entrée de portail, n’était en rien à destination prédéfinie. D’où la nécessité de préciser le mode de déplacement dans ce « couloir » qui pouvait s’adapter. 

En effet, les portails à destination non définie mettent à profit les qualités incertaines de plans à dominante spirituelle tel que le spectral et l’onirique. Ces mondes sont composés d’impressions, d’ombres, d’émotions, de reflets, de souhaits, d’apparences, d’esprits… Ils admettent le passage de la matière sous la forme d’individus par exemple, sans quoi d’ailleurs il n’y aurait pas d’intérêt à s’en servir comme portail ! Ce mode de transport demeure néanmoins très marginal du fait de ses dangers. Autant avec un portail prédéfini les chances qu’un accident advienne au voyageur sont infimes, autant traverser le monde spectral requiert paraît-il une certaine maîtrise de ses émotions. Celles-ci ont tendance à modifier l’environnement.

Dans le cas présent, Élisabeth avait souhaité un refuge et croyait qu’à Sainte Myriam elle était en sécurité. Sans doute alors avait-elle trouvé une sortie du monde spectral qui l’amena là où elle le souhaitait. Peut-être que justement cette clef permettait de faire ce choix, car pour autant que Lucas le sût, il n’était normalement ni aisé d’entrer, et pas plus de sortir de ces mondes une fois qu’on y était sous forme matérielle. Projeter son seul esprit n’était pas vraiment risqué et faisait parti d’exercices courants chez les élèves de quatrième ou cinquième année… Par contre, la perspective de se retrouver corps et bien dans les ombres et les brumes, voilà qui ne le tentait pas du tout.

Cette hypothèse semblait tenir assez bien la route, aussi Lucas tenta de poursuivre. Élisabeth était tombée par hasard dans le monde spectral en trouvant la clef, son vœu de se mettre en sécurité avait suffi pour déclencher l’enchantement de portail au travers du monde spectral. Où était-elle arrivée ? Quelque part dans les environs de Sainte Myriam semblait-il… Mais pourquoi pas directement dans la bibliothèque ou ailleurs ?  Possible que cela vint de la nature du monde spectral ? Dans les rares cas où des gens sont tombés par hasard, corps compris, dans ce plan parallèle, de même que dans l’onirique, l’infernal… A chaque fois il avait semblé que l’entrée comme la sortie avait des caractéristiques à mi-chemin entre les deux mondes. Ainsi, les entrées des enfers étaient réputées se trouver au cœur de marais sinistres, ou bien loin dans les racines d’arbres non moins accueillants… 

Qu’en était-il du monde spectral ? Étant décrit comme un lieu de brume, d’ombre et d’apparence, de sensations incertaines… Il pouvait aussi bien être lié à un jour de brouillard exceptionnel, comme à une nuit sombre… Quoique, là, il y aurait eu des étoiles, donc plutôt non. Une grotte ou une cave ancienne et mystérieuse feraient aussi l’affaire. Malheureusement il ne serait sans doute pas possible de vérifier ce point à moins de tenter d’utiliser la clef, et là, Lucas n’y tenait pas.

Mieux valait construire un raisonnement solide, amasser les preuves et faisceaux d’indices, et uniquement à la fin, et alors là même, en compagnie de personnes expérimentées, tenter l’opération après avoir soigneusement étudié les enchantements de la clef en elle-même ! Ce n’était peut-être pas très glorieux ni courageux de penser ainsi, mais il n’y avait à son sens pas grand intérêt à être un téméraire mort.

La dernière partie de la vie d’Élisabeth était dans l’ombre puisque postérieure à la rédaction de cette sorte de lettre d’adieu. Pourtant, tout le long elle restait dans le vague, comme si elle pensait avoir une chance de s’en sortir ? Se serait-elle avancée dans l’étang avec cette clef à la main en espérant pouvoir déclencher de nouveau l’enchantement ? Dans ce cas alors, il fallait admettre que Honau avait découvert cette clef, deviné plus ou moins son rôle, et l’avait mise quelque part pour ne plus y penser ?

Plutôt satisfait de sa synthèse, Lucas se releva, s’étira, examina l’eau d’un air songeur, et finalement, après un bref regard pour s’assurer qu’il n’y avait toujours personne, il jeta le règlement à l’eau, termina de se déshabiller et plongea à son tour, pas le moins du monde gêné par les hypothétiques fantômes du lieu.

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