Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Fuir cet endroit au plus vite après avoir attrapé une part de gâteau et quelques fruits était un objectif prioritaire. Elle ne regarda personne dans les yeux, baissa la tête pour l’éventualité où quelqu’un envisagerait de s’adresser à elle, et fila d’un pas vif.

Lucas ne la rattrapa que de justesse, se rendant vite compte qu’elle avait complètement oublié sa demande d’entrevue. Quand il le lui rappela et ajouta qu’il voulait discuter au calme, sans oreilles indiscrètes, elle le regarda, cilla, l’examina plus attentivement à la recherche d’une explication à cette attitude peu courante chez le jeune comte.

L’expression de la jeune femme, sourcil relevé et lèvres pincées, suggérait qu’elle allait peut-être même jusqu’à imaginer que l’étudiant était tombé sur la tête et voulait la demander en mariage. Une hypothèse complètement folle, mais la seule qui lui paraissait vaguement vraisemblable compte tenu du contraste entre personnalité et actes.

Les deux jeunes gens se rendirent dans le jardin, au pied de la tour d’entraînement pour discuter de ce qui revêtait une telle importance aux yeux de Lucas.

« Alors ? demanda Violette sans attendre, préférant ne pas s’asseoir pour le moment.

- C’est un peu difficile à expliquer, commença Lucas en prenant une profonde inspiration. Tu as dû entendre parler de l’arrivée du professeur Honau hier en début d’après midi. Il devait diriger un chantier de fouilles archéologiques dans les Montagnes Bleues mais est revenu précipitamment sans donner aucune explication à personne…

- Il craignait une attaque barbare peut-être ? Après tout, les raids ne sont pas exceptionnels…

- Non, ce n’est pas ça, enfin probablement pas. Ça ne tiendrait pas la route : il n’a rien dit à ses étudiants. Rien, tu comprends ? Si c’était juste une menace armée classique, cela se serait passé différemment.

- Tu as pensé qu’il pouvait préférer ne rien leur dire pour éviter une panique ?

- Ce n’est pas tout. Il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour… Qu’est –ce qu’il y a ?

- Sans doute rien, j’avais juste l’impression qu’il y avait quelqu’un, mais j’ai dû me tromper…

- Franchement ça m’étonnerait. Déjà qu’il n’y a pas grand monde à Sainte Myriam ces temps-ci, et dans cette partie des jardins encore moins… Et si Eginard arrivait, on l’entendrait à trente mètres au moins marcher dans les feuilles sèches. Ce n’est pas la peine d’être autant sur les nerfs, tu as l’air toujours sur le qui-vive, mais nous sommes en sécurité ici…

- N’est-ce pas toi qui m’as demandé de venir ici pour être à l’écart des oreilles indiscrètes ?

- … Si… Peu importe. Ce que je voulais te dire, le Professeur Honau a non seulement tenu ses étudiants dans l’ignorance, mais en plus il a essayé de faire en sorte que personne ici ne puisse leur parler. J’y suis malgré tout arrivé, j’ai pu échanger quelques mots avec un ami qui ne savait presque rien. Pour faire court, le Professeur Honau avait l’habitude de se promener et d’examiner lui-même les prochaines zones à fouiller, et un beau jour, il revient de sa marche disant à tout le monde de ramasser ses affaires, départ immédiat.

- Il avait peut être trouvé un trésor et voulait le garder pour lui seul ?

- Ça m’étonnerait un peu de la part d’un homme qui avait pratiquement perdu le sens du réel et semblait préférer ses pigeons aux êtres humains. Qu’aurait-il fait d’un trésor ?

- Qui sait s’il ne nourrissait pas des délires de puissance ? J’imagine bien la scène, il découvre par hasard je ne sais quelle amulette antique de destruction ultime, il est tout excité, revient en urgence, et puis bêtement il tombe dans les escaliers parce qu’il pensait à sa prochaine conquête du monde, en commençant par le village et en continuant par la belle cité d’Aven. Que penses-tu de ma théorie ?

- Sans vouloir t’offenser, je comprends pourquoi tes notes ne volent pas très haut.

- Eh ben ! Quel dommage pour toi que d’autres premiers de classe n’aient pas voulu rester à passer l’été ici plutôt que de rentrer chez eux ! D’ailleurs, pourquoi n’es-tu pas parti ?

- Je pourrais te demander la même chose.

- J’ai demandé en premier.

