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Le mythe de l'Atlantide est un serpent de mer, j'en reparle encore et encore, au gré d'articles de ce blog. Cette fois je me suis intéressée à la notion de "Fin d'un monde" dans les structures narratives qu'elle implique, pour finir par me dire qu'il s'agissait là d'un mythe qui revenait régulièrement dans les histoires, sous de multiples visages, mais racontant toujours plus ou moins la même chose. On reconnaît un mythe à ce qu'il permet de dire beaucoup de choses à partir d'une histoire apparemment simple. Il raconte la psychologie et la société, il questionne sur ce qui est juste ou non, il pousse à créer de nouvelles histoires pour nous approprier un fond inépuisable.

Mon impression est, qu'au travers de ce mythe de la Fin d'un monde, dont l'Atlantide est un archétype, on a simultanément :

  • une figuration de la nostalgie au futur, ou des réminiscences du passé qui surgissent au présent
  • des éléments sur la représentation du monde vu par un individu dépressif (qui aurait raison)
  • une critique des sociétés inégalitaires et rigides, avec avertissement adressé à l'élite
  • un avertissement lancé aux révolutionnaires avides de justice (vengeance ?) sociale

Nostalgie au futur

Une émotion du sens du temps

La nostalgie s’entend normalement au passé, un sentiment douloureux et doux à la fois, de regret de ce qui n’est plus, de ce qui ne pourra plus être. Dans la nostalgie au futur, le sujet a conscience par avance de la perte, il est au présent et le vit déjà comme s’il s’agissait d’un souvenir du passé.

Une émotion assez proche, de cette confusion des temps, de la superposition des réminiscences et des pensées, est décrit par Proust dans À la recherche du temps perdu. La madeleine le projette dans un passé aussi intense que s’il le vivait au présent, sans pour autant pouvoir changer quoi que ce soit aux événements.  

La nostalgie du futur est donc semblable dans la nature de son vécu avec une nostalgie du passé où les réminiscences sont particulièrement intenses, au point que plusieurs moments, plusieurs époques se superposent, telles des ruines qui reprennent vie, ou bien à l’inverse, le pressentiment de la mort et de la destruction.

Le pessimisme de l’élite

L’Atlantide est l’archétype de la civilisation et en cela, elle est exemplaire dans les inquiétudes et émotions qu’elle suscite. À elle seule, elle traduit le destin des empires et des nations dans la perspective d’une marche de l’histoire. Son sort passé devient dès lors prophétique : elle est le modèle que les autres suivront, inéluctablement, avec le temps.

Le message que véhicule cette histoire est profondément pessimiste, il est le récit de la mort inéluctable. La contemplation de ses ruines monumentales amène l’expérience du cours du temps, elle saisit l’imaginaire dans une contemplation mélancolique.

L’être noble, membre de l’élite, voit le désastre se profiler, il sait que bientôt, un monde ne sera plus, et ne peut l’empêcher, seulement admirer intensément toute la beauté qui sera à jamais perdue.

Une dépression idéalisée

Le sage est à la fenêtre de son bureau, c’est une belle journée ensoleillée, les murs de la ville sont éclatants de blancheur, la mer et le ciel d’un bleu intense, et le long des ruelles surgissent d’épais buissons aux fleurs chatoyantes. Tout est paisible, les gens sourient et savourent le temps présent… Tous, à l’exception du sage qui les voit, et pressent avec mélancolie la fragilité de cette joie, le malheur qui l’abattra.  

Cette aptitude propre au prophète de malheur de pressentir le mal quand tout va pour le mieux est l’expression de biais cognitifs : tendance à se remémorer le mal plutôt que le bien ; tendance à donner plus de poids au moins plutôt qu’au mieux ; interpréter la régression vers la moyenne comme une chute plutôt qu’une norme ; tendance des dépressifs à sélectionner les événements négatifs dans leur représentation du monde ; tendance à confondre réalisme et pessimisme…

Le tout est traduit dans une version idéalisée de cette tendance. Le personnage qui exprime cette lecture de la réalité, traduisant la vision du monde de l’auteur, est un « sage », un érudit, un intellectuel, il est charismatique et noble. Le cadre fictionnel lui permet de s’épanouir, d’être « Cassandre », de savoir et de ne pas être cru. L’histoire raconte donc aussi un état psychologique : la mélancolie.

Une infinité de fins du monde

Ce type de posture narrative ne concerne pas uniquement l’Atlantide mais toutes les « fins » de civilisation, tous les récits de catastrophes, plus ou moins emprunts de mythe. En définitive, c’est toujours la même histoire qui est racontée, celle de la « fin d’un monde » :

 

Pompéi et Herculanum, dévastés par une éruption volcanique

L’empire romain, anéanti par les invasions barbares

Révolution française, avec la destruction de la noblesse par les foules enragées, les massacres, la guillotine…

La Guerre de Sécession du point de vue du Sud, comme dans Autant en emporte le vent

La Belle Époque, à laquelle la Première Guerre mondiale met un terme sanglant

Le sort du Titanic, fleuron de la marine, coulé lors de sa traversée inaugurale

L’histoire du dernier empereur de Chine

La révolution russe, avec le tsar, et sa fin tragique, l’entrée dans l’ère obscure de l’URSS

Le monde d’origine de Superman, seul survivant d’une civilisation avancée et détruite

Structure narrative du mythe

Dans chaque cas, on a une structure narrative typique qui rend le mythe identifiable autant que reproductible dans de multiples cadres.