- … Ma mère est morte il y a plusieurs années, et mon père s’est éteint il y a quelques mois. La propriété a échu à mon frère aîné. Nous ne nous sommes jamais vraiment bien entendu. Il n’hésite pas à me faire sentir à quel point un mage ou un futur fonctionnaire n’est pas le genre de personne qui honore notre nom. Je suis le dernier de la famille, le troisième frère. Normalement j’aurais dû m’orienter vers le métier des armes et devenir un bon officier s’illustrant dans les combats contre les incursions barbares par exemple…

- Y’a matière à l’avoir dans le nez ton fralin ! Tu n’es vraiment pas mouillé… 

- … Sans doute ? …

- … Désolée, de temps à autre j’oublie que tu n’entreves que dalle à ce que je bonis… Tu devrais voir ta tête ! s’esclaffa la jeune femme

- Moi, ce que je vois, c’est que je comprends quand on m’avait dit que la Garde a du mal à entendre les plans des voleurs !

- Eh, reste poli, nous autres Chevaliers de la Gueuserie pouvons occasionnellement être susceptibles ! …

- Pas la peine de te mettre en colère !

- Moi ? En rogne ?

- En fait, ça me va même bien…

- Hein ?!

- Eginard m’avait dit que tu avais grandi dans les rues de Passifloriane et que tu avais quelques talents de… Enfin… Il m’a dit que tu savais crocheter les serrures et cambrioler, ce genre de choses… C’est vrai ?

- En tous cas, il y a une chose dont moi je suis sûre, c’est qu’il a dû pas mal extrapoler pour en arriver à ce genre d’affirmation.

- C’est faux alors ?

- … Ça dépend de ce que tu veux ouvrir comme porte. »

Lucas allait lui expliquer quand il prit conscience qu’il ne connaissait pas la personne qu’il avait en face de lui. Ses vêtements étaient de saison, la coiffure anodine, rien d’ouvertement menaçant dans ses accessoires, pourtant… Son expression était devenue glaciale. S’il avait trouvé qu’elle était habituellement sur ses gardes en toutes circonstances, il prenait brutalement conscience de ce qu’était réellement un regard méfiant. La jeune femme avait incidemment pris un peu plus de distance, se tenait tout à fait immobile, mais il sentait et devinait que chacun de ses muscles était tendu, les sens concentrés sur la possible nécessité d’une action rapide… Mais plus encore que cette aura d’hostilité, c’était son regard dur, le genre d’expression que Lucas pouvait sans peine imaginer sur le visage d’un tueur et une fraction de seconde il oublia qu’il parlait à une camarade, presque une amie, et il eut tout simplement peur.

« … Violette ? … Je… Je voudrais entrer dans le bureau de feu le Professeur Honau. Je veux découvrir ce qui s’est passé… J’ai… J’ai besoin de ton aide… C’est tout ! Je ne voulais pas… Je ne sais pas… Évoquer de mauvais souvenirs ou te dénoncer… Je suis ton ami !

- Un ami ? Pourquoi pas… Mais tu sais combien de mots il existe pour désigner les traîtres en argot ? Une multitude. Autant que de circonstances pour se faire empailler.

- Ce n’était pas mon intention, sincèrement ! Et si tu as peur de le faire, je te demanderais seulement de m’apprendre et j’irai seul !

- Alors tu as vraiment l’intention d’enquêter sur les derniers jours de Honau ? Mais quelle mouche te pique ? Tu ne crois pas que ce soit une mort accidentelle ? Qui aurait voulu le tuer ?

- Je n’ai pas dit qu’il avait été assassiné… C’est peut être bien un accident… Ce qui me gêne, c’est la conversation que j’ai entendue, le jour de sa mort, peu après son arrivée en trombe, il avait déjà renvoyé ses étudiants. Moi je faisais quelques recherches à la bibliothèque. J’avais coincé la porte pour qu’elle reste entr’ouverte et recevoir un peu d’air frais des couloirs. C’est là que je les ai entendu discuter, Honau et un autre homme, un enseignant très certainement, mais je n’ai pas reconnu la voix. J’imagine que je ne l’ai pas eu en cours ?

- Nous sommes loin d’avoir fait le tour des professeurs, entre les jeunes doctorants et les vieux barbons enracinés à leur chaire… De quoi parlaient-ils ?

- Ils s’exprimaient essentiellement par allusion. Il semble que feu le Professeur Honau lui ait révélé la cause de son départ. C’était quelque chose qui les inquiétait, ça leur faisait presque peur, mais ils n’étaient pas sûrs d’avoir bien compris de quoi il s’agissait

- En bref, aucune information exploitable ?

- Si. Feu le Professeur Honau voulait s’ouvrir de cette affaire au doyen pour lui demander conseil, aujourd’hui, après le déjeuner d’accueil apparemment.

- Et justement, Honau est mort un peu trop à propos. C’est vrai que c’est étrange… En même temps, il se peut que ce ne soit rien… Mais il y a aussi une chance non négligeable qu’il y ait un véritable problème là-dessous… 

- Tu veux bien m’aider ?

- Attends, il y a encore quelque chose dont tu dois bien prendre conscience. Jusqu’ici, tu as peut être été un peu marginal dans ta famille en choisissant la magie comme matière d’étude et en ayant un plan de carrière… Il se peut qu’il n’y ait aucune conséquence, mais l’inverse est tout aussi possible. Dans ce cas, si tu tiens à être raisonnable comme tu l’es toujours d’habitude, il faut que tu ailles parler au doyen, et même que tu rendes public ce que tu as entendu. Tu n’auras aucune possibilité de découvrir la vérité, mais tu seras totalement en sécurité, personne ne te reprochera ce que tu as fait et rien ne pourra se retourner contre toi. Si tu préfères chercher par toi-même, alors ça veut dire qu’il faudra accepter d’oublier le règlement. Si nous nous débrouillons bien, alors ça n’aura aucune incidence. Mais il y a toujours un risque que les choses se passent mal. Dans le meilleur des cas ce sera une sanction disciplinaire. Dans le pire, cela pourrait aller jusqu’à un procès pour délit de vol ou de cambriolage, effraction dans une zone interdite ou que sais-je d’autre. Vu que tu peux sortir ton titre de comte, tu n’auras sans doute pas une grosse peine. Par contre, tu pourras faire une croix sur le peu de bonnes relations familiales que tu as encore, parce qu’ils considèreront que tu les as déshonoré. Tu seras haï et méprisé. Ce ne sera même plus la peine de rêver à devenir fonctionnaire à Passifloriane, parce qu’on te refusera les postes les plus bas. Il ne te restera que deux options : t’affranchir et rejoindre la gueuserie, ou bien refaire ta vie ailleurs, si possible dans un pays voisin et en changeant de nom. Est-ce que tu as conscience de ce que tu t’apprêtes à faire ?

- Tu ne crois pas que tu exagères un peu ?

- Non.

- … Au risque de t’étonner, je crois que je me moque des conséquences. J’ai envie de savoir. C’est bien plus que ça, je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit à cause de ça. Comme tu dis, ce n’est peut être rien… Mais j’ai besoin de savoir !

- Dans ce cas, autant se mettre d’accord sur la suite des événements. Il y a deux pistes à examiner : le bureau de Honau et son cadavre. J’ai entendu dire une fois que selon la manière dont un lascar se casse le cou, on peut savoir s’il a été aidé ou pas. Mais ce n’est pas la peine de te faire des idées là-dessus : je suis incapable de reconnaître ce genre de détails, et de toute façon, ils ont sûrement pas laissé le vieux sur le toit où ils l’ont trouvé.

- Apparemment, la veillée mortuaire de Honau est dans sa chambre, comme de coutume.

- Bon, autant commencer par là. On pourra demander aussi au concierge comment et quand il a trouvé le corps. S’il y avait quelque chose de vraiment bizarre, on a une petite chance qu’il puisse le dire. Ce qu’il y a de bien avec ces premiers pas de notre enquête, c’est qu’ils sont légaux et qu’on pourra toujours dire si on nous demande, ou bien qu’on est traumatisé, ou bien qu’on était trop curieux, selon le lascar qui s’étonne.

- Attends, si jamais Honau a des documents importants dans son bureau, que va-t-il se passer ? Le doyen ou Madame de la Tour vont sûrement s’y intéresser ! Il faut y aller avant qu’ils ne les prennent ?

- Du calme… La version officielle est que Honau est mort accidentellement. D’ailleurs c’est tout à fait crédible. Personnellement, j’ai toujours préféré les meurtres qui ne se repèrent pas, les accidents aménagés, ou à la rigueur le poison…

- Quoi ?

- Eh, ne va pas te mettre à imaginer que j’ai refroidi des dizaines… En fait, je n’ai jamais tué personne. Voilà. Rassuré ?

- … Oui et non… Tu es un peu jeune pour une carrière de tueuse…

- Tu es un grand naïf, toi. Les pires surineurs commencent parfois à treize ans, même si c’est quand même rare.

- … Je crois que je dois te dire que cela me mets mal à l’aise, ce détachement avec lequel tu parles de ce genre de choses.

- Si tu avais grandi dedans, tu aurais fini par y arriver. Ma mère et mon grand frère sont morts assassinés. Tu vois, je ne vais pas dire que c’est normal, mais ce n’est pas exceptionnel. Non, arrête tout de suite. Je n’ai pas besoin de condoléances, ça remonte à plus de dix ans maintenant. Ceux qui ont fait ça, ont payé depuis longtemps, et avec les intérêts.

- … Je suis désolé.

- Qu’est-ce que je t’ai dit ? Ça ne sert à rien d’être désolé. C’est fait. Maintenant la vie continue, point. Concentrons-nous plutôt sur nos problèmes actuels. Tu as peur que si d’aventure Honau a vraiment été estourbi, alors son meurtrier pourrait nous siffler sous le nez des éléments et documents qui nous aideraient… Après tout, ça se tient… Et on n’est plus à ça près. Dans ce cas, tout se jouera dans la soirée : tu essaies d’interroger le concierge ou sa femme qui a certainement dû le presser comme un citron et récupérer le jus comme si c’était de sa production personnelle ; moi, j’examine le macchabée…

- A quelle heure nous retrouvons-nous pour fouiller le bureau du Professeur ?

- Je te dirais bien que j’irais seule et que ce serait plus sûr…

- Mais tu ne sais pas quoi chercher ?

- Précisément.  

- … Tu as ce qu’il te faut pour ouvrir la porte ?

- … Toujours, répondit-elle en désignant la jolie bourse à sa ceinture. Maintenant, il est temps d’y aller. Tu me rejoindras dans ma chambre à la nuit tombée, nous vérifierons les derniers détails, ajouta-t-elle en commençant à partir.

- Au fait, tu ne m’as pas dit pourquoi tu n’étais pas rentrée chez toi ?

- … Si tu connaissais ma famille, tu trouverais la tienne des plus sympathiques. »

Les deux comploteurs s’éloignaient à présent de la tour d’entraînement. Assis dos au mur, l’homme n’avait pas perdu une minute de la discussion. Ce n’était vraiment pas le genre de nouvelles auxquelles il s’était attendu en arrivant à Sainte Myriam. Le hasard faisait-il bien les choses ? Les coïncidences étaient-elles conscientes ? Quelle étrange idée… Les deux étudiants allaient-ils trouver quelque chose ? Les arguments du garçon tenaient suffisamment la route pour effectuer un examen attentif de la situation.

La fille… Violette Rouge – Gorge des « Gorges Rouges »… Elle avait de beaux yeux mauves… Plutôt rare comme couleur… Sans doute sa « marque » à elle… Remarquable… Il était donc probable qu’elle devrait être bien meilleure en magie que les piques de son camarade ne le suggéraient. Avec ce genre de tempérament, elle devait certainement peiner en « ésotérique pure » mais Sainte Myriam n’était pas réputée pour promouvoir des formes plus intuitives et émotionnelles de maîtrise de la magie. Peut être qu’à l’occasion il serait intéressant d’en savoir un peu plus. Si jamais elle n’avait pas entendu parler des autres méthodes, il pourrait éventuellement lui suggérer de se pencher dessus… Méluard n’approuverait pas forcément ce genre d’initiatives… Cela ne gênait pas sa présence ici, il pouvait bien se le permettre.

Arsin soupira en souriant, elle avait bien failli le remarquer quand il avait lancé un sort pour entendre plus distinctement leurs paroles, distordant légèrement l’air de manière à ce que le son autours du banc en bas de la tour d’entraînement lui parvienne à travers la fenêtre, sans qu’il risquât de se faire repérer.

Maintenant ? Sa curiosité piquée au vif, il se leva, décidant de réfléchir une fois qu’il se serait dégourdi les jambes. Après cette longue immobilité concentrée, il avait besoin de s’étirer. Il quitta la pièce d’un pas tranquille, l’esprit ravi d’une distraction bienvenue.

Tag(s) : #Refuge