Une élite raffinée

L’accent est mis sur le mode de vie d’une élite riche, élégante et raffinée. La beauté et le luxe sont omniprésents dans leur environnement. Ils naissent et vivent sans autre souci que de décider avec qui se marier ou en dissertant de philosophie, poésie, peinture, histoire de l’art… Ils sont membres d’une classe dominante qui considère son statut comme allant de soi.

  • Figure de la jeune fille rebelle. Elle refuse le sort qui lui a été attribué et se révolte contre l’ordre établi tout en ayant toujours vécu dans un cocon. Impétueuse et imprudente. Dans certains cas, elle peut être rapprochée d’Antigone, défenderesse des valeurs universelles plutôt que des lois humaines iniques et peut alors mourir en résistante.
  • Figure du sage. Mélancolique, érudit, il a entre 25 et 35 ans, célibataire. Il a compris les vices et faiblesses de la société. Il est sensible à la beauté de son monde, mais en pressent la fin prochaine, ce qui le mine intérieurement.
  • Figure du père. Sage, conservateur, il représente les valeurs traditionnelles d’intégrité et de dignité. Il est assez rigide, mais bienveillant. Il a passé 50 ans, et commence lentement à s’affaiblir, voire commettre des erreurs. Il incarne l’autorité de la société. Il peut déchoir brutalement, à l’image du Roi Lear, associé à une fille sainte et martyre des transformations, et se révolter contre le destin alors qu’il aura été aveugle quant à ce qui se préparait. Il peut également n’être que la victime dépassée par les événements, du cataclysme qui révèle qu’il était déjà inadapté et continuait de vivre sur des schémas de pensée obsolètes.
  • Figure du martyre. Personnage irréprochable, doux et patient, mais possiblement attaché à une origine qui le condamne à la discrimination et à la mort dans la prochaine fin du monde. Comprenant, parfois tard, l’inéluctabilité de son sort, il se comporte en agneau sacrificiel, image de l’innocence, figure christique qui reste pure et digne jusque dans le trépas, faisant face à ses bourreaux sans haine et sans colère. Son meurtre est l’archétype du crime, l’emblème de l’injustice.  
  • Figure de l’ambitieux. Égoïste et avide, alors même qu’il a déjà beaucoup, il est celui qui provoquera un délitement, une érosion, une trahison. Il est parfois l’assassin du père, du roi. Son impatience, sa jalousie et son orgueil concentrent le mal qui va provoquer la fin du monde.

Les miséreux

À côté des puissants qui dominent la société et constituent une caste étanche, se trouve la majorité des humbles, parfois même des miséreux. Ils sont les serviteurs, les esclaves, les prolétaires, les masses laborieuses… Leurs perspectives d’avenir sont faibles voire nulles. Ils ne peuvent rien espérer d’autre qu’avoir un maître bienveillant. Certains d’ailleurs s’en contentent, trouvant à se satisfaire de vivre dans l’ombre d’un noble qui leur concède respect et charité.

L’injustice du système et la jalousie à l’égard de ceux qui ont tout sans sembler avoir fait des efforts particuliers pour le mériter, sont la cause de tensions. Même si elles demeurent invisibles à première vue, du fait des dorures et des fastes, les fractures sont profondes, et le ressentiment, proche de devenir une haine dévorante. La violence est prête à exploser.

Le cataclysme

Que le désastre qui engloutira la société soit social (révolution…) ou naturel (tsunami…), il présente les mêmes caractéristiques :

  • Inéluctable : aucune action entreprise ne peut l’empêcher de se produire ; il y a un profond sentiment d’impuissance qui s’exprime chez les rares figures qui avaient compris la menace
  • Irrésistible : la puissance mise en œuvre balaiera tout, il ne restera rien d’autre que des ruines et de menus fragments (un pendentif, souvenir des temps heureux…) ; l’image est celle d’un incendie qui dévore tout, détruit le passé et le monde
  • Explosif : on passe d’un état presque normal, avec de vagues signes avant-coureurs qui n’ont pu être interprétés que par des sages, des visionnaires, des prophètes… à une situation de désastre majeur, avec hurlements et dévastations, en un temps très bref
  • Ruine : les anciens nantis n’ont plus rien, ils ont tout perdu, mais ceux qui espéraient une amélioration de leur sort malheureux n’ont rien gagné à part peut-être une vengeance vaine ?

Une métaphore sociale

Ces ingrédients racontent l’injustice sociale et peuvent dès lors être transposés dans de très nombreuses périodes et civilisations.

Danser sur le volcan

La leçon de ce mythe est la mise en garde des puissants contre l’insouciance qui peut être la leur alors qu’ils dansent sur un volcan. Il s’agit d’une métaphore décrivant le risque qu’il y a à vivre dans un microcosme insouciant, coupé des réalités et souffrances du peuple, a fortiori quand celui-ci est apparemment totalement maîtrisé, domestiqué, et sans espoir.

Une vengeance vaine qui ne laisse que larmes et cendres

L’autre volet de la leçon est une mise en garde à l’égard de ceux qui voudraient mettre à bas le système, le renverser, car ils risquent ce faisant de détruire tout ce qui est bon et beau… et en se vengeant, finalement, n’obtiendront rien que des ruines et de l’amertume.

 

Die Leiter, die man auf dem Weg in den bzw. aus dem Togo Chasm erklimmen muss | tn_photography | Wikimédia commons

Die Leiter, die man auf dem Weg in den bzw. aus dem Togo Chasm erklimmen muss | tn_photography | Wikimédia commons

